LETTRE III
Philoplatanus à Anthocome.
Vous attendez de moi, j’en suis sûr, un détail de la partie que je lis l’autre jour avec la belle Limona. Je
vais remplir votre attente. Nous allâmes tous deux nous promener dans un jardin qu’on peut appeler Je séjour des plaisirs. La nature y fait briller tout ce qu’elle a de plus admirable. On y voit au milieu un plane dont le feuillage épais fait une ombre fort agréable, et il y souille un petit vent qui donne un air Irais en été. Après nous être promenés quelque temps, nous nous assîmes sur le gazon, dans un endroit où nous étions environnés d’arbres fruitiers et de fleurs qui répandoient de toutes parts une odeur délicieuse. Il s'élevoit près de nous un cyprès, qu’un long rameau de vigne tenoit étroitement embrassé. Nous aperçûmes îles muscats, dont le jaune ambré nous invitoit à les cueillir. Nous remarquâmes des grappes qui commençoient d’entrer en maturité, et d’autres qui étoient encore vertes. Outre que les zépbirs nous faisoient respirer un air des plus doux, et emportoient une partie des odeurs des arbres et des fleurs, le chant des cigales et des rossignols, et le ramage de mille autres oiseaux attiroient. notre attention, et sembloient nous inviter à demeurer toujours dans ce jardin. Je crois voir encore ces petits oiseaux, les uns se rouler sur la fougère, les autres se baigner dans un ruisseau qui rouloit autour de nous ses eaux transparentes sur un gazon émaillé de toutes sortes de fleurs. Celui-ci secoue une aile qu’il vient de mouiller; celui-là cherche au bord de l’eau quelque chose qu’il puisse emporter. Imaginez-vous que, charmés l’un et l’autre, Limona et moi, nous n’osions parler de peur de les effaroucher, et de troubler un spectacle si amusant. Je ne sais si vous concevez le plaisir que nous prenions; mais je n’ai pas tout dit : Je lis une
LA VALISE TROUVÉE, couronne de Heurs pour Limona, et j’eus avec cette charmanie personne un entretien que je n’oublierai jamais. Je vous exhorte, mon cher, à suivre mon exemple; allez vous promener dans ce beau jardin, avec votre bonne amie Myrtala; vous y goûterez mille innocents plaisirs.
J^a promenade de Philoplatanus, dit le baron, ressemble beaucoup à nos parties de guinguette. Il est vrai, s’écria le chevalier; mais, lorsqu’un amant François est à la guinguette avec sa maîtresse, ils ne s'amusent guère tous deux à prêter l’oreille au chant des cigales. Oh! s’il vous plaît, Messieurs, interrompit la comtesse, taisez-vous l’un et l'autre, vous n'êtes que des libertins.
LETTRE IV
Philochore à Polyenus.
Je me promenois un jour avec Hippias; il a beaucoup d’esprit, et il a tant vu de femmes de toutes les espèces, qu’il ne s'y trompe guère b la mine. Nous aperçûmes une femme habillée fort proprement, qui s’appuyoit sur sa suivante. Cher ami, me dit Hippias, regarde bien cette femme : elle est grande, mais d’une taille bien prise et tout-à-fait régulière. Approchonsnous-en; voyons si elle est aussi belle qu elle nous le paroît. Autant que j’en puis juger, je pense qu’elle aime à rire : abordons -la. Moi qui n'ai point la hardiesse
d'Hippias, je m’opposai à sa résolution. Songez -vous bien à ce (pie vous dites? lui dis-je : cette propreté qui paroî t en ses habits marque assez que c’est une femme de condition, une femme d'honneur. Ne nous entrageons pas mal à propos dans une entreprise qui peut avoir de fâcheuses suites. Je fis rire Ilippias; il me donna sur l'épaule un petit coup en riant : Je jure par Apollon (pie vous êtes bien neuf dans l'art de connoître les femmes. Vous pensez donc que celle-ci est une femme de bien parce qu elle en porte 1 habit? Ditesmoi, est -il du caractère d'une honnête personne de se promener ainsi par la ville dans cet équipage, et de sourire, comme elle fait, à tous ceux qu’elle rencontre? Ne sentez-vous pas d'ici les parfums dont elle s'est frottée? Voyez-vous comme elle se rengorge quand elle passe auprès de quelqu’un? Ne voyez -vous pas de l’affectation dans tout ce qu'elle fait, et que pour attirer les jeunes gens, elle met tous ses agrémens en usage? Je l'ai regardée, elle m’a regardé aussi. Je me connois bien en gens; allons à elle, Philochore, nous n’avons rien à craindre; au contraire j'espère que tout ira bien. Au reste il faut dire comme celui qui eherehoit le gué dans un fleuve : Tentons la fortune, nous allons être bientôt informés de la vérité. Je le suis, nous abordons la dame, et il lui parla de la sorte : Madame, au nom des dieux, souffrez que je demande à votre suivante ce que nous devons attendre des sentiments que votre beauté vient de nous inspirer. Nous ne dirons rien dont vous ne soyiez persuadée; et si nous souhaitons qu’on ait des bontés pour nous, nous sommes prêts à les acheter. Quoique vous me paroissiez une
daine peu intéressée, vous pouvez taxer vos faveurs au prix qu’il vous plaira : consentez-y, Madame. La belle approuva des yeux la requête, et fort intelligiblement promit de consentir à tout ce qu’on voudroit. Llle devint lumineuse comme un astre, c’est-à-dire quelle rougit, lié bien, me dit Hippias, me suis- je trompé dans mes conjectures; et n’ai -je pas bientôt avancé nos affaires? 11 m’en a coûté peu de paroles, comme vous voyez. Mais vous, novice ignorant, ajouta-t-il, profitez des leçons que je vous donnerai : car je suis, sans vanité, sur ce chapitre-là, un fort habile homme.
LETTRE Y
Alciphroii à Lucien.
On célébroit une fête dans un faubourg, et tout le monde se régaloit. Charidème fit un festin; il y invita ses amis. Vous savez son humeur; ilaimeun peu trop les femmes : il en rencontra une par hasard, qu’il trouva fort jolie; son nom 11e fait rien à la chose: elle lui plut, il la pria du régal; il est à croire qu’elle aimoit la bonne chère, puisqu’elle y alla. Tous les conviés etoient assemblés : le jeune bote arrive avec un vieillard qu'il venoit aussi d'inviter; mais cette femme n’eut pas plus tôt aperçu ce vieillard, qu'elle se déroba à la compagnie avec précipitation, et se glissa dans la chambre prochaine. Là elle lit venir Charidème, vous allez voir pourquoi. Vous ne savez pas , dit-elle tout
effrayée, le mal que vous venez de faire imprudemment. Ce vieillard cpie vous venez d’amener, c’est mon époux : il aura sans doute reconnu 1 habit que j’ai laissé à la porte; je suis perdue : il m’a défendu d’aller en festin durant cette fête; il est jaloux , violent ; je 11e saurois empêcher des soupçons fondés sur tant de vraisemblance : que vais-je faire? Il n'y a qu'un moyen de réparer cela : si pouviez me faire apporter secrètement ce malheureux habit. Charidème s’appela vingt fois étourdi, et il avoit raison : mais comme il étoil homme à passer facilement d’une réflexion à une autre, il se consola, et il fut même de bonne humeur pendant le festin. Sitôt que l’épouse éperdue eut reçu l'habit qu elle demandoit, elle sortit sans être vue de son mari suranné , et regagna son logis. Elle appela une de ses voisines, qui étoit de son conseil secret, et une femme propre à trouver des expédients pour sortir d’un embarras ; elle lui conta tout ce qui lui étoit arrivé; et les deux femmes convinrent ensemble de ce qu’elles feroient pour remédier à ce désordre.
Le bon homme, ou plutôt le méchant vieillard, arriva un moment après, avec un visage qui prédisoi I quelque chose de funeste. Infâme , lui dit-il , puis-je douter que tu me déshonores ? Ton habit laissé à la porte de Charidème n’est -il pas une preuve assez claire de ton infidélité? Attends, perfide, ce poignard va me venger de l’affront que tu me fais. 11 alloit la frapper; mais la voisine, bien instruite de ce qu’elle devoit faire, 11e lui en donna pas le temps. Elle entra, et lui dit, en apportant l'habit : Voici votre habit, ma chère amie , et je vous en remercie. A ces moL
Le Sage. Théâtre, Mélanges. r8
-ij4 LA VALISE TROUVÉE,
le furieux s’adoucit, la femme lui persuade ce qu’elle veut , et détruit enfin ses soupçons. Chère cpouse , dit le vieillard, je vous demande pardon d’un si indigne emportement, j’ai soupçonné mal à propos votre vertu. Il y a, je n’en doute plus présentement, une divinité qui protège votre honneur, et qui vient d’envoyer cette femme pour découvrir votre innocence.