‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 174 sur 191 · LETTRE Y J · texte numérisé non relu

LETTRE Y J

Hermocrates à Euphoiion.

Une jeune fille disoit un jour à sa nourrice : Si vous me voulez jurer que vous garderez le secret, je vais vous faire une confidence. La nourrice prêta le serment , et la belle commença ainsi son histoire : Hélas! je ne suis plus ce que vous- croyez, je ne suis plus pucelle. O dieux immortels, s’écria la nourrice! Quel malheur, ma fille, venez -vous m’annoncer! Quoi! vous avez pu oublier les leçons de vertu que je vous ai données? Ah! ma fille, qu’avez -vous fait, quel accident! Au nom des dieux, interrompit la belle, ne criez pas si fort, ma bonne, on pourroit vous entendre. Que je suis malheureuse ! vous m’avez promis de vous taire, et vous faites un bruit qui est plus dangereux que ce qui le cause. Je prends Diane à témoin , ma bonne, que j’ai long-temps résisté au malheureux penchant qui m’a entraînée. L’honneur s’est défendu jusqu’à la fin; ma vertu a fait, pour se soutenir, des efforts incroyables; mais enfin l'amour l a latiguée. \ ous me

dites là une étrange chose, ma chère enfant , interrompit la nourrice : quel affront pour ma vieillesse! Cependant puisque cela est fait , il n’y faut plus penser : mais gardez-vous bien du moins à l’avenir de tomber dans la même faute; votre taille pourroit avec le temps vous trahir, et faire connoître à vos parents ce qu’il est hou qu’ils ignorent. Ah ! plut aux dieux que quelqu’un vous vint demander en mariage présentement ; vous êtes assez grande pour être mariée, et il est temps que votre père y songe. Ah! que me dites-vous, ma chère mère? il n’est rien que j'appréhende comme cela. Un mari surtout, à qui il importe de cacher les choses. Ne craignez rien, dit la vieille, quand nous en serons là, je vous apprendrai comment il faudra que vous fassiez pour empêcher que votre mari ne forme aucun soupçon contre vous , quand même il en seroit naturellement fort susceptible.

LETTRE VII

Cyrtion à Dyctis.

Je pêchois un jour sur le bord de la mer, et je commençois à faire une heureuse pêche, lorsque je vis venir à moi une jeune fille, qui me parut parfaitement belle, et qui plus est, galante. Elle éloit négligée, et dans l’appareil d'une personne qui va se baigner. Elle avoit un air libre et gracieux; ce qui me fit dire en moi -même : Bon ! les heureuses aventures arrivent quand on y pense le moins : voilà une nymphe que

son etoile amene ici, peut-être pour me faire passer agréablement la journée. Pêcheur, me dit cette aimable lillette, en m’abordant d’un air riant, vous me paraissez un homme à faire plaisir aux dames; voulez-vous bien garder mes habits pendant que je serai dans le bain? Très volontiers, ma reine, lui répondis-je, et vous pouvez compter que c’est un soin dont je me charge avec joie. Pour dire la vérité, je ne me montrais si obligeant que par intérêt. Je me promettois bien de la voir déshabillée, et je ne fus pas tout-à-fait privé de ce plaisir; mais elle se jeta dans la mer plus vite que je ne souhaitois. L’écume qui Üottoit sur les ondes n’étoit pas plus blanche que son corps. Si je ne l’eusse pas vue auparavant, j’aurois cru voir une Néréide. Lorsqu’elle quitta le bain, elle ressembloit à Vénus, quand on représente cette déesse sortant de la mer. J’aurois dû me contenter de la vue d une si jolie personne en cet état ; mais l'homme est-il capable de se modérer lorsque ses passions s’allument? Je ne pus m’empêcher de vouloir m’approcher d’elle pour l’embrasser; mais aussitôt, me repoussant rudement: Arrêtez, insolent, me dit-elle, gardez-vous bien de porter sur moi vos mains hardies, de peur d’éprouver le châtiment que méritent les audacieux. J’eus beau lui demander pardon de ma hardiesse, au lieu de l’apaiser, mes excuses ne servirent qu’à irriter sa colère ; elle brisa mon hameçon, et le jeta dans la mer avec la pêche que j'avois faite. Qu elle me parut aimable dans ses emportements! Si je lui manquai de respect, je vous assure que j’en fus assez puni , car je ne suis point encore consolé d’avoir eu le malheur de lui déplaire.

LETTRE VIII

Stesichorus à Ernstollicne.

Une femme dans la rue avoit envie de parler à son amant : la chose n'étoit pas sans difficulté : son mari étoit d'un coté, tics esclaves de l’autre ; mais c’étoit une habile femme, et tjui , pour tromper son époux, ne manquoit jamais d’expédient. Voici celui dont elle se servit en cette occasion : elle se laissa tomber sur ses genoux, feignant d'avoir fait un faux pas. Le galant, qui observoit la dame, comprit fort bien son intention; il courut à elle, la releva, et lui témoignant la douleur qu'il avoit de ccl accident , il lui dit quelque chose à l’oreille; la dame lui serra la main, et faisant semblant d’être incommodée, se laissa aller sur lui, et mit ses mains comme par hasard sur la bouche du galant, qui les baisa fort adroitement à la barbe du mari, qui étoit un homme de bien, et peu défiant de son naturel. 11 demanda d’un style marital à sa femme si elle n’étoit point blessée, et elle fut assez impudente pour lui répondre qu’elle le croyoit. 11 remercia le cavalier de l'action obligeante qu’il venoit de faire, et s’en retourna au logis, en plaignant sa femme, c’est-à-dire en la grondant de ce qu’elle ne marehoit point d'un pas plus assuré.

LETTRE IX

Eratoclea à Dionysidès.

Je ne sais si vous avez entendu parler de CydippeT dont la beauté fut l’admiration de son siècle. Ses traits étoient si piquants, qu’on ne voyoit, en la regardant, que des Amours et des Grâces, et Vénus ne lui refusa que sa ceinture. Vous jugez bien qu’une fille de ce mérite ne manqua pas d’amants; mais parmi ceux qui se disputoient son cœur, brilloit principalement un jeune homme appelé Acontius, que le Ciel sembloit avoir fait pour elle. Toutes les belles qualités qui sont dispersées dans les hommes, paroissoient rassemblées dans celui-là. Quand il alloit à ses exercices, tout le monde prenoit plaisir à le voir. Il étoit naturellement si timide, qu’il n’osoit déclarer sa passion à Cydippe, de peur de lui déplaire, en précipitant un aveu qui devoit décider de son bonheur ou de son malheur. L’Amour, qui avoit entrepris de le rendre heureux, lui inspira un dessein assez bizarre. Acontius alla cueillir dans le jardin de Vénus le plus beau citron qu’il put trouver, et autour duquel il écrivit les paroles que je vous dirai dans la suite. Après quoi il courut au temple de Diane, oii étoit sa maîtresse. Il s’approcha d’elle, et roula le citron fort adroitement jusqu’à ses pieds. Une des filles de Cydippe l’ayant aperçu, le prit, dans la pensée que quelqu'une de scs compagnes l’avoit laissé tomber par hasard. Ce fruit.

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