LA TAU S K T R ( ) U V É K
La marquise cl la coinler.se applaudirent à celle lettre. Elles y trouvoient un caractère de galanterie
qui leur plaisoit fort, et qui ne leur donnoit pas peu d envie d entendre les autres lettres d’Aristenète.
LETTRE X
Philostrate à Evagoras.
Une femme aimoit éperdument un jeune homme, et n’avoit pas de plus grand plaisir que celui de le voir ou d’en entendre parler. Que penses-tu de mon amant, disoit-elle un jour à sa suivante? Pour moi , je te l'avouerai, je le trouve incomparable; mais l’amour que j’ai pour lui m’aveugle peut-être, et m’empêche de remarquer ses défauts. Parle-moi franchement. Quand les femmes le voient passer, comment en sont-elles affectées? ne disent-elles pas qu’il est bien fait? leur paroît-il enfin tel qu’il me paroît à moi? La suivante, qui ne vouloit pas déplaire à sa maîtresse, et qui naturellement étoit fort llatteuse, lui répondit : Madame, j’atteste ici Diane, que j’ai entendu parler de lui à mille femmes; elles en sont aussi folles que vous. Regardez, disent-elles , ce jeune homme, qu’il est beau! qu’il se met bien, et qu'il a bon air! C’est comme lui, et non comme Alcibiade , qu’on auroit dû peindre Mercure. Quels yeux! quelle taille ! Cette aimable fierté, et ce port majestueux m’enchante. Il n’a point encore de barbe. Qu’une femme seroit heureuse de pouvoir s’attacher un pareil amant! Que vous dirai-je,
Madame, ajouta la soubrette, toutes les femmes vous le voient avec envie ; mais vous le valez bien ; cl si vous entendiez l’éloge que les hommes font de votre mérite , vous verriez qu'ils n'envient pas moins le sort de votre amant, que les femmes envient le votre. Jugez du plaisir que ces paroles liront à la dame amoureuse. Elle changea plus d'une lois de couleur. Elle se crut aimée du plus aimable des galants, et elle s’en estima davantage; car la vanité est si naturelle aux femmes, qu’il suffit de leur dire, par politesse, qu’elles sont charmantes, pour le leur persuader pour toujours.
LETTRE
Euhemerus à Leucipne.
O Ciel! que ma maîtresse est digne de l’amour que j’ai pour elle! que sa beauté est régulière! Ah! je le veux, jugeons-en, s’il se peut sans passion. Amants les plus charmés, venez examiner l’objet que j’adore : avouez de bonne foi que ma Pythias l'emporte sur toutes vos maîtresses. Ne tombez-vous pas d’accord que depuis 1 orient jusqu’à l’occident on ne peut rien trouver qui soit comparable à sa beauté. Elle est accomplie; plus je la vois, plus je l’admire, et plus j’en suis enchanté. Sa taille, je n’en veux rien dire, car je ne puis trouver de paroles qui en puissent donner une juste idée. Tout enfin, jusqu’à ses pieds, est digne d admiration: la nature a pris plaisir à la former toute parfaite, pour apprendre aux hommes quelle sait.
a84 LA VALISE TROUVÉE,
quand il lui plaît, produire un ouvrage achevé. Enfin sa beauté est au-dessus de la médisance, la calomnie la respecte; et Monaus avoueroit lui-même que c’est une mortelle accomplie. Mais les vertus de son âme égalent ses charmes extérieurs : rien n’approche de la délicatesse de ses sentiments. Quoique sa condition soit, d'être coquette, on lui voit un caractère d'ingénuité et de bonne foi qu’on ne sauroit assez louer : et tout au contraire des autres coquettes, qui méprisent les présents qu’elles ont acceptés, elle estime tout ce que je lui donne, et, satisfaite de mes soins, elle ne songe qu'à me plaire et qu’à me rendre content. Nous brûlons tous deux d’une ardeur mutuelle et constante, comme deux tourterelles. Je ne veux point entrer ici dans un détail des plaisirs que nous prenons ensemble, ce sont des choses qui doivent être secrètes. Je dirai cependant qu’elle résiste autant qu’il le faut pour irriter mes désirs. Son sein exhale l’ambroisie; et je m’imagine, quand je l’embrasse, que je suis parmi des roses dont l'odeur est délicieuse. Que j’ai passé de nuits la tête penchée sur son sein! enfin on n’a jamais vu d’homme plus heureux que moi. J’ai souvent ouï dire qu'il n’y a point d’amour à l’épreuve de l’absence, et qu il est aisé d’oublier un ami absent: mais moi, je jure par la beauté de ma chère Pythias, que ses appas n’ont point sorti de ma mémoire. J’ai soupiré d’ennui pendant l’absence, j’ai souhaité impatiemment de la revoir; enfin je suis revenu à elle plus amoureux que je ne le fus jamais: je rends grâce à la fortune de m’avoir lait conserver un si tendre souvenir; et je suis du sentiment d’Homère, quand il dit ces vers :
Eloigné de ce qu’on aime,
Les plus charmants objets nous paroissent affreux ;
L’absence est un mal extrême,
Mais loin de ralentir, il irrite nos feux.
LETTRE XI L
Eutychobulus .à Acestodorus.
Un vieillard nommé Polyclès élcvoit chez lui une jeune fille, dans le dessein de l’épouser. Cliariclès, son fils unique, quoiqu’il peine parvenu à sa quinzième année, conçut pour cette fille une passion violente, et s'y abandonna; mais, par respect pour son père, il condamna son amour à un éternel silence. La contrainte qu'il s’imposoit le changea de façon que Polyclès, ignorant la cause de ce changement, souffroit à le voir dans cet état. Il fit venir Panacius, le plus fameux médecin qui fût alors, et lui dit : Docteur, je n’ai qu’un fils, que j'aime avec la dernière tendresse. Il est atteint d’un mal qui le consume à vue d’œil. Fautil donc que je le perde dans le printemps de son âge? Employez, de grâce, tout le pouvoir de votre art, pour prévenir ce malheur. Xous qui voyez le corps d'un malade, comme dans un miroir, apprenez-moi ce qu’il a, et n’épargnez rien pour le tirer de la situation languissante oîi il est depuis quelque temps. Làdessus Panacius tâta le pouls de Cliariclès, observa le mouvement de ses yeux, et n’y découvrant point la cause du mal, il ne savoit que penser. Il al loi t dire sans doute quelque impertinence, lorsque la fortune le
secourut. La maîtresse de Polyclès passa dans ce moment devant le malade, qui se troubla dès qu’il la vit L’émotion oii celle vue mit son pouls, et ses yeux, par leur désordre, firent soupçonner au médecin que l’amour pouvoit avoir part à la maladie de ce jeune homme. Le docteur, ravi de cette découverte, qu’il devoit plutôt au hasard qu’aux lumières de son art, ne fit pas semblant d’avoir fait cette observation; et, pour s’assurer parfaitement de la vérité, il fil passer, comme en revue, devant le malade plusieurs filles; et tandis qu’elles passoient, il avoit les yeux attachés sur Chariclès, qui ne lui parut se troubler qu’à la vue de la maîtresse du vieillard. Notre médecin, ne doutant plus qu’il ne fût au fait, sortit sous prétexte d’aller préparer les remèdes convenables, promettant de revenir le lendemain, et de guérir radicalement le malade.
On attendoit tout d’un si habile homme, qui revint le jour suivant. Le père le reçut le plus gracieusement du monde, en l'appelant le libérateur de son fils; mais Panacius, au lieu de répondre à ses politesses, fit toutes les démonstrations d’un homme en colère , et déclara brusquement que la maladie de Chariclès étoit incurable. Polyclès étonné le pria de lui dire pourquoi il désespéroit de la guérison de son fils. Comment! répondit le docteur d’un air irrité, votre fils a un mal contre lequel la médecine n’a point de remède. Il a vu par hasard ma femme, qui est jeune et jolie, et il en est devenu amoureux. Le père ne consulta que la tendresse qu’il avoit pour Chariclès, embrassa le médecin, se jeta même à ses pieds, et le conjura d’avoir pitié de l’appui de sa vieillesse, en lui disant, la larme à l'œil ,
qu’il n'y avoit rien qu'il ne fut capable de faire pour un (Ils qu’il ai moi t : que s'il vouloit permettre cpie sa femme... Je suis votre serviteur, interrompit Panacius, feignant d’être offensé de la proposition (pi on al loi t lui faire; pouvez-vous demander à un homme de ma profession , à un homme d'honneur, qu’il trafique avec, vous de la vertu de son épouse? D’ailleurs, quand ee ne seroit pas une chose honteuse pour moi, je ne pourrois jamais me résoudre à partager avec un autre une femme que j’aime passionnément. Parlons de bonne foi, poursuivit-il, ([unique amitié qu’on ait pour un homme, peut-on être capable d'un pareil partage? Mettez-vous à ma place: si Chariclès aimoit votre maitresse, et qu’il n’y eût pas d’autre moyen de le sauver qu’en la lui cédant; feriez-vous ce grand sacrifice? Je le ferois de tout mon cœur, s’écria le vieillard. Plût aux immortels que cela fût. lié bien ! reprit le médecin , cessez donc de craindre pour votre fils. Il aime votre maîtresse, et c’est là tout son mal. S'il vous sembloit raisonnable que je partageasse ma femme avec lui pour le guérir, je crois qu’il est bien plus juste de lui céder votre maîtresse. Polvclès, après avoir balancé quelque temps, se rendit aux raisons du docteur.