‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 177 sur 191 · LETTRE XI II · texte numérisé non relu

LETTRE XI II

Pliilematie à Eumusus.

Lie luth et la lyre sont des instruments (pii font peu d’effet sur les femmes de notre caractère; ce sont de

LA VALISE TROUVÉE, ioibles armes pour nous vaincre, disoit une coquette achevée à ses amants : nous ne nous laissons point attendrir au doux son de la flûte, et la plus agréable harmonie ne saurait nous rendre traitables; l’argent seul peut nous toucher; ce métal a un charme dont nous ne pouvons nous défendre. Sans argent vous ne pouvez faire auprès de nous que d'inutiles démarches. Pourquoi donc vous arrêter à nous rendre des soins superflus? De quoi vous sert de jouer parfaitement de la guitare, si nous ne sommes point sensibles à ces plaisirs? Cessez donc de chanter des airs, si tendres, puisque c’est autant de bien perdu. Qu’espérez-vous faire sans argent? je vous le répète encore : vous ne nous persuaderez pas, si vous êtes sans argent. Me croyez-vous assez sotte, moi, pour me payer de ces chimères? comme si je n’étois pas encore initiée aux mystères de Vénus. Vous figurez-vous que je sois aussi facile à surprendre qu’une jeune brebis que le loup trouve endormie? Désabusez-vous. Ma sœur aînée a pris soin de m’instruire; et je puis me vanter que notre galanterie est un métier que j’ai si bien étudié, que je le sais par cœur. Je connois le pouvoir de mes yeux par la conduite de mes amants : s’ils me donnent la bourse, je crois qu’ils me donnent le cœur en même temps; et s’ils n’étalent que de beaux sentiments, je m’imagine qu’ils ne m’aiment pas. En un mot je ne connois l’excès de leur amour, qu’aux présents qu'ils me font. J’atteste ici les Grâces, que j’ai souvent entendu ma sœur qui disoit à ses amants: Vous aimez la beauté, la bonne mine; et moi j’aime l’argent : ainsi nous pouvons nous satisfaire ensemble; moi, en vous

donnant ce que vous aimez; et vous, en me donnant Ce (Iue j’aime. Hé bien, je prends à jamais cette loi pour ma règle : prenez plaisir à tous ces instruments c nmenques, je ne vous en empêcherai pas; mais que

argent accompagne ces plaisirs, et nous serons tous contents.

LETTRE XI Y

Aphrodisius à Lysimachus.

On a raison de dire que tout est possible à l’Amour: d n y a point d’entreprise dont il ne puisse venir à bout. On 1 a vu , a la tête des armées, montrer un courage intrépide, et remporter des victoires, désarmer de fiers conquérants, réconcilier de mortels ennemis. Combien

a-t-.l rendu de héros infidèles à leur gloire ! Qu'il a confondu de vastes projets! Mars a cédé à sa puissance. Enfin l’Amour est le plus puissant et le plus redoutable des dieux. C’est ce que je vais vous prouver par un bel exemple .

il y avoit long-temps que Milet et Myus étoient en guerre ensemble; tout commerce étoit interdit entre ces deux villes. Il y avoit pourtant entre elles- une suspension d’armes qui duroit un certain temps , pendant lequel les peuples de Myus pou voient librement aller à Milet, pour y célébrer la fête de Diane. Vénus eut pitié d° etat tle{d°rable oit la guerre réduisait ces deux-

peuples, et résolut de les remettre en bonne intelligence

1 our y parvenir, voici le moyen que cette déesse en,’

1 e S;'ge- Théâtre, Mélanges.

ploya : Une jeune fille d’une beauté extraordinaire, appelée Pieria, vint à Milet avec ceux de Myus. Le seigneur de Milet ne l’eut pas plus tôt aperçue parmi les femmes qui étoientau temple avec elle, qu’il en fut épris. U voulut, par curiosité, l’entretenir; et comme elle avoit, outre ces traits qui frappent dans une belle personne , un esprit engageant et des manières modestes , il en fut charmé. Il ne pouvoit se lasser de la regarder et de l’entendre; et quoi qu’elle fît ou voulut dire, c'étoit des grâces partout, et toujours un nouveau je ne sais quoi qui la faisoit trouver tout aimable. De son côté, le seigneur de Milet étoit un homme de bonne mine, et qui faisoit toutes choses de bonne grâce, il s’attacha , tant que dura la fête, à se rendre agréable à la belle Pieria, qui ne fut point insensible aux marques d’amour qu’il lui donna. Car enfin Vénus, pour ne pas faire les choses imparfaitement, rendit le cœur de cette fille aussi tendre que celui de son amant. Il s’en aperçut, et cette remarque l’enchanta. 11 crut que rien n’approchoit de son bonheur : Charmante Pieria, dit-il un jour dans un entretien qu’il eut avec elle, est-il possible que vous répondiez aux sentiments que vous m’avez inspirés? Que puis-je faire pour reconnoitre une si précieuse faveur? Parlez, au nom des dieux, demandez-moi ce que vous voudrez, etsoyez assurée de l’obtenir. Pieria, le croiriez-vous, au lieu de lui demander qu’il l’associât à son rang, au lieu de se servir du pouvoir que l'amour lui donnoit sur sa conquête, pour se faire un établissement considérable, méprisant les richesses , les grandeurs et tout ce qui (latte le plus l’ambition et la vanité des femmes, ne

SECONDE PARTIE. 2ÿi

songea qu’au bien de sa patrie : Ab! Seigneur, répondit-elle d'un air modeste, puis-je vous demander qu’il soit permis à toute ma famille et à moi de venir librement dans cette ville quand il nous plaira. Le seigneur comprit par-là qu’elle désiroit que la paix se l it entre Milet et Myus. Il jura qu’elle se feroit; et ee serment, heureux ouvrage de l’Amour, fut plus inviolable que s'il eût été fait aux pieds des autels, à la face des dieux. Cette paix, dont Pieria eut tout l'honneur, prouve que deux beaux yeux savent mieux persuader que toute l’éloquence de Nestor. Les plus habiles orateurs de l’une et l’autre villes s’étoient souvent assemblés infructueusement pour conclure la paix. La gloire en étoit réservée à la seule Pieria. De là vient que les femmes ioniennes disent ordinairement : Plaise au Ciel que mon époux ait autant de considération pour moi, que le seigneur de Milet en eut pour la belle Pieria.

LETTRE XV

Lampiiasà Philippidès.

Dans l'empire amoureux , mon cher ami, on passe en peu de temps de la douleur à lu joie. J’aimois une fort belle fdle ; mon amour croissoit dans le silence, et n’étoit pas même connu des yeux qui l’avoient fait naître. J’éprouvois des peines que je souhaitois que ma maîtresse partageât. Amour! toi qui sais seul les peines que je souffre, disois-je, dois-je espérer que tu récompenseras des soupirs que tu veux que je cache avec tant

de soin ? Fais sentir à l'objet que j’adore les transports que je sens; niais non, respecte plutôt sa beauté; les peines que tu causes pourroient en ternir l’éclat. Un jour, que je dois appeler le plus heureux de ma vie, j’allai chez ma maîtresse, je la trouvai seule; grands dieux ! qu'elle inc parut digne de mon amour extrême! Je voulus vingt fois lui découvrir ma passion, et vingt fois un importun respect m’en empêcha. O Amour! disois-je tout bas, vous pouvez tout en ce moment; disposez son cœur à m’écouter sans colère, et à trouver bon ce que votre fureur va me forcer d’entreprendre. Pourquoi suis-je si amoureux, ou pourquoi suis-je si timide L’Amour fit ce que je souhaitois. Cette aimable fille s’étoit aperçue de mon amour et de la violence que je me faisois en m’efforçant de le cacher. Elle ne me refusa point de m’apprendre que je ne lui déplaisais pas. Quel plaisir d’entendre d’une houche adorable prononcer ce mot: Je vous aime. Ah! cher ami, si vous avez quelquefois aimé, vous devez concevoir la secrète joie que me donne encore en ce moment un souvenir si doux. Transports délicieux, dont la douceur me ravit , m'emporte , je m’abandonne à vous.

LETTRE XVI

Xenopithès à Démarètus.

Daphné est la plus cruelle personne qui fut jamais. Son humeur est insupportable. De toutes les belles

que j’ai servies, il n’y en a point dont j’aie sujet de me plaindre comme de Daphné. Je me suis piqué de constance, tant que je n'ai en que de la fierté à combattre; mais enfin je suis rebuté de scs bizarreries, et pour la première fois Xenopitliès est vaincu par les câlinées d'une femme. Daphné réunit tous les travers d’une coquette. Elle recevra bien un homme qui lui plaira, et lui fera même des avances; mais si cet homme en devient amoureux, elle change de conduite, et n’a plus que du mépris pour lui. Les soins assidus, les paroles flatteuses ne gagnent rien sur son cœur. Il est insensible aux plaintes et aux soupirs. C'est un esprit que la raison ne gouverne point. Si elle rit, ce n’est jamais de bon cœur. Je ne pus m’empêcher de lui dire l’autre jour : Pourquoi, Madame, vous rider le front, puisque vous êtes belle? Pourquoi faites-vous des grimaces? Quand vous prenez un visage terrible, croyezvous en être plus jolie? Remontrances inutiles! Tout ce que je lui dis ne fait aucune impression sur elle. C’en est trop , tout m’exhorte à rompre un engagement incompatible avec mon repos. Cependant, si cette capricieuse pouvoit se corriger, je sens que j’oublierois facilement les maux qu’elle m’a fait souffrir. Quoi qu’il en soit, allons jusqu’au bout; ma gloire est intéressée à m’en faire aimer. Opposons à sa cruauté une constance inébranlable: l'eau perce insensiblement le rocher le plus dur. Poussons-donc des soupirs sur nouveaux frais, et redoublons nos soins. Ah! si je puis une fois la rendre attentive à mes discours, peut-être aurai -je l’avantage de pouvoir lui reprocher quelques mouvemens tendres, que j’aurai excités dans son âme.

Quoique cette entreprise soit difficile à exécuter, ma persévérance peut en venir à bout. L’Amour se plaît à rencontrer des obstacles. 11 veut quelquefois qu’on attaque long-temps un cœur, avant que l’on puisse le surprendre. Plus la possession en a coûté de peines, plus elle est charmante. Troie ne fut prise par les Grecs, qu’après un long siège. Unissons-nous ensemble, mon cher ami, bons nos intérêts, et tâchons de la rendre traitable, cette cruelle qui nous méprise tous deux. Vous l’aimez, comme je l’aime. Etant l’unetl’autre sur le même vaisseau, nous courons le même risque.

LETTRE XVII

Callicoela à Mfraciophila.

Vous êtes admirable, la belle. J’avois cru jusqu'ici que toutes les femmes de votre profession aimoient l’argent plus que toutes choses, et que ce n’étoit qu’à nos présents que nous devions vos complaisances. Mais, à ce que je vois, vous avez des sentiments qui vous distinguent de ces âmes basses et vénales. Quoique vous soyez de la même condition, vous tenez une conduite infiniment plus louable. A'ous êtes naturellement portée au plaisir, mais vous êtes désintéressée. Ce que vous refusez aux richesses des vieillards, vous 1 accordez au mérite des jeunes gens. Le plus honnête homme, s’il est sexagénaire, eût -il tous les trésors de Tantale, seroit pour vous un objet de mépris et d horreur; et un jeune galant, beau et bien lait, ne sauroit vous

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déplaire. La jeunesse enfin est accompagnée d'un je ne sais quoi qui vous charme. Vous honorez de votre estime tous les adolescents qui vont chez vous : vous donnez à leurs défauts des noms favorables. Ce petit homme, dites-vous, est d’une taille commune, mais bien prise. Ce noir est un brunet qui vous paroît avoir une beauté mâle. Les blondins, vous les appelez les (ils des dieux ; et ceux de vos soupirants qui sont pâles et défaits, vous dites qu'ils sont les plus amoureux. En un mot, pourvu que vos amants soient jeunes, vous ne manquez point de raisons pour les conserver. Tels sont, à peu près, les ivrognes : quelque vin que vous leur donniez, ils s’en accommoderont, parce que c’est du vin.

J'ai connu une coquette de ce caractère-là, dit la comtesse : tout jouvenceau qui lui présentoit ses hommages, étoit sûr d’être mis sur la liste de ses adorateurs, quelque mal fait qu'il pût être; au lieu qu'inaccessible aux galants surannés, elle rejetoit leurs vœux et leurs présents.

LETTRE XVIIT.

Euphronie à Thelxinoë.

Junon vient de regarder Melissaria favorablement. Ce n’est plus cette coquette qui vivoit dans le libertinage : la vertu règle à présent ses mœurs, et sa conduite est très régulière. Sa mère, se voyant sans bien,

2(j6 la. valise trouvée.

négligea son éducation ; ce qui fut cause que Melissaria, dès sa plus tendre jeunesse, prit le parti de monter sur le théâtre, oii l’exemple de quelques comédiennes ne contribua pas peu à l’écarter de la sagesse. Des traits réguliers, une taille fine, une action aisée, un teint délicat, une bouche admirable, avec une déclamation qui enchantoit; tout cela joint ensemble formoit une personne dont il étoit doux de se faire aimer. Elle eut une foule d’amants qui s’empressèrent à lui plaire; et vousmême, Thelxinoë, vous avez soupiré pour elle. Quoi qu’il en soit, mon cher, un jeune homme aussi riche que bien fait, et nommé Chariclès,en est devenu amoureux. Après avoir fait pour elle tout ce qu’un galant, véritablement touché, est capable de faire, il a eu le bonheur de voir scs soins approuvés. Melissaria et lui, unis des plus doux nœuds, vivent dans une intelligence dont rien ne trouble la douceur. Ils ont un enfant qui est la vivante image du père, et qu’ils regardent comme un gage dont les dieux ont honoré leur engagement , et qui fait voir qu’ils l'ont avoué. Jamais enfant n’a, je crois, été aimé avec plus de tendresse. Sa mère l'idolâtre , et son père croiroit commettre un crime , s'il pensoit qu’une coquette l’a mis au monde. La joie qu'on a de la naissance d’un fils, qui fait la félicité de ses parents, est cause que les douleurs de l’enfantement n’ont fait aucun tort à la beauté de la mère. J’allai chez elle ces jours passés ; je m’attcndois à trouver une coquette disposée à me faire passer agréablement, deux ou trois heures. Jugez de ma surprise, quand elle m’apprit tout ce qui lui étoit arrivé, et que je sus la yie douce et commode qu’elle menoit. Je m approchai

de son enfant, qui éloit au berceau , et je le baisai avec beaucoup tle délicatesse. Odieux! disois-je en moimême, est-ce-là cette Mebssaria qui se donnoit aux Grecs, et prodiguoit ses cbarmes? Quel cbangement! quelle inétaniorpbose ! J’admirois sa contenance modeste et la retenue qu'il y avoit dans ses discours. Quand elle sort, tout le monde est charmé de sa démarche , tant elle a l'air d’une personne veriueuse. On diroit à la voir, que de si sages manières seroient les fruits d'une heureuse éducation. Allez chez elle , mon cher Thelxinoë; jesuis bien aise que vous soyez témoin vousmême du prodigieux cbangement qui s’est fait en elle ; mais je vous avertis d’une chose , prenez garde de l’appeler Mebssaria : elle se nomme présentement Pytiade. Je pensai faire cette faute, et je l’aurois faite, si Glycera 11e m’eut pas donné l avis qucje vous donne. Vous savez qu'une femme qui se repent de sa conduite passée , n’est que trop punie par ses remords : il lui reste toujours des souvenirs qui nuisent à son repos.

J'ai vu , dit le baron, arriver la même aventure à Paris, dans le temps du Système. Un riche agioteur tira du désordre une fort belle personne qu’il aimoit; et d’une fille libertine il en lit une honnête femme.

LETTRE XIX

Philacides à Phrurion.

Les plus grands bienfaits ne balancent point l'amour dans un cœur. Un jour on surprit un jeune homme avec une femme mariée; on le chargea de chaînes, et on me l'amena. Il me fut ordonné de lui faire garder une étroite prison, et de le traiter même avec beaucoup de rigueur. Cependant tout concierge que je suis, j’eus pitié du misérable; je lui fis ôter ses fers, et le laissai jouir de toute la liberté qu’on peut avoir dans une prison. U alloit donc partout où il vouloit, sans que je me misse en peine de l'observer, tant j’étois éloigné de le croire capable de m’offenser; néanmoins vous allez voir de quelle façon il s'avisa de reconnoîtrc les égards que j'avois pour lui. Il trouva mon épouse jolie; il lui fit des mines, et le drôle s'y prit de manière qu'il lui plut; de sorte qu'ils oublièrent tous deux, l’un la reconnoissanee, et l’autre la fidélité qu’ils me dévoient. Cet horrible attentat passe tout ce qu’a jamais fait Eurybate, cet insigne voleur, lequel, ayant été mis en prison pour vol, se fit aimer des guichetiers; et un jour, sous prétexte de leur montrer avec quelle adresse il avoil coutume de dérober, il se fit apporter une échelle; et, en leur présence même, il monta sur la muraille, et s’échappa. U encourut un bruit à leur honte. On se moqua de leur simplicité. Mais moi, plus dupe qu’eux; moi, geôlier depuis si

long-temps, vieux renard, je me suis rendu la fable et la risée du peuple, avec d'autant plus de raison, <pie j'ai mis moi-même mon prisonnier en état de payer mes bontés d'une si noire ingratitude.

LETTRE XX

Aristomènes à Myionides.

Je vais vous apprendre une nouvelle façon d’aimer qui vous surprendra. On voit des femmes sévères perdre insensiblement leur sévérité, et tomber dans le dérèglement; mais on n’en voit guère qui, s’étant une fois rendues aux empressements qu’on a pour elles, sacrifient les plaisirs auxquels il semble qu’elles doivent s’abandonner, à la crainte de se repentir un jour de les avoir pris. Architelès aimoit la tendre Télesippe, qui, se sentant pour lui de l’inclination, le lui avoua franchement : Je vous aime, Architelès, lui dit-elle, je ne vous le cèle point. Mon cœur est à vous, et je prendrai plaisir à vous le dire à tout moment. Faites, si vous pouvez, votre bonheur des sentiments les plus tendres, et des légères faveurs dont je veux bien que votre amour se repaisse; mais contentez-vous de ces innocents témoignages de mon affection. N’espérez pas que j'en vienne jamais aux extrémités où vous voulez peut-être me porter. Ne vous flattez point d’obtenir une chose que je ne vous accorderai pas, de peur de perdre votre cœur. Adorable Télesippe, répondit Architelès, je n'ai point d’autre volonté que la votre. Les

dieux nie gardent de penser à ce qui peul vous déplaire. Trop heureux si vous daignez seulement souffrir que je vous aime! Mais, dites-moi, de grâce, poursuivit-il, pourquoi vous voulez me priver du précieux bien que vous me refusez? laissez -moi du moins croire que ce n’est point à mon peu de mérite que je m’en dois prendre. Non, mon cher Architelès, repartit Télesippe; persuadez-vous que je suis bornée à vous plaire, et que si je pouvois vaincre les scrupules que j’ai là-dessus , je le ferois pour l’avnour de vous; mais la légèreté des hommes m’épouvante. Ils se font une douce idée de n’avoir plus rien à désirer; et d’abord qu’ils sont satisfaits, ce qui leur faisoit auparavant tant d’envie, ne les touche plus guère. Le malheureux Architelès, sans chercher à lever ces scrupules, se soumit à tout ce qu’elle voulut.

Parbleu ! s’écria le chevalier, il y a eu de tout temps des nigauds. Convenez, Mesdames, qu’en vous-mêmes vous blâmez Architelès de n’avoir pas plus tôt redoublé de vivacité, pour emporter une place qui ne demandoit qu’à se rendre. Non, chevalier, dit la comtesse, bien loin de désapprouver l’aveugle soumission de ce Grec, sachez que nous en sommes charmées. Voilà ce qui s’appelle fder l’amour parfait.

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LETTRE XX T

Lucianus à Alciphron.

Vous connoissez Charisius, c’est un homme composé d’apparences, et plein d’une gloire présomptueuse; mais il est bien fait, ses manières sont agréables et polies; et à le bien examiner, ce n'est pas un mortel haïssable. La belle Glycera, comme vous savez, l’aime, et l’a rendu si soumis et si complaisant, que cela n’est pas concevable. Qu’a-t-elle fait, me direz-vous, pour le corriger de sa sotte fierté? C’est ce que vous allez apprendre. Boris, suivante de Glycera, voyant que sa maîtresse se plaignoit de la présomption de Charisius, résolut de se servir d'un moyen qui lui vint dans l’esprit, pour détruire les sentiments d’orgueil qui déplaisoient à sa maîtresse , dans son amant. Un jour qu elle le rencontra dans la rue, elle prit un air triste. Ce jeune homme lui demanda ce qu’elle avoit. Une fort mauvaise nouvelle à vous annoncer, lui répondit -elle : ma maîtresse aime Polemon. O dieux! cela seroit-il possible! s’écria Charisius fort surpris, et changeant de visage. Cela n’est que trop véritable, répartit Doris. Comme elle n’ignore pas que je suis dans vos intérêts, elle m’a défendu, sous peine de lui déplaire, de lui parler jamais de vous, et même de m’entretenir avec vous. Elle se plaint de vos manières. Que ne devenez vous aussi plus complaisant? Pensez-vous qu’une femme trouve bon qu’un homme soit plus fier qu’elle? Charisius lit alors éclater un vif

3o2 la valise trouvée.

désespoir, et Doris remarqua, plutôt dans ses transports, le caractère d’un amant tendre et passionné, que la vanité d’un jeune homme qui s’imagine qu’il est aimé. Il jura qu'il alloit changer de conduite. Un amant fier des assurances qu’on lui donne de l’aimer toujours, devient tranquille, et n’a point ce vif empressement que donne un rival. 11 se dépouilla de son orgueil, et s’abandonna à sa douleur : Malheureux! s’écria-t-il, par quelle imprudence ai-je pu perdre le cœur de Glycera? Conduis-moi, Doris, à ta maîtresse. -Je veux la conjurer par tout ce que l’amour a de plus puissant, de me pardonner une fierté qu'on doit uniquement attribuer à mon naturel , et non aux sentimens que m’inspire un mérite qui n’a rien qui soit digne de l’adorable Glycera. Ainsi parla Charisius, qui sur-le-champ courut chez celte dame. Il se jette à ses pieds; il est beau, bien fait, cloquent, amoureux et soumis. Glycera l'aime, elle le relève; il lui baise la main, et la paix se fait; car elle ne jugea point à propos de le faire souffrir plus long-temps. Tandis que cela se passoit, Doris s’applaudissoit d'avoir imaginé un expédient si heureux.

LETTRE XXII

Musarie à son cher Lysias.

Si vous m’aimez autant que je vous aime, mon cher Lysias, vous serez bien aise d’apprendre la victoire que vous remportâtes hier sur vos rivaux. Les plus considérables d’entre eux, s’étant assemblés chez moi, me

SECONDE PARTIE. 3o3

pressèrent de déclarer lequel de mes amants m’etoil le plus cher. Ils croyoient profiter de votre absence; mais je répondis, sans hésiter, que Lysias avoil toute ma tendresse; et puisqu'ils m’obligeoient enfin à prononcer entre eux et vous, qu'ils dévoient se résoudre à souffrir votre bonheur, et à ne s’en prendre qu'à l’amour qui me foreoit de vous préférer à eux. Madame, me dit alors le plus hardi, vous ne songez pas que votre attachement est contraire à votre fortune. C’est pourtant à quoi une personne de votre condition doit penser. Regardez les autres comédiennes, ce n’est point l’amour qui règle leurs tendresses, c’est l’intérêt. Ouvrez les veux, poursuivit-il, Lysias est jeune, mais voilà tout son mérite. Combien avez -vous de soupirants mieux faits que lui? Nous aurions moins de chagrin et île dépit, si vous eussiez fait un meilleur choix. lié bien, Messieurs , interrompis -je assez brusquement, vous avez tous plus de mérite que Lysias, j’en conviendrai, si vous voulez; mais j'ai plus dégoût pour lui que pour vous. C’est lui seul que je veux aimer. Voilà mot pour mot ce que j’ai dit à vos concurrents. Venez me remercier de l’avantage que je vous ai donné sur eux, et vous en réjouir avec moi. Vénus m’inspiroit, sans doute, quand je leur ai parlé de cette sorte. Hâtez donc votre retour, mon cher Lysias; je commence à trouver votre absence insupportable. Je regarde tous les hommes comme des satyres. Le seul Lysias est agréable à mes

veux.

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