LETTRE XXIII
Pliilenis à Petala.
Pamphile m’invita hier à souper chez lui. J’y allai' j’y menai imprudemment ma jeune sœur Thelxinoa, sans penser au larcin que ses naissants appas m’alloient faire. Je devois bien me défier du soin qu’elle prenoit de se parer et de s’ajuster; le miroir qu’elle consultoit à tous moments; cette affectation de choisir l’habit le plus propre à faire briller sa jeunesse; cet embarras de se mettre d’une façon qui pût satisfaire son goût coquet : tout cela ne devoit-il pas me faire soupçonner son perfide dessein? Mais non, mon amitié trahie regardoit bonnement ses soins comme un effet de l'inclination naturelle que les jeunes filles ont pour la parure. Je ne m’en alarmai point. Nous nous rendîmes donc chez Pamphile, qui, pour nous mieux recevoir, avoit fait des préparatifs extraordinaires. Je ne m’aperçus que trop tard de la malice de ma sœur. La friponne se mit entre Pamphile et moi, et fit agir sur lui tous ses charmes. Je remarquai bientôt qu'il la trouvoit aimable, et je vis dans leurs yeux quelque chose de fatal pour moi. Au commencement du repas, ils ne firent que se lancer de part et d’autre de tendres œillades; mais perdant peu à peu toute retenue, Pamphile voulut dérober quelques baisers à Thelxinoa, qui le repoussa si mollement, que j’en pensai mourir de jalousie. Pour comble de tourments, le perfide, le traître
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mordit dans une pomme, et la jeta ensuite dans le sein de ma sœur, qui, loin de s’en fâcher, prenoit plaisir à ce badinage. Dans quelle horrible situation se trouva mon cœur dans ce cruel instant! Je voyois ma rivale triompher à mes yeux , et jouir insolemment de ma honte. Ma sœur, une hile à qui j’ai servi de mère, et dont j’ai si soigneusement élevé l’enfance! Voilà de quelle façon elle reconnu! I mes bontés. Enfin, ma chère Petala, vous le dirai-je, elle m’a enlevé mon amant. O rage! ô désespoir! J’atteste ici Vénus (pie je m’en vengerai. Oui, je veux, lui rendre la pareille. Elle a des adorateurs bien faits, que je pourrai lui ôter, quoique je n’aie pas sa jeunesse.
Cela n’est pas sur, s'écria le baron après la lecture de cette lettre; et il me paroît que les sœurs aînées qui vont souper en ville avec leurs galants, n’y doivent pas mener leurs cadettes.
LETTRE XXIV
Nicostratus à Timocrates.
Ah! cruelle Cocldis! ah! chère inhumaine! vous 11e songez point aux maux que vous me faites souffrir. Votre cœur volage évite mes reproches. Quel chagrin me dévore! O dieux! je 11e saurois [dus écouter la raison ; mon corps faillie et abattu se refuse même ses besoins. Mes yeux sont toujours ouverts aux larmes ; et si quelquefois le sommeil les ferme, de funestes
LeSage. Théâtre, Mélanges. ao
3o G LA VALISE TROUVÉE,
songes m’épouvantent, et ne me laissent aucun repos! Que dois-je faire pour fixer l'inconstance de Cochlis? Mon cher Timocrates , vous l’aimez aussi ; prenez garde que l’amour ne prenne sur vous trop d’empire , et ne vous fasse, comme moi, repentir de vous en être laissé charmer. Savez -vous qu’elle est inconstante, légère et inégale? Ne vous fiez point aux assurances qu'elle vous donnera de vous aimer; aujourd’hui elle vous fera espérer , et demain elle vous désespérera. Elle fait comme Pénélope faisait à ses amants. Tous les moments de ma vie sont un éternel passage de la joie à la douleur, de la douleur cà la joie. O Ciel ! que sa légèreté lui fait de tort! sans ce défaut, j’avoue qu'il n’y a rien de si glorieux que de lui plaire; mais enfin c’est un défaut dont elle ne se défera jamais. En vain pour arrêter cette humeur volage , vous vous donnez tout entier à elle; en vain vous lui reprochez son inconstance. C’est battre l’eau, que de prétendre qu elle se corrige. Timocrates , je vais vous débarrasser d’un rival , je veux tâcher de l’oublier. Je souhaite pour votre repos que vous la trouviez aussi fidèle que je l’ai trouvée inconstante ; mais il est d’un homme sage de penser sérieusement à ce qu'il va faire, et de ne s'exposer pas à se repentir.
LETTRE XXV
Élianus à Calyca.
Charmante Calyca, je me suis engagé à vous demander une grâce; je ne sais si vous voudrez bien me
SECONDE PARTIE. 3o;
l'accorder : je conjure votre aime Suada de se joindre à moi pour l'obtenir de vous. Le jeune Charidème, qui m’est cher, vous a fait une offense que je vous prie de lui pardonner. Si ce que je vais vous dire en sa faveur n’est pas capable de vous toucher, je ne doute pas que son désespoir ne lui fasse prendre quelque funeste dessein. Un amant de dix -sept ans est -il indigne de pardon? D'ailleurs le crime dont vous l’accusez n’approche point de celui que vous commettrez, en le faisant mourir. Quels reproches ne vous feriez-vous pas si ce malheur arrivoit ? De grâce, épargnez-vous d’inutiles regrets, en faisant succéder la tendresse à la colère. De chagrin qu’il a de vous avoir déplu le punit assez. Il vous adore; est-ce que vous en pouvez douter? Présente, il vous montre les plus vifs mouvements d’un cœur amoureux; absente, il languit, il meurt d’ennui. Je sais bien qu’il est de la politique d’une maîtresse d’affecter quelquefois de la colère, et de faire craindre à un amant les sentiments que le dépit peut inspirer; cela réveille sa vivacité, et le rend plus attentifà ses devoirs; mais, lorsqu’elle outre cette conduite, et qu’elle affecte une rigueur que rien ne sauroit fléchir, songez qu’elle le fatigue et le rebute. C’est ce qui fait tant d infidèles, et ce qui finit tant d’attachements. Si l’amour entre aisément dans le cœur de l'homme, il en sort de même; pendant qu’on le flatte de quelque espérance, il aime; voit-il qu'on méprise ses soins, et qu’on
l’abandonne . croyez-moi, de quelques feux qu’il se
sente brûlé, il devient tranquille après de légères peines. Ainsi, belle Calyca, quoiqu'il vous idolâtre, ne vous y fiez point. Il ne faut pas, dit le proverbe,
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trop bander la corde, de peur de la rompre. Prenez garde cjuc votre prudence ne dégénère en obstination. Vous n’ignorez pas que l’Amour liait la fierté, et qu’il faut cueillir les fruits avant qu’ils se gâtent. Vous deviendrez vieille un jour, et les galants alors vous fuiront, au lieu de vous obséder. Considérez cette prairie : le printemps la couvre de fleurs qui la rendent agréable; mais quand les frimas l’en auront dépouillée, elle sera hideuse. Une femme, tandis qu’elle est dans sa jeunesse, a une grosse cour, et dès qu’elle a perdu l’éclat qu’elle avoit dans ses beaux jours, tous ses adorateurs disparoissent. L’enfance et la vieillesse sont deux âges qui ne plaisent guère à l’Amour; la jeunesse seule lui convient. Profitez donc de ce que je viens de vous dire, et que les plaisirs d'un prompt raccommodement vous dédommagent de ceux (pie votre fierté vous a fait perdre. Çà, permettez que je conduise votre jeune amant à vos genoux, pour y recevoir le pardon que je sollicite pour lui. Ce que je demande pour toute récompense de ma peine, c’est de vous voir tous deux contents: vous allez revoir 1 heureux Charidème. Vous le voulez bien, n’est-ce pas? L’Amour en secret vous presse d’y consentir.
Je ne sais, dit la marquise à la compagnie, si ces lettres sont de votre goût; pour moi, j’aime Aristenète; je trouve dans ses lettres un caractère de naïveté qui me plaît infiniment. En avons-nous encore beaucoup à lire? Non, Madame, répondit le pasteur; il ne nous en reste plus que quelques-unes. J’en suis fâchée, s’écria la comtesse; le cœur parle dans ces lettres; et je
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ne me lasserois jamais de les entendre, si les femmes y paroissoicnl un peu moins galantes. C’est ce qui m’en plaît à moi, interrompit le chevalier, et. je sais mauvais gré au traducteur d'avoir passé l'éponge sur les mœurs du temps de son original. Je vous reconnois à ce sentiment, reprit la marquise. Mais achevons de lire les lettres de notre auteur grec.
LETTRE XXVI
Euxitlieus à Pythias.
Nous allons à nos temples pour prier les immortels de soulager nos maux; et comme si les dieux se plaisoient à nous envoyer des malheurs, au lieu des biens que nous leur demandons dans un lieu si saint, triste effet de mes soins religieux, l’Amour m’a fait sentir qu’on est partout exposé à ses surprises. Je vous ai vue là, belle Pytbias, et j'ai formé, en vous voyant, le dessein de vous aimer et de vous servir. J’ai soutenu les regards des plus piquantes beautés de la Grèce, sans m’en laisser charmer. L’Amour me réservoit à vos coups. Heureux si mes premiers soupirs pouvoient ne vous pas déplaire! Mes yeux, par leur désordre, ont voulu vous informer de celui de mon cœur; avez-vous entendu leur langage? Lorsque vous vous êtes aperçue que je rn’attachois à vous considérer, et que vous avez abaissé votre voile, pour me priver d'un plaisir si charmant, avez-vous pénétré ma passion naissante? Hélas! auriez-vous pris pour un mouvement curieux une ar-
3x0 LA VALISE TROUVEE,
cleur inquiète, qui cherchoit à se déclarer? Ah! Py tliias, il n’y a qu’un moment que je vous aime; mais si vous me permettez d’espérer qu’un jour vous répondrez à ma tendresse, elle durera, je vous le promets, autant que ma vie. N’appréhendez pas que je cesse de vous aimer. Cette crainte offenseroit également votre mérite et mon amour. Jupiter a pris la forme d’un taureau, il a pris celle d'un cygne , et mille autres encore pour des mortelles qui ne vous valoient pas. Ah! si je vous rendois sensible, rien n’approcheroit de mon bonheur. Au contraire, si mes sentiments m’attirent votre haine, abandonn.ez-moi à l’horreur de mon sort; vous serez assez vensrée de mon audace.
LETTRE XXVII
Glycera à Philinna
Ah ! ma chère Philinna , je suis bien malheureuse de m’être mariée! je m’applaudissois de sortir du célibat, pour m’associer à un homme , sur la seule foi du penchant que j’y avois. Bons dieux! que d’idées trompeuses on se forme là-dessus! Que de faux biens les filles se repaissent ! Pour moi , je n’ai trouvé dans le mariage que de véritables supplices. Je souhaite, si mon exemple n’a pas le pouvoir de vous rendre sage, que vous soyez plus heureuse que moi , mais surtout n’épousez point un avocat, car c’est un homme de ce caractère qui m’oblige aujourd’hui à me plaindre. Mes parents m’ont donc mariée à un avocat , avec
S ECO N DK PARTIE, lequel je croyoïs devoir vivre contente. J’étois dans 1 erreur. Quand on ne regarde que le dehors des hommes, on en juge souvent fort mal. Je suis condamnée à passer toute ma vie, peut-être, avec un époux qui n’a point de complaisance pour moi , et qui s'imagine qu'il ne faut vivre que pour examiner des procès. Il consume la nuit entière à préparer ses causes. Quoi donc! ne suis-je sa femme que pour être témoin de l’application qu'il apporte à étudier les lois? Est-ce pour m'enseigner la jurisprudence qu’il m'a prise pour sa compagne ? Il semble que le lit nuptial soit un barreau; il ne m’y entretient que de choses qui concernent sa profession. La triste vie pour une jeune femme qui n’est ni laide, ni mal faite! Ah! ma chère, quelque beaux sentiments que mon devoir me fasse, former, ce n’est pas sans peine, je vous l’avoue, que je fais de nécessité vertu.
Que pense de cette lettre monsieur le baron , dit le chevalier? Ne prouve-t-elle pas bien que les femmes les plus raisonnables veulent que leurs maris fassent leur devoir. Oui, vraiment, répondit le vieux railleur ; et elle nous apprend aussi que dès le temps même d’Aristenète , messieurs les avocats ne passoient pas pour de rudes champions.
LETTRE XX VUE
Hermotnnus à Aristarchus.
J'aime Doris; oui, quoiqu’elle soit d’une condition servile, je sens pour cette aimable fille tout l’amour qu’on peut sent ir. Quand on voit dans un objet aimé un vrai mérite, faut-il qu’un sentiment de fausse délicatesse trouble votre cœur:’ Oui, je le répète encore, Doris m’a cbarmé. Il n’y a rien de honteux dans ma tendresse. Tous les jours elle consent que je la voie en secret; elle a soin de se rendre dans un lieu retiré, et là nous nous donnons des marques réciproques d’un amour extrême. Hier je pensai être trompé dans mon attente; je l’attendis long-temps, et je désespérois de la voir lorsqu'elle parut; ses yeux ressembloient à deux astres lumineux dont la clarté m’éblouit. Ali! mon cher cœur, dit-elle en s’approchant de moi, je vous ai fait attendre, mais c’est malgré moi. J’ai chargé d’imprécations mon maître, le plus fâcheux de tous les hommes; il est encore au logis, et jusqu’à ce qu’il soit sorti, n’espérez pas que je prenne plaisir à vous entretenir. Il faut une liberté d’esprit que je ne puis avoir; en ce moment, je retourne au logis, peut-être que mon maître en est sorti présentement. Il semble qu’il garde aujourd'hui la maison pour nous faire enrager; je serai à vous dans un instant. Que l’espérance de me voir soumise à tout ce que votre ardeur exigera de moi vous fasse attendre patiemment mon retour. Je la connoissois
fidèle à ses promesses; ainsi je promis, quoique le temps ([lie je passois sans la voir me fût insupportable, que je l'attendrois plutôt toute la nuit. Nos plaisirs ne furent pas si reculés que je me l'ctois imaginé. Elle revint quelque temps après, chargée d'un seau qu’elle avoit pris sous prétexte d’aller puiser île I eau : je la trouvai plus charmante dans ce simple appareil , que si l'or eût brillé de toutes parts sur ses habits. De beaux cheveux tomboient sur sa gorge en désordre, son teint empruntoit de ses yeux un éclat qui ne se peut exprimer. Les soupirs et les transports ne furent point épargnés, et nous nous communiquâmes tout ce que l’amour a de plus doux; les plaisirs qui coûtent des peines sont les plus vils et les plus sensibles.
LETTRE XXIX
Parthenis à Ilarpedona.
An! ma chère Ilarpedona, j’aime; ma passion m’entraîne, et rien n’en sauroit ralentir l’ardeur. Mon amant a tout ce qui peut donner du prix à un jeune homme ; quand il chante, on est charmé de sa voix, et il touche le luth avec une délicatesse surprenante. Achille n'avoit pas [dus de mérite qu’il en a; et ce fameux concurrent de Chiron n’a jamais mieux joué que lui de toutes sortes d instruments. Peut-on le voir et ne l’aimer pas ? cela me paroît impossible. 11 ne sait point encore les favorables sentiments que j'ai pour lui, parce qu'il ne m’a point encore entretenue. Je me trouble quand
je le vois; je crains, je soupire, et sa vue me cause du plaisir et de la douleur. Ilélas! je ne sais comment cela se fait; quelquefois j’éprouve de mortels ennuis; malgré moi je verse des larmes, et j'ai mille inquiétudes. Je sens que c’est l’amour qui m’enflamme, et que rien n’en peut diminuer la violence. Amour! faut-il que tous les cœurs te rendent un tribut; et personne n'est-il excepté de celle loi commune? Que ne te contentes-tu des soupirs de ceux qui te consacrent toute leur vie? Pourquoi viens-tu tyranniser un jeune cœur qui n’a pas la liberté de s’abandonner au doux penchant que tu lui donnes? En effet, ma chère amie, je suis comme une captive, je ne sors jamais sans être accompagnée de quelque Argus qui a toujours l’œil sur moi, et je ne fais pas une démarche qui ne soit observée. Heureuse la fille qui peut vivre sans amour, et dont l’esprit n’est occupé que des ouvrages innocents à quoi ses mains sont employées! J’ai honte de me voir dans l'état où je me trouve. Je renferme en mon sein une malheureuse flamme que je n’ose découvrir à personne; je me défie de mes filles; je ne sais à quoi me résoudre, je ne vois rien qui puisse nie soulager.
Mon amant, d'un autre coté, m’assiège, et continue rie me donner toutes les marques d’une passion violente. Les airs qu’il chante, et les paroles de ses chansons, expriment si bien , et d’une manière si touchante, le désespoir oii il est de ne me pouvoir parler, que je 11e sais ce que je dois faire pour me tirer de cet embarras. Je n’ai jamais aimé, et j’ignore les ruses dont une fille expérimentée se serviroit à ma place. Incommode vertu, qu’il m’en coûte cher pour vous suivre!
Je sens que la nature inc porte à vous trahir, et que son penchant est plus fort que vos lois. Si je vois toujours dans mon amant des sentiments si tendres; s il ne cesse pas de se plaindre, et de gémir du respect qui me tient soumise à l’autorité de ma mère; hélas! je ne pourrai jamais me résoudre a 1 oublier. Voila, ma chère, ce que |e mourois d envie de vous apprendre. Il n’y a que vous qui puissiez me servir. Prenez quelque prétexte pour venir au logis, et nous aviserons ensemble aux moyens de pouvoir quelquefois entretenir mon amant. Adieu ; mais au nom de l’Amour, qui vient de me faire prendre cette résolution, je vous conjure de garder le secret.
Une bonne amie, s'écria le baron, a toujours été d’un grand secours pour les filles gênées. Ce vieux railleur alloit en dire davantage, et tirer sur les tendrons (jui ont du tempérament, s’il n’eût pas été interrompu par le curé, qui lut, sans s’arrêter, la lettre qui suit.
LETTRE XXX
Philostrate à Pamphile.
Enfin vous triomphez, et comme un conquérant qui vient de remporter une victoire, vous avez toute l’insolence d’un vainqueur. Vous me regardez comme un insecte qui rampe à vos pieds ; et l'amour dont Cadmea brûle pour vous enfle moins votre cœur que la préférence qu'elle vous donne sur moi. Mais, parlez,
3>f> LA VALISE TROUVÉE,
rival orgueilleux; pourquoi vous imaginez-vous qu’on vous aime? Est-ce à cause de votre beauté ? Hé bien , soit, je ne veux pas vous contredire. Elle trouve en vous un amant digne de son estime. Vantez-vous que votre mérite m’enlève un cœur que je voulois conserver. Applaudissez-vous d’une si belle conquête. Insultez même, si vous voulez, à la douleur dont vous me croyez pénétré, d'avoir perdu une maîtresse; j’enconnois trop le prix pour la regretter. Si elle étoit moins volage, je mêlerois peut-être des pleurs à votre triomphe ; mais soyez assuré que je le vois d’un œil indifférent. La victoire est souvent plus fatale aux vainqueurs qu’aux vaincus.
LETTRE XXXI
Terpsion à Polyclcs.
Une jeune servante fort jolie étoit témoin d’un certain commerce que sa maîtresse avoit avec un jeune homme, et contribuent même par une exacte vigilance à le rendre secret. Le galant étoit bien fait; et les manières engageantes dont il accompagnoit tout ce qu’il disoit, le faisoient trouver incomparable. La servante plaignit le malheur de sa condition, qui ne lui permettoit pas de partager avec sa maîtresse des plaisirs qu’elle s’imagina devoir être très doux, parce qu’elle en étoit encore à la spéculation. Mais enfin l’amour l’emporta sur toutes les considérations du devoir; elle résolut de s’en faire aimer aux dépens de qui il appar-
tiendrait. Je ne sais, lui dit-elle un jour, si vous vous êtes aperçu de la bonne volonté que j’ai pour vous; il y a cependant long-temps que je cherche à vous la faire connoître. Je n’ai pu voir sans envie le bonheur de ma maîtresse; et si vous ne répondez à ma passion, je vous déclare que je vais être neutre dans vos amours. Regardez-moi bien, poursuivit -elle; je crois qu’on en aime de plus affreuses que moi, et qu'à la condition près, je ne cède en rien à ma maîtresse. Le galant ne voulut point désobliger une (die qui lui étoit si nécessaire pour la sûreté de son commerce; ajoutez qu’elle étoit parfaitement belle. Il expédia sur-le-champ sa requête, et il m’a assuré depuis, qu’il y avoit plus de plaisir à instruire une fdle qu’à en trouver une toute instruite. Cela ne demeura pas long-temps secret. La maîtresse s’aperçut bientôt que quelqu’autre partageoil avec elle le cœur de son amant. Elle se tourmente pour découvrir sa rivale; et pensant l’avoir trouvée en sa servante, elle l’observe; et, par malheur, un jour elle la surprit dans l'instant même qu’elle la trahissoit. Ah! coquine, s’écria-t-elle; ah! insolente, oses-tu bien dans ma maison faire de pareilles folies? Elle la prit aux cheveux, et la voulut chasser; mais la servante lui dit en pleurant : Madame, n'est -ce pas assez que mon corps soit dans la servitude, ma volonté ne doit-elle pas être libre? Il ne m’est pas défendu d'aimer, quoique je sois dans une condition servile. Vous ne devez pas faire tant de bruit; tout l’éclat que vous ferez n’aboutira qu’à déshonorer votre mari et à vous perdre vous-même. Vous agirez fort imprudemment si vous me donnez mon congé; cl puisque nous sommes toutes deux fouettées
3i8 I,A VALISE TROUVÉE,
du même louet, le meilleur parti que vous puissiez prendre, c’est de vous taire. La dame trouva que sa servante avait quelque raison; elle s’apaisa. Elle prit la main de son amant, et lui dit en souriant qu’il ressemblait aux écureuils qui s’arrêtent à cueillir des fruits avant leur maturité. Une fille, dit-elle, toute neuve ne peut donner aucun plaisir. La nature toute seule est imparfaite; elle ne donne que le penchant au plaisir; elle n’enseigne pas les manières délicates de le goûter. Une femme, au contraire, en sait tous les raffinements, et retenez bien ce que je vais vous dire. La différence qu’il y a entre la femme et la fille, c'est que la première fait et la dernière se laisse faire; vous en devez être persuadé.