LETTRE XXXIII
Dionysiodore à l’inconstante Ampelidès.
Aux dépens de votre gloire, au mépris de tous les soins que je vous ai rendus, éblouie par de fausses apparences, ah! volage, vous m’avez donc abandonné! Mais, hélas! qu’avez -vous fait? Savez - vous les malheurs que vous assemblez sur vous? Je crains que les dieux, ennemis du parjure, ne vous punissent d’avoir violé vos serments. Je tremble pour vous, ingrate. Oui, quoique vous n'ayez plus pour moi que de l'indifférence, mon cœur s'intéresse encore pour vous; et je souhaite que le Ciel ne veuille pas me venger. Si je
n ai pu vous rendre fidèle , je ne m’en prends qu’à mon malheureux sort; et, malgré votre injustice, je ne cesserai point de prier les immortels de vous pardonner les maux que vous me laites souffrir. Quelques ennuis que votre perte me cause, je demande aux dieux qu’ils vous préservent des malheurs attachés au parjure. O Jupiter! quel amant mérita moins que moi une destinée si rigoureuse!
Ah! quel Jocrisse! s'écria le chevalier; quel animai que ce Dionysiodore ! Je le trouve encore plus fade que le vieux commandeur qui aimoit la maîtresse de La Violette. Je pense tout autrement que monsieur le chevalier, dit la marquise. Je suis charmée du caractère de cet amant grec. C’est de cette manière qu’un cavalier amoureux, que sa maîtresse abandonne, doit se plaindre d’elle. Madame la comtesse n’est-elle pas de mon sentiment? Pardonnez-moi, répondit celte dame, il faut toujours qu’un amant se montre soumis et respectueux. Cela produit souvent un bon effet. La belle, touchée d’une plainte tendre, rentre en elle-même, et se raccommode avec lui.
LETTRE XXXIV
Philopinax à Chromation.
Vous aurez de la peine à croire ce que je vais vous dire, et cependant rien n’est plus véritable. Après m’être formé l’idée d’une belle fille, j'ai travaille sur
cette idée avec toute l’habileté dont je suis capable; et le portrait que j’en ai fait m’a paru si charmant, que j en suis devenu amoureux. Oui, mon ami, c’est un fait constant. Cette peinture a excité dans mon âme les mêmes mouvements qu’auroit pu produire une beauté animée. Ce n’est point Vénus qui a causé le désordre oii je me trouve, c’est l’ouvrage de mon art, c’est ma propre main qui m’a percé le cœur. Hélas! pour mon malheur, je ne suis que trop habile! Si j’eusse fait un tableau moins ravissant, il n’auroit pas fait sur moi de si étranges impressions. Un admira le portrait en me plaignant dans mon infortune. Mais n’a-t-on jamais vu de passion aussi bizarre que la mienne? Narcisse, en se regardant dans une fontaine, ne fut-il pas enchanté de sa propre image ? Je suis plus heureux que lui, car il ne se voyoit plus quand il troubloit l’eau; et moi, je vois toujours l'objet de mon amour. Je puis le toucher sans qu'il disparoisse. Je vois une belle fille qui me sourit agréablement , et qui semble me vouloir parler. J’ai souvent été assez fou pour imaginer qu’elle répondoit aux discours que je lui adressois. Combien de fois l’ai-je entretenue de la violence de mes feux! Mais j’avois beau l’approcher de mon sein, au lieu de me soulager, je sentois qu’elle redoubloit ma flamme. Elle a la plus belle bouche du monde; quel dommage quelle ne rende pas les baisers qu'on lui donne! Elle est toujours muette. Si je pleure, elle voit couler mes larmes d’un visage riant. Toujours insensible à ma douleur comme à ma joie, elle me fait pousser de vains soupirs. Petits Amours, c’est à vous que je m’adresse; vous devriez l’animer, pour achever mon ouvrage, pour Le Sage. Théâtre, Mélanges îi
sa-
tisfaire ma passion et pour la gloire de votre empire.
Qu’un homme, dit la marquise, devienne amoureux d’une belle femme en voyant son portrait, la chose me semble fort possible; mais je ne comprends pas qu’il puisse concevoir un fol amour pour son portrait même, pour de la toile et des couleurs. Madame, s’écria le chevalier, vous ne faites pas réflexion que le seigneur Philopinax est un peintre, et par conséquent un homme qui a l’imagination assez forte pour s’entêter follement d’une hile de son pinceau. Le chevalier a raison , dit le marquis: un peintre peut être capable d’une pareille extravagance.
LETTRE XXXV
Apollogènes à Sosias.
Un cœur peut aimer deux objets en même temps, c’est une vérité que j’éprouve malgré moi. Que les amants cessent de jurer à leurs maîtresses qu’ils n’aimeront jamais qu’elles, car ils pourroient faire de faux serments; qu’ils ne disent pas qu’une beauté qu’on adore remplit le cœur, et le ferme «à toute autre personne. Si nous devenons sensibles aux attraits d’une belle, pourquoi ne veut-on pas qu’une autre qui aura le même mérite fasse sur nous la même impression? Avant que d’épouser Delphire, ma femme, vous savez, mon cher ami, que j’aimois une fort jolie fille; et quoique, pour plusieurs raisons, nous vissions l’un et l’autre que nous ne pouvions nous unir ensemble, nous
ne laissâmes pas, sans savoir à quoi alioutiroit notre passion, de nous promettre de nous aimer toujours. Cependant on me proposa Delphire; et comme je lui trouvai tout ce qu’on peut souhaiter dans une femme qu'on veut aimer toute sa vie, j’acceptai le parti, avec d’autant plus île joie, que je me persuadai qu’en inc mariant, je me déferois d'une passion inutile. Mon mariage se lit donc; et mon épouse, par son bon caractère, sut m attacher à elle si fortement, que je ne songeai plus qu'à lui plaire. Mais admirez le caprice de mon étoile : ma maîtresse est revenue dans ma pensée avec tous ses charmes, et l’amour que j’avois pour elle s’est réveillé. Ainsi, quand je suis avec ma femme, je soupire pour ma maîtresse; et lorsque je suis avec ma maîtresse, je rends justice à ma femme. Toujours content de ce que je possède, je me souviens avec plaisir de ce que je ne possède pas. Je suis comme un vaisseau poussé par deux vents contraires; je cède tantôt à l'un, et tantôt à l'autre. Les sentiments que j'ai pour Delphire ne détruisent point ceux que j’ai pour ma maîtresse; et l’amour que je sens pour celle-ci ne m’empêche pas de brûler toujours pour l’autre. Plût aux dieux que ces deux rivales pussent aussi bien s’accorder ensemble que j’accorde les sentiments que j’ai pour elles!
LETTRE XXXVI
Eubulides à Hegesistrate.
La pauvreté ne sauroit obliger une femme libertine à prendre une conduite plus régulière; et quoiqu’un homme généreux la tire de sa malheureuse situation, son penchant l’entraîne toujours. L'est une vérité que j’éprouve avec une douleur qui ne se peut comprendre. Jj n’ai pas voulu prendre de femme riche, dans la crainte que j’avois que , ne m’ayant point d’obligation de lavoir épousée, elle ne voulût prendre dans la maison le pouvoir souverain; et j'ai cru, au contraire, qu’en faisant la fortune à une femme, elle me traiteroit avec douceur, et auroit pour moi toutes les complaisances qu’une femme doit avoir pour son époux. Et cependant, dans celle que j’ai épousée, je ne trouve rien moins que tout cela. Souvent la pitié produit l’amour. Le misérable état où étoit réduite Dinotnacha, quand je la vis pour la première fois, me fit pitié; qu’elle me parut aimable dans sa misère! Croyant n’avoir pour elle que de la compassion, je m’aperçus que je l'aimois. Enfin je l’épousai, et je connus bientôt que j’avois fait une folie dont j’aurois à me repentir toute ma vie. Son orgueil et sa mauvaise humeur sont insupportables; et souvent elle s’emporte jusqu’à la violence, sans être retenue par aucun sentiment de respect ni de reconnoissance. A oilà la dot qu’elle m’a donnée; et par Jupiter, elle me donne encore bien
d'autres sujets de plaintes. Elle est habillée si magnifiquement, qu'il semble qu elle ait dessein de me ruiner. Elle fait une dépense effroyable; et si on jetoit mon bien dans la rivière, il n’iroit pas plus vite. J’ai beau lui représenter qu’on a bien de la peine à l’acquérir, et qu'on doit prendre garde à le ménager; que si elle se régloit sur moi, elle retraneberoit une partie de ses dépenses; que je portois long-temps le même babit : elle se moque de tout ce que je lui dis, et me méprise. Allons, c’est à moi à prendre mon parti, il faut que je m’en sépare. Plus j'aurai d’indulgence pour elle, et plus elle me fera souffrir. La bonté du mari fortifie la malice de la femme.
LETTRE XXXVIL
Chelidonium à Pliilonides.
Oui, trop aimable Pliilonides, j’ai toujours conservé de vous un tendre souvenir; quoique par d’injustes soupçons vous ayez osé outrager ma constance; quoique vous ayez pu vous résoudre à m’abandonner, je n’ai point cherché dans l'amour d’un autre de quoi me consoler de votre perte. Toujours fidèle à la foi que je vous ai jurée, j’entends, au mépris de mes charmes, publier votre inconstance. Puis je me ressouvenir, sans mourir de douleur, de celte triste nuit, o'u, pendant que je dormois, vous m’avez quittée pour aller dans les bras de la belle Megara. Quel réveil, grands dieux! quand je n'ai pas trouvé auprès de moi mon cher Pliilonides! Il faut aimer autant que je vom
aime, pour concevoir les tourments que j’ai soufferts. Mon malheur est devenu public, et l’on m’appelle Ariane, et vous mon ingrat Thésée; mais vous n’avez point de Bacchus qui vous succède. Je ne parle jamais de vous, sans donner, par un torrent de larmes, de tristes marques de douleur. Ah! si vous pouviez entendre les plaintes qui m’échappent et le jour et la nuit, et les soupirs que je vous consacre, cruel, vous me rendriez plus de justice. Je lis vos lettres à tous moments, je les baise avec transport. Je vois ce qui vous abuse; vous croyez qu’à l’exemple des coquettes, je feins d'aimer tous les jeunes gens, pour les engager davantage. Mais ne savez-vous pas, et faut-il vous le dire tant de fois, que si j’en souffre quelques-uns, si j’en reçois des présents, ce n’est que pour vous épargner une dépense que vous ne sauriez faire sans vous incommoder? N’avez-vous pas vous-même trouvé bon (jue j’en usasse ainsi, puisque la nécessité de cette conduite étoit indispensable, si nous voulions vivre heureux? Je vous conjure donc, par ces plaisirs que vous trouviez autrefois si doux, de vous rendre à mes pleurs, et d’oublier vos soupçons. Hé bien, j’ai fait un crime, je l’avoue, puisque vous m’avez abandonnée; mais je veux l’expier. Imposez -moi telle peine qu'il vous plaira , je la souffrirai avec plaisir; et je jure par le pouvoir que l’amour vous donne sur mon cœur, que je m’appliquerai à ne rien faire qui puisse vous déplaire. Mais ne cessez point de m’aimer, parce que je vous aime plus que moi-même. Revenez donc, mon cher, vous devez vous apercevoir que j’ai bien versé des pleurs en écrivant celte lettre.
SECON DF, PA H l 1 1 .
LETTRE XXXV111
Melitta à Nicocliaritès.
La discorde sépareroit encore Nicocharitès et Melitta; nous vivrions tous deux dans la mésintelligence, si Venus n'eût pas eu pitié de deux amants qu’elle a unis elle-même. L’Amour n’a pu souffrir plus longtemps un divorce si préjudiciable à son autorité et si contraire à scs intérêts. Ses nœuds rompus, et ses lois méprisées ont intéressé sa gloire à remettre nos cœurs sous son obéissance. Que ceux à qui notre division a donné de la joie s’affligent de notre raccommodement. Oui, mon cher Nicocliaritès, je jure par notre ardeur mutuelle, que nous allons avoir une parfaite liaison d'âmes, et une fidèle correspondance de volontés. Hier je pleurai de joie en entrant chez vous : ne me trompéje point, disois-je en moi-même? Ne scroit-ce pas un songe? lié quoi! je revois un lieu oii mon cher amant m’a tant de fois juré de m’aimer toujours! Mais je m'abandonne peut-être mal à propos, aux transports que m’inspire un si doux souvenir. Vous avez vu Melissaria. Elle est belle. L’avez-vous vue avec plaisir? Songiez-vous à moi quand vous étiez avec elle? Ne penserez-vous plus à elle quand je serai avec vous? J’aurois trop à souffrir, si je ne me llattois pas de l’cspérance que vous serez tout à Melitta. Adieu, cher amant, rendons grâce à Vénus et à son fils, de nous avoir réconciliés. Il faut convenir que les plaisirs de
3a8 LA VALISE TROUVEE,
l’amour ont quelque chose de plus vif et de plus piquant, lorsqu’ils ont été quelque temps interrompus.