LETTRE XXXIX
Chereas à Delphire.
Les femmes sont admirables dans les moyens qu’elles inventent pour satisfaire leurs désirs. Ne me trompéje point, disoit un jour une femme à sa servante, il me semble avoir entendu chanter toute la nuit devant ma porte; je crois même que les voix qui se faisoient entendre n’étoient pas désagréables. Madame, dit la servante, vous ne vous trompez point, on chante toutes les nuits devant notre porte, et il y a long-temps que vous êtes aimée d’un jeune homme qui est aussi bien fait qu’il chante bien; il cherche l'occasion de vous découvrir son amour : c’est lui qui chante les chansons que vous entendez; il les compose pour l’amour de vous, ou bien c’est le plus grand menteur qu’il y ait au monde, car il me l’a souvent dit. Il m’arrête quelquefois pour me demander l’état de votre santé. Je vous jure que je n’ai jamais vu de jeune homme qui donnât meilleure opinion de lui que celui-là; il m’a dit qu’il vous aime, mais je me suis bien gardée de vous en parler, parce que j’ai craint de vous le dire dans un temps où je pourrois me repentir de vous l’avoir dit. Quoi! l’insolent, il m'aime, répondit la maîtresse, je veux punir son audace. Il ne manquera pas de venir chanter encore, tu le feras entrer, et tu
me l’amèneras dans nia chambre; je ferai semblant d'abord de trouver bon qu’il ait de l’inclination pour moi, et par tous les mépris dont on peut accabler un téméraire, je le mettrai au désespoir d’avoir conçu une passion si fatale au repos tle sa vie. Il faut apprendre à vivre à la jeunesse; je ne sais en vérité comment une femme raisonnable peut aimer un jeune homme. Amène-le moi seulement, continua la maîtresse, et tu verras comme je traite les jeunes gens qui font les passionnés. Le galant vint chanter à son ordinaire; la servante, qui étoit en sentinelle, 1 introduisit dans la chambre de sa maîtresse; il découvrit sa passion, et fit beaucoup de chemin dans peu de temps. On renvoya la servante. Je n’ai pas su sous quel prétexte ils passèrent plus de la moitié de la nuit ensemble sans s’ennuyer.
LETTRE XL
Chrysis à Myrina.
Je m’aperçois chaque jour, ma chère Myrina, que mon époux a l’art de vous plaire, et que vous ne seriez pas fâchée de vous en faire aimer à mes dépens. Ne me regardez point comme une fâcheuse rivale qui doit s’opposer à votre bonheur. J’ai un dessein que vous serez bien aise d’apprendre. J’aime votre grand valet; et comme je priois les dieux de m’inspirer un stratagème qui put nous rendre toutes deux contentes, voici ce qui me vint dans l’esprit. Vous ferez semblant d’être mécontente de votre valet, et vous le chasserez de
33o LA VALISE TROUVÉE,
chez vous. Ll ne manquera pas de venir à moi comme à votre voisine et a votre amie, pour me supplier de vous parler pour lui. Je prierai en même temps mon mari de se mêler de cet accommodement, et je ferai en sorte qu'il vous aille trouver. Vous aurez une des plus belles occasions que vous puissiez avoir; je ne doute pas que vous n’en profitiez. Moi, pendant ce temps-là, je consolerai votre valet; ainsi nous aurons toutes deux ce que nous souhaitons. Pourquoi, ma chère, n’est-il pas permis par nos lois de changer .de mari, comme il l'est de changer d’amants; mais les lois n’ont été faites que pour les sottes qui les garderont; pour nous qui avons du bon sens, nous pouvons les enfreindre quand nous le jugeons à propos. Adieu. Que je 11e voie point mon mari, que vous ne voyiez votre grand valet; et si le stratagème réussit, nous nous en servirons très souvent.
LETTRE XLI
Myrtala à Pamphile.
Hé bien, Pamphile, ingrat Pamphile, vous méprisez donc Myrtala qui vous aime, et, fatigué de mes bontés, votre cœur consent à m’abandonner! Je vous ai trop aimé, cruel, je n’ai point affecté de vous le cacher, et je vous ai perdu. Grands dieux! ne sauroit-on montrer aux hommes qu’on les aime sans les perdre. Je ne suis pas surprise de l’attachement que vous avez pour Thaïs; elle est charmante, parce qu’elle est cruelle;
ses rigueurs entretiennent votre amour. Vous aimez
les grandes entreprises; et après bien de la dépense, lorsque vous verrez vos soins rejetés, vous reviendrez à moi. Thaïs possède votre cœur; et moi, malheureuse ({lie je suis, je m'afflige de ce que mon foihle mérite ne l a pu conserver. J’ai mille fois atteste les dieux, j'ai juré que j etoufferois un amour infortuné; et cependant, quand je vous vois, j’oublie mes serments, et souhaite que vous rentriez dans votre devoir. Mais enfin je vous le dis encore une fois pour ne plus vous le dire. Il ne faut plus juger de moi par mes bontés, non plus que par mes inclinations passées. Plus de foiblesse , je veux vous mépriser à mon tour; et, sans qu'il soit besoin de jurer que je veux vous haïr, je vous défends de me voir jamais.