LETTRE XX DE LA VALISE
D’un vieux poète , à une dame qui aime la littérature, et dont l’esprit
est très cultivé.
Réjouissez -vous, Madame, vous lirez bientôt la tragédie nouvelle, dont vous me demandez compte, et qui fait aujourd’hui tant de bruit à Paris. Elle est sous la presse, et vous pouvez être assurée que vous en aurez un des premiers exemplaires. Tous ceux qui ont vu représenter cette tragédie en ont été charmés. Ils en ont entre autres choses admiré la versification, qui leur a paru mâle et hardie. Puisse -t- elle éviter le malheureux sort qui semble être attaché à l’impression des pièces qui ont extraordinairement réussi dans la bouche des acteurs! Que de poèmes dramatiques, après les plus brillants succès, sont depuis cinquante ans tombés dans l'oubli, et même dans le mépris. J'en pourrois citer un grand nombre; mais je me contenterai de parler de la Judith de M. Royer. Elle a eu une si bizarre destinée, que je veux vous en conter l'histoire. Je crois qu’elle vous divertira.
La Judith de M. l’abbé Royer fut représentée par de fameux acteurs, et occupa la scène pendant tout un carême. La cour et la ville y eouroient en foule, et principalement les femmes, qui , la trouvant, je ne sais pas pourquoi, fort intéressante, y mirent la presse. G’étoit tous les jours une si grande affluence de femmes île toutes sortes de conditions, qu’on ne savoit oii les
placer. Les hommes furent obligés de leur céder le théâtre, et de se tenir debout dans les coulisses. Quelle fureur! Imaginez-vous deux cents dames assises sur des banquettes, où l'on ne voit ordinairement que des hommes, et tenant des mouchoirs étalés sur leurs genoux , pour essuyer leurs yeux dans les endroits touchants. Je me souviens surtout qu’il y avoit au quatrième acte une scène oii elles fondoient en pleurs, et qui, à cause de cela, fut appelée la Scène des Mouchoirs. Le parterre, où il y a toujours des rieurs, au heu de pleurer avec elles, s’égayoit à leurs dépens. Pour moi, je ne prenois plaisir qu’à observer l’auteur, auprès de qui je me trouvois quelquefois à l’amphithéâtre. Enivré du succès de sa Judith , il alloit là mendier des louanges, comme font tous les auteurs en pareil cas, et il n’avoit pas peu d’occupation à répondre aux compliments qu’on lui faisoit : Monsieur l’abbé, lui disait l’un, voilà ce qui s’appelle une pièce sublime et pathétique. Vous devez être bien content, lui disoit l’autre, d’avoir produit un si bel ouvrage; aussi vous voyez tous les spectateurs dans l’admiration. Je leur en donnerai bien d’autres, répondoit modestement le Gascon, sur le ton de son pays. Je tiens le public, à présent que je sais son goût. Boyer se donnait ainsi les violons, et véritablement Paris n’abandonnoit point sa pièce. En un mot, le charme dura jusqu’à la clôture du théâtre. Alors notre auteur, un peu trop persuadé du mérite de sa tragédie, se hâta d’en faire gémir la presse; si bien quelle fut imprimée dans la quinzaine de Pâques, et sifllee à la Quasimodo , c’est-à-dire à la rentrée. Mademoiselle de Champmêlé ,
actrice digne d’une éternelle mémoire, faisoit le rôle de Judith. Etonnée d’entendre une pareille symphonie, elle, dont les oreilles étoient accoutumées aux applaudissements, apostropha le parterre dans ces termes: « Messieurs, nous sommes assez surpris que vous rc- « ceviez aujourd'hui si mal une pièce que vous avez « applaudie pendant le carême. » Dans ce moment on entendit une voix qui prononça ces paroles : Les sijfleui's étoient a Versailles , aux sermons de l'abbé Boileau.
Ce que je vous rapporte, Madame, est un fait constant, dont j'ai moi -même été témoin. Vous voyez par cet exemple que le public se détrompe aussi facilement qu’il s’est laissé tromper, et que par conséquent un auteur qui vient de réussir sur la scène, au lieu d'en avoir de l’orgueil, doit craindre qu’d n’ait fait un mauvais ouvrage. 11 n’est encore assuré de rien. Je ris d'un téméraire qui croit être sûr d’attraper le le goût du public. Rien n’est plus difficile. Je compare le goût du public à un petit oiseau qui voltige sans cesse de branche en branche ; un chasseur qui veut le coucher en joue, a beau le suivre de l’œil , l’oiseau , par la vitesse de son mouvement, lui fait souvent manquer son coup.
LA VALISE TROUVÉÉ.
LETTRE XXL
D’un neveu à sa tante.
J’ai l’honneur tle vous écrire aujourd’hui, ma très chère et très honorée tante, pour vous faire part d’une aventure assez sérieuse qui m’est arrivée la nuit dernière. Je me suis trouvé dans le plus grand danger où j’aie été de ma vie. Ne vous effrayez point. Le péril est passé. J’allai hier au soir dans une maison où l’on joue ordinairement au Pharaon, et je ponlai si heureusement, que je gagnai cent louis. Je les mis dans ma bourse en présence de plusieurs personnes, et suivi de l’Epine, mon laquais, je sortis de la salle du jeu entre onze heures et minuit. J’entrai dans ma chaise à porteurs, qui m’attendoit à la porte, et je pris gaîment le chemin de mon auberge. Mais nous eûmes à peine fait deux cents pas, que ma chaise fut arrêtée tout à coup par cinq ou six hommes, dont deux me présentèrent, l’un un poignard, et l’autre un pistolet, en me demandant la bourse. Je ne me la fis pas demander deux fois. Je la remis docdement à ces fripons, qui, satisfaits de me l'avoir enlevée , se retirèrent aussitôt , laissant à mes porteurs la liberté de me rendre chez moi.
Je n’en fais pas le fin, ma tante; je fus un peu étourdi de cet événement. Outre que j'étois sensible à la perte de mes louis, j’étois fort en peine de mon laquais, qui ne revenoit point. Qu’est-il devenu, disois-
je, ce pauvre garçon? Peut-être aura-t-il voulu faire quelque résistance ? Car il est plein de courage et de zèle, et il se sera fait tuer. Cela n’est pas impossible. Que je vais avoir d'inquiétude jusqu'à ce que je sois éclairci de son sort! Pendant que je m’affligeois de cette façon, admirez l'enchaînement des causes secondes, l'Epine arriva tout essoufflé : Ah! te voilà, lui dis-je avec émotion ! lié pourquoi n’es -tu pas revenu plus tôt? Que lu m’as causé d alarmes! Monsieur, me répondit -il, je viens les dissiper, en vous apprenant le coup d’état que j'ai fait. Dans le moment que vous avez lâché votre bourse à l’un des deux voleurs qui vous l’ont demandée, j étois auprès de lui, et l’étourdi, me prenant pour un de ses camarades, me l’a mise entre les mains. Alors, exerçant les bonnes jambes que le Ciel m'a données, je me suis, par une course légère, éloigné de ces honnêtes gens; et, par de longs détours que j'ai jugé à propos de prendre, ajouta-t-il en montrant ma bourse, je me rends auprès de vous avec vos louis que j’ai sauvés de leurs griffes. Vous vous imaginez bien, ma tante, que je ne manquerai pas de récompenser l'Epine.
11 le mérite bien , s’écria la marquise. Un pareil domestique n’est pas commun : il est du moins plus honnête homme que celui qui vouloit escamoter cent pistoles à son maître. Messieurs , dit le curé, j’ai mis à part une dépêche qui me paroît originale : elle contient l’histoire d’un singe. Je ne sais si vous êtes curieux de l’entendre. Très curieux, répondit le chevalier, et je vous assure (pie ces dames en seront
Le Sage. Théâtre, Mélanges.
ravies. Elles écoutent avec attention des histoires de chiens et de chats, et vous doutez qu’elles prennent plaisir au récit des actions du singe, qui est de tous les animaux la machine la plus ingénieuse? Vous n’y pensez pas. Lisez hardiment cette lettre. Le pasteur, aussi persuadé que le chevalier qu’elle seroit du goût de la compagnie, en fit dans le moment la lecture.
LETTRE XXII
D’un ami à son ami.