‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 184 sur 191 · H1STOJRE DU SINGE DE CORDOUE · texte numérisé non relu

H1STOJRE DU SINGE DE CORDOUE

Je ris hier de bon cœur, en entendant raconter l’aventure d’un singe; et, puisqu’elle m’a diverti, j’ai cru que je pouvois vous en faire le récit. Elle est trop plaisante et trop singulière pour vous ennuyer. La voici telle qu’elle m’a été détaillée par un honnête homme, qui m’a protesté qu’elle étoit véritable. Il y avoit à Bordeaux un gentilhomme qui étoit tellement adonné au jeu des échecs, qu’il fut surnommé par les rieurs de la ville, le chevalier de V Echiquier. Il est vrai qu’il faisoit de ce jeu -là Tunique occupation de sa vie. De sorte ^i’il devint le plus fort, joueur de Gascogne. Il n’y avoit personne qui osât jouer à but avec lui.

Dans le temps de sa plus grande réputation, il passa par Bordeaux un cavalier espagnol qui voyageoit. Il s’arrêta quelques jours dans cette ville, et vit par

hasard jouer clans un tripot le chevalier de l'Echiquier, dont tout h1 inonde admirait les coups. A chaque pièce qu'il louchoit, on ontendoit un murmure applaudissant. A la fin d’une partie, l’Espagnol lui dit : En vérité, seigneur François, je suis étonné de trouver en France un homme qui joue aux échecs aussi bien que vous. Sans vous fialter, je vous dirai que vous me paraissez de la force de don Gabriel de lloquas, qui passe pour le plus fort joueur qu'il y ait en Espagne. Seigneur cavalier, lui répondit le Gascon, qu’est -ce que c'est que ce don Gabriel? Je n’en ai jamais ouï parler. C’est un gentilhomme cordouan , répliqua l'Espagnol ; et il est actuellement à Cordoue, où tous les jours il arrive, de tous les endroits de la monarchie d’Espagne, des joueurs qui, s'imaginant être des Calabrais, osent lui proposer de jouer une partie; mais aucun de ces téméraires ne le gagne; et ils s’en retournent tous chez eux persuadés qu'aucun mortel n'est comparable à don Gabriel. Ils ont peut-être tort, reprit le chevalier de l’Echiquier, et jusqu’à ce que ce redoutable Cordouan m’ait vaincu, .je ne le croirai point invincible. Au lieu de me le faire craindre en me le peignant si terrible , vous m’inspirez l’envie d’aller à Cordoue le provoquer au combat, et dusséje grossir le nombre des audacieux qui ont augmenté sa gloire par leur défaite, je pars dès demain pour l'Espagne. Je bride d'impatience de me voir aux mains avec un ennemi digne de moi.

Vous croyez peut-être que ce Gascon ne parloil pas sérieusement. Pardonnez-moi. Dès le jour suivant, il partit de bordeaux, sans s’embarrasser de ce qu’on

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pourroit dire d’un voyage si ridicule ; et, suivi d’un valet bien monté comme lui, il se mit en cbemin pour Cordoue. Aussitôt qu’il fut arrivé dans cette ville, il s’informa de la demeure de don Gabriel de Roquas, et s’y étant rendu, il trouva ce gentilhomme qui jouoit aux échecs avec un petit singe, qui étoit assis à la façon de son espèce sur une table , un échiquier devant lui. Le seigneur don Gabriel se leva pour recevoir l’étranger, qui, l’abordant fort civilement, lui dit : Seigneur, vous voyez un gentilhomme françois qui, sur le bruit de votre réputation, vient exprès de son pays pour vous prier d’avoir la complaisance de jouer avec lui une partie d’échecs. Vous aimez donc bien ce jeu-là, lui répondit don Gabriel en souriant, puisque vous venez de si loin me faire une pareille proposition ; et, selon toutes les apparences, vous jouez parfaitement? Assez bien, répliqua le Gascon; et, pour vous couper court, je vous avouerai franchement que je suis le coryphée des joueurs d’échecs de Bordeaux. Je m’en réjouis, dit le seigneur de Roquas. Nous allons voir tout à l’heure ce que vous savez faire : voilà un échiquier préparé ; toutes les pièces sont posées. Asseyons-nous et jouons. Là-dessus ils prennent leurs places, et commencent la partie. Mais à peine ontils joué cinq ou six coups, que don Gabriel se lève avec vivacité, en disant : Vous n’êtes pas de ma force : il est inutile de continuer ; vous ne pouvez, tout au plus, gagner que mon singe.

A ces derniers mots, le François le prenant pour un Irait railleur, dit au Cordouan, de l’air d’un homme qui se croit insulté : Seigneur don Gabriel, je m ima-

SECONDE PARTIE. 34 i

gine, Dieu inc damne, que vous vous moquez de votre serviteur. A votre avis, suis- je fait pour jouer avec, un singe ? Vous pouvez jouer avec le mien, répondit don Gabriel, car c’est un animal plein d'adresse et d intelligence. Il entend tout ce que je lui dis, et je l'ai trouvé si disciplinaire, que je lui ai montré à jouer aux échecs. Aux échecs! s’écria le François avec une extrême surprise. Cela peut-il être? H ne tiendra qu’à vous, reprit le Cordouan , d’en être témoin tout à l'heure; et je vous assure qu’il s’en acquitte si bien, que je parierois plutôt pour lui que pour vous. Sandis! dit le Gascon , je crois que vous me bernez. Un singe jouer aux échecs! Il faut que je joue une partie avec lui par curiosité; je veux avoir le cœur net sur cela.

Le gentilhomme de Cordoue, pour le satisfaire, appela son singe : Narcisse, lui dit -il, mets- toi à ma place, et achève la partie que j’ai commencée avec ce seigneur étranger. Alors le singe sauta sur la table, se plaça devant le Gascon, et en moins de dix coups le fit échec et mat. Le chevalier de l’Echiquier, qui ne s’étoit point attendu à perdre si promptement la partie, au lieu de rire de l’aventure, en fut si mortifié, que se laissant aller à la colère, il jeta Narcisse à six pas de lui d’un coup de poing. Le pauvre animal en poussa un cri perçant, et se retira en faisant d’horribles grimaces. Le seigneur de Roquas ne vit pas sans chagrin maltraiter son singe; il en fit des reproches au Gascon. Vous êtes bien vifs, vous autres François, lui dit- il; pourquoi avez-vous frappé mon singe? Cela ne se fait point entre bons joueurs. Si vous avez perdu la partie, ce n’est qu’à vous seul que vous devez vous en prendre.

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Vous avez raison, seigneur don Gabriel, lui répondit le gentilhomme de Bordeaux, j'ai tort, je l’avoue; nous autres Gascons nous avons le sang un peu chaud. Je vous demande pardon de mon injuste emportement ; et pour me réconcilier avec monsieur votre singe, je vous prie de l'engagera me donner ma revanche. C’est ce que je n’oserois vous promettre, lui repartit l’Espagnol. Mon singe est effrayé. Je 11e sais s’il voudra m'obéir ; cependant je vais tâcher de le faire revenir. En meme temps il se mit à rappeler l’animal, employant tantôt la prière et tantôt la menace. Mais l’indocile Narcisse, au lieu de se montrer, se tenoil caché dans un coin, craignant de s’exposer, s’il paroissoit, à recevoir un nouveau coup de poing. Son maître toutefois lui parla de façon qu’il le rassura; et l’ayant fait revenir auprès de lui : Allons, mon fils, lui dit-il en le caressant, donne «à Monsieur sa revanche, et ne crains rien. Il est fâché de t’avoir frappé. Cela ne lui arrivera plus. Le singe aussitôt se remit sur la table, devant l’échiquier , et commença une seconde partie en tremblant de tous ses membres, car la vue du François lui faisoit peur. Narcisse joua pendant un quart d’heure sans faire le moindre mouvement qui pût laisser entrevoir le dessein qu’il méditoit ; mais tout à coup sautant de dessus la table en bas, il prit la fuite avec épouvante, et disparut comme un éclair. Le Gascon, surpris de cette action du singe, demanda pourquoi il s’enfuyoit ainsi. N’en voyez-vous pas bien la raison, lui répondit don Gabriel? Vous n’avez plus que deux coups à jouer, après quoi il vous fera échec et mat. Et comme il n’a pas oublié de quelle manière

vous en usez avec les gens qui vous gagnent, il a pris, en singe prudent et sage, la précaution de s’éloigner de vous avant la fin de la partie.

Le chevalier de l'Échiquier, ne pouvant se consoler d’avoir été hattu aux échecs par un joueur automate, reprit à l’heure meme le chemin de Bordeaux, où ses amis ne manquèrent pas de lui demandera son retour, s'il avoit gagné don Gabriel de Roquas. Comment aurois-je pu le gagner, Messieurs, leur répondit -il? je n’ai pu meme gagner son singe.

Toute la compagnie applaudit à ! histoire du Singe de Cordoue. En vérité, Messieurs, dit la marquise, il faut convenir qu'il y a des animaux qui font des choses bien surprenantes. Pour moi, dit le chevalier, cela ne m’étonne point du tout, puisque les bêtes, à ce qu’on dit, sont animées par autant de démons qui les font agir; ce que je n’ai pas de peine à croire à présent; car pour jouer aux échecs aussi bien que Narcisse, il falloit que ce singe eût le diable au corps.

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