‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 185 sur 191 · LETTRE XXI II · texte numérisé non relu

LETTRE XXI II

D’un homme d’affaires, à line dame d’Alençon.

Je demeure d’accord avec vous , Madame, que M. R. . . n'étoit pas un homme fort estimé dans le inonde. La bassesse de sa naissance et des premiers emplois qu'il a exercés ne rend pas sa mémoire fort vénérable; mais il n’est pas moins vrai aussi qu’il

avoit l’âme noble et généreuse. Je l'ai connu assez particulièrement; et si j'avois à écrire son histoire, j’ose dire que je pourrois citer mille traits de générosité qui ne sont sus que des personnes qui s’en sont ressenties ; car M. B. . . ne faisoit point plaisir par ostentation. Permettez - moi de vous en rapporter un seulement.

M. B... étant un jour à la Comédie -Italienne, se trouva dans une loge auprès d’un chevalier de Saint- Louis, homme d’esprit cl de bonne mine. Ils lièrent ensemble conversation, et ils se plurent réciproquement. A la fin de la comédie, M. B... dit au chevalier : Monsieur, sans façon , voulez-vous venir souper chez moi ? ma table n’est pas mauvaise , et j’ai toujours bonne compagnie. Le militaire accepta la proposition. Ils sortirent aussitôt de l’hôtel de Bourgogne, et M. B... ayant fait monter son convive dans son carrosse, qui étoit à la porte, il l’emmena chez lui. Ils y trouvèrent trois ou quatre hommes qui étoient venus là pour souper, qui paroissoient des personnes de condition , et qui l'étoient effectivement. Ils se mirent tous gaiement à table , et y demeurèrent jusqu’à une heure après minuit, en tenant de joyeux propos, et en buvant les meilleurs vins. Après le repas, les convives se retirèrent chacun chez soi; mais, avant qu'ils se séparassent, M. I»... pria le chevalier de Saint-Louis de venir le plus souvent qu’il pourroit souper avec lui; ce que le chevalier lui promit. Cependant, quoiqu’ils fussent très contents l’un de l'autre, le militaire, loin de tenir sa promesse, et de cultiver l’amitié de M. B..., ne songea plus à lui.

Il y avoit déjà trois mois d’écoulés depuis le jour qu’ils avoient fait connoissance à la Comédie-Italienne, lorsque le chevalier, par le crédit d’une duchesse dont il avoit été écuyer, obtint un petit gouvernement qui ne valoit tout au plus que mille cens de rente, encore la protectrice exigeoit - elle de sa reconnoissance un présent de quatre mille livres. Ce qui le mcltoit dans le plus grand embarras du monde; car outre que 31. le gouverneur etoit un cadet de la Garonne, et par conséquent très mal en espèces, il n'avoit pas un ami qui fût en état de lui prêter une pistole. Que faire dans une si fâcheuse situation? Il se ressouvint alors de M. B... , et se repentant de l'avoir négligé : Qu’as- tu fait, malheureux, se disoit - il à lui- même avec amertume? La fortune , qui te préparait la grâce que tu as reçue de la cour, t’avoit procuré une connoissance qui te serait peut-être aujourd’hui d’un grand secours, si tu l’avois ménagée. Tout hardi que tu es, tu n'auras pas le front de revoir M. B. . . ; si tu avois cette effronterie , il t’en punirait par un juste refus. Après ces réflexions, il en faisoit d’autres que la nécessité lui fournissoit, et il se résolut enfin à recourir à M. B..., au hasard de s’exposer à une réception désagréable. Mais le poli M. B..., au lieu de lui faire un mauvais accueil, le reçut fort gracieusement. Ah! chevalier, lui dit-il d’un air riant, vous savez que j’ai sujet de me plaindre de vous. Vous m’avez manqué de parole. Je confesse ma faute, lui répondit le militaire, et je vous avouerai, à ma honte, que je suis encore plus coupable que vous ne pensez, puisque ma visite est un peu intéressée. En même temps il lui détailla de

({utile manière, et à quelle condition il avoit obtenu son gouvernement; et il ne lui caclia point l’embarras oii il étoit de trouver quatre mille francs pour son avare duchesse. Il crut qu’après ce détail, M. 1>. . . pourroit lui offrir sa bourse; mais le financier ne fit que rire de sa situation : Allez, allez , monsieur le chevalier, lui dit- il, un galant homme comme vous ne doit pas être embarrassé pour si peu de chose. A^ous vous tirerez de là sans peine. Voici des convives qui nous viennent; il ne faut songer qu’à nous réjouir. Il arriva en effet dans ce moment plusieurs cavaliers qui avoient coutume de venir régulièrement tous les jours dîner chez M. B... On se mit à table, et l'on fit très bonne chère. Quoique notre gouverneur n’eût pas l’esprit dans une disposition gaie, il ne laissa pas de briller pendant le repas; car il étoit tout -à -fait amusant. Il poussa encore quelques hottes au financier, touchant les quatre mille livres en question ; mais jugeant que c’étoit infructueusement , il ne lui en parla plus; et perdant toute espérance de réussir de ce côté là, il sortit dans le dessein d’aller ailleurs chercher quelqu un qui voulût lui prêter cette somme. Le pauvre diable, sans le trouver, courut tout le reste de la journée, et se retira le soir fort chagrin dans 1 hôtel garni où il étoit logé. Monsieur, lui dit son hôtesse, il y a là-haut un homme qui vous attend depuis trois heures pour le moins, à la porte de votre appartement , et qui est chargé d’une petite hotte qui me paroit pleine d espèces.

Ces paroles émurent terriblement notre chevalier, qui monta vite à son appartement, et rencontra véritablement un homme couché par terre a sa porte, la

tête appuyée sur une hotte remplie de sacs d’argent : Mon ami, lui dit le militaire, à qui en voulez- vous ? Au chevalier de Mexignac, lui répondit le porteur de hotte; ne seroit-ce point vous, par aventure? Oui, mon enfant, lui repartit le chevalier, d un air doux et honnête; qu’est-ce qu’il y a? Monsieur, reprit le porteur, ce sont dix sacs de nulle francs chacun, que M. B... vous envoie. A ces mots, le chevalier de Mexignac, transporté de joie, donna une pistole au porteur, pourboire à sa santé; et pénétré de la plus vive reconnoissancc , il se rendit le lendemain matin au lever du financier : Monsieur, lui dit-il , en l’abordant avec toutes les marques d’un homme fort sensible au bienfait reçu, permettez que je vous témoigne tout le ressentiment que j'ai du plaisir que vous m’avez fait. Je n’oublierai jamais que je vous dois le bonheur de ma vie. Ne parlons point de cela, interrompit M. B. .., je suis bien aise de vous voir content. Mexignac voulut lui faire un billet de dix mille francs, mais le financier s’y opposa : Non, chevalier, lui dit-il, je ne veux point de billet. Commencez par satisfaire votre duchesse, et employez le reste de votre argent à vous arranger clans votre petit château. Ne songez à payer vos dettes qu'après vous être enrichi dans votre gouvernement. C’est le terme que je vous prescris pour vous acquitter envers moi. Voilà, Madame, une action de NT. B... Je la tiens d’un ami du chevalier de Mexignac, qui la lui a lui -même révélée, pour faire honneur à la mémoire de son bienfaiteur.

Que l’âme de ce financier, s’écria le baron, jouisse

(1 un repos éternel ! C’éloit un galant homme. Je crois bien que clans le cours de sa vie, il a fait plus d’un tour de son métier; mais je les lui pardonne, puisque scs exploits sont mêlés de traits généreux. Entre nous, dit la marquise, il me semble que le chevalier de Mexignac ne méritoit guère que AI. B.... lui rendît service. 11 est vrai, reprit le baron, que tout autre que ce financier auroit été plus vindicatif ; mais il en est plus estimable.

LETTRE XXIV

D’un frère à sa sœur.

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