HISTOIRE D’UN ENFANT GATE
V'ous faites bien, ma sœur, de ne pas trop aimer vos enfants; je veux dire, de ne leur pas montrer toute la tendresse que vous avez pour eux. Par cette conduite prudente et sage, vous éviterez le chagrin qui dévore aujourd’hui madame Argante, veuve d'un trésorier de France. J’aurois tort de ne vous pas mander l’aventure qui vient d’arriver dans sa famille. Ce détail vous confirmera dans le dessein de continuer, comme vous avez commencé, à donner à mes neveux et à mes nièces une éducation un peu sévère.
Madame Argante a une fille de seize à dix-huit ans, et un fils de dix-neuf. Cette mère folle, au lieu de les aimer également tous deux , a peu cl aflection pour sa fille, et idolâtre son fils. Ce sont pourtant deux sujets
bien différents, llortense est belle et vertueuse, et Saint-Fard a tous les vices de la jeunesse. Néanmoins, quoique la sœur ait toutes les bonnes qualités du cœur et de l’esprit, sa mère n'y fait aucune attention; quelques sottises que fasse le frère, madame Argante en est charmée. Elle aime ce qu’elle devroit haïr, et liait ce qu’elle devroit aimer. Tous ses parents, et principalement un célèbre avocat, qui est son Itère, lui disent en vain tous les jours, que Saint-Fard est plongé dans toutes sortes de débauches ; elle ne peut ajouter foi aux rapports qu'on lui fait contre un fils si chéri. Loin de se laisser prévenir contre lui, elle l'excuse, et prend sa défense avec vivacité : Allez, allez, leur dit-elle, vous êtes tous de faux délateurs. Vous lui en voulez, vous le haïssez, parce que je l'aime ; mais vous avez beau vous déchaîner contre ce pauvre garçon , plus vous m'en direz du mal, plus il me sera cher. Que répondre à cela? Comment faire entendre raison à une mère si entêtée ? Il n’y avoit que Saintl'ard qui pût faire ce miracle. Lui seul pouvoit se détruire dans un esprit si prévenu en sa faveur; ce qui, grâce au Ciel, est arrivé de la façon que je vais vous le dire : Avant-hier, Saint-Fard ayant appris que sa mère avoit reçu un remboursement de vingt mille écus en or, trouva moyen de s’en rendre maître, à l'aide d’un valet dévoué à ses volontés, et prit la fuite avec cette somme; mais les parents aussitôt, en ayant été avertis, firent leurs diligences; et, du consentement de madame Argante, qui pour le coup ouvrit les yeux, Saint-Fard fut arrêté, et enfermé à Saint-Lazare, d’où il ne sortira de long -temps.