LIVRE IV, CH A P. III
mais je ne lui laissai pas le temps d’en dire davantage. Je l'accablai de reproches; et toute fois en les lui lai saut je sentois que ma colère s'affoiblissoit peu à peu. Tous les mouvements d’indignation qui m’agitoient firent place insensiblement à îles sentiments de compassion, dont j’aurois eu la foiblesse de donner des marques, si je n’eusse pris le parti de m’éloigner brusquement d'un traître qui auroit été tout au moins envoyé aux galères, si la justice à Sienne eut eu alors des ministres un peu sévères.
Les juges de ce temps-là, tu vas le voir, ami lecteur, firent ce que mille autres avoient fait avant eux, et ce que dix mille autres ont fait après. Ils me députèrent le jour suivant un greffier, pour me proposer de me rendre parlie du voleur emprisonné. Je fis réponse que je le voulois bien, pourvu qu'il me fît restituer tout ce qui m'avoit été dérobé, autrement non; que je ne demandois point la mort du pécheur; que ma bourse, quand on le pendroit , n’en seroit pas en meilleur état; en un mot, que je ne souhaitois rien autre chose que mon argent et mes hardes, et que j’y renoneois, puisque le tout étoit en trop bonnes mains pour que je pusse le rattraper. Le greffier n’eut pas plus lot fait rapport aux juges de ce que je lui avois dit, que, considérant qu'il n'y avoit point d’autres espèces à prétendre dans ce procès que celles dont on avoit trouvé le voleur nanti , ils se contentèrent de le condamner au carcan pour deux ou trois heures, et à un bannissement perpétuel du territoire de Sienne. Ces magistrats équitables disoient, pour qu’on excusât un châtiment si doux, que le coupable n’ayant aucune marque de feu
sur les épaules, cetoit une preuve qu'il n’avoit jamais été trouvé en faute que cette fois-là, et qu’il méritait par conséquent quelque indulgence. La bonne raison pour faire grâce à un voleur de profession! Et n’est-cc pas un jugement bien judicieux que de le bannir d'un pays oii il a volé? C’est comme si on lui disoit : Vat’en , mon ami, on te permet d’aller voler ailleurs.
Je ne savois point encore à quoi les juges avoient condamné Sayavedra , et je dînois chez Pompée, lorsqu’un domestique du logis, qui avoit ouï prononcer la sentence, entra dans la salle tout essoufflé, et d’un air aussi content que s’il m’eût apporté mes effets : De la joie, seigneur don Guzman, s’écria-t-il, de la joie! Votre larron est condamné au carcan, et l’on doit bientôt l’y attacher. Il ne tiendra qu’à vous de voir cette exécution. Dans ce moment, j'aurois voulu que ce sol eût été mon valet, et être dans un endroit où j’eusse pu librement lui casser les dents à coups de poing. Je n’ai de ma vie été si tenté de battre un homme que je le fus dans cette occasion. Cependant il me fallut dévorer mon chagrin , de même que le changement qui se fit dès ce jour-là dans mon hôte. Il passa tout à coup d’une extrémité à une autre; il ne me regarda plus que comme un étranger qui l’incommodoit , et dont il auroit souhaité d’être défait.
Est-il possible, me diras-tu? Quoi! ce Pompée à qui tu avois rendu service, et qui, dans toutes ses lettres, t’avoit paru si pénétré de reconnoissance , ce même Pompée te paya d’ingratitude? Sans doute. Il prit un air glacé avec moi, et me lit assez voir qu il m auroit voulu déjà bien loin. J’y contribuai peut-etre, en lui