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sans attacher sur eux nies regards, et adoucir ma voix en leur parlant : je possédois parfaitement tout cela par théorie , et je sortis pour aller montrer dans la ville que je le savois aussi bien pratiquer. Sayavedra, mon majordome, me suivoit avec mon laquais, tous deux sur deux lignes, et fort proprement vêtus. On me considéroit avec de grands yeux , comme on a coutume de regarder un étranger, et chacun me faisoit de profondes révérences, ou, pour mieux dire, à mon habit <le soie; car on est traité dans le monde suivant ce qu'on y paroît : que Cicéron se présente mal habillé , Cicéron passera pour un cuistre.
.le me promenai dans les rues pendant plus d'une heure , répondant aux politesses respectueuses qu’on me faisoit en abbé accoutumé à recevoir des honneurs; après quoi je retournai à l'hôtellerie, oii l’hote me fil avertir (pie le dîner étoit prêt , et demander si je trouverais bon que quelques personnes de qualité mangeassent à ma table. Je répondis que cela me ferait plaisir. Un moment après, étant entré dans la salle oit je devois dîner, je vis arriver quatre cavaliers qui me saluèrent avec respect, .le leur rendis le salut fort honnêtement; et remarquant qu’on avoit servi, je m’assis a bon compte à la place d’honneur ; ensuite je priai ces messieurs de se mettre à table. La conversation fut d abord sérieuse à cause de moi : je m’en aperçus ; et l’égayant moi-même tout le premier, pour faire connoître à ces messieurs que je n’étois pas si diable (pie, j'étois noir, je fis deux ou trois petits contes badins, qui excitèrent quelques personnes de la compagnie à suivre mon exemple.
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( les gentilshommes s’amusoient ordinairement à jouer faprès-dinée, et cpielquefois encore l’après-soupée ; ils jouoient assez gros jeu, et même en honnêtes gens. Je passois volontiers une heure à les regarder ; après cela je me relirais. Ils auraient bien souhaité qu'il m’eût pris fantaisie de jouer avec eux , me croyant plus riche ahhé qu’habile joueur, quoiqu’ils ne dussent point ignorer qu’il y a de grands filous parmi les petits collets. Je n’eus garde de satisfaire sitôt leur envie, quelque penchant que j’y eusse ; au contraire, je témoignai de la répugnance pour le jeu ; et ce ne fut qu’après nous être un peu plus familiarisés ensemble que je me défendis mollement de faire une reprise. Lorsqu'ils me virent à moitié rendu, ils redoublèrent leurs instances, et je fis semblant de leur céder par complaisance pure. Je ne jouois pas long-temps , et je ne jouois que très petit jeu , sans employer Sayavedra , ni même tout mon savoir-faire ; ainsi ce que je perdois étoit peu de chose, et je ne voulois rien emhourser de ce que je gagnois : tantôt je le laissois pour les cartes , et tantôt j eu faisois présent aux gens de ces messieurs, ou je le donnois aux miens. Je m’acquis par cette conduite la réputation de seigneur généreux ; ce qui faisoit que , lorsqu’il m’arrivoit de me mettre au jeu , les passe- volants, qui s’occupent à voir jouer des après-dînées. pour recevoir quelques ducats , venoient tous se placer derrière moi.
Un jour ayant gagné environ quarante pistoles, j en pris vingt-cinq dans ma main , et j’abandonnai le reste a ceux <pii étoient autour de moi ; puis me tournant vers un capitaine de galère, qui étoit du nombre de ces passe-volants, je lui dis tout lias, en lui glissant
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secrètement clans la main l'argent que j’avois dans la mienne : Vous avez été trop long-temps en Espagne pour ignorer qu’un gentilhomme qui a vu le jeu, et pris part à la fortune d’un joueur, ne refuse point la petite marque de rcconnoissance qu'il lui veut donner; vous en pourrez user de même avec moi en pareil cas. il parut un peu confus de mon action ; mais il y a dans la vie , comme on dit , des temps où une pistole en vaut mille. Mon officier etoit alors si sec, que le plaisir qu'il eut de se voir tout à coup arrosé d'une pluie d’or l’emporta sur sa honte. Néanmoins, malgré sa misère, je ne sais s'il fut plus sensible au bienfait qu’à la manière dont je le lui fis. .Te lui gagnai l aine. Il voulut me le témoigner par des discours que j’interrompis deux fois pour lui parler de ses courses; je le priai même de me faire l’honneur de venir tous les jours dîner et souper avec moi ; car il ne mangeoit pas ordinairement dans mon hôtellerie; et en le quittant, je lui demandai son amitié.
Dans le fond c’étoit un garçon de mérite, fort bien fait de sa personne, et d’un esprit agréable. Comme il étoit connu pour un très honnête homme, il fréquentoit les nobles, et faisoit la meilleure figure que pouvoient le lui permettre les appointements d’un capitaine de galère, qui sont bien modiques à Gênes. Avec cela il aimoit le jeu; et , quoiqu’il y fût très malheureux, il ne pou voit se défendre de s’y embarquer quand il sesentoit un écu dans sa poche. Cette passion, qui le dominoit , étoit accompagnée d’un penchant pour les femmes, qui seul auroit suffi pour le ruiner s’il eût été riche. Il se nommoit l’avello, nom qu’une dame qu’il
avoit autrefois année lui avoit donné, et qu’il conservoit pour se souvenir d’elle. Il me conta lui-même quelques jours après eetle histoire , que je ne pus entendre sans soupirer et m’attendrir, en me rappelant mon intrigue de Florence. Les bonnes qualités de ce capitaine ne furent pas toutefois la seule cause de la petite galanterie et de toutes les honnêtetés que je lui fis. Il faut <[ue je te l’avoue , lecteur, quand je devrois gâter dans ton esprit ce trait généreux. Je savois que les galères dévoient bientôt partir pour Barcelonne; et dans l’intention oîi j’étois de profiter de cette occasion pour repasser en Espagne , après avoir friponné mes honnêtes parents, l’amitié du capitaine l'avello m’étoit trop utile pour négliger de l’acquérir; aussi tu vois que je m’y pris assez bien, puisque dès le premier jour j’en fis l’acquisition.
Effectivement, le lendemain, à mon lever, il vint me rendre ses devoirs, et m inviter à me promener sur l’eau; ce que j’acceptai volontiers. Je me fis conduire l’après-dînée à sa galère, oîi je fus reçu avec tous les honneurs qu’auroient pu attendre de lui le pape ou le doge de Gênes. Nous sortîmes du port pour considérer les belles maisons de plaisance qui sont le long de la mer, et qui forment le plus charmant spectacle qui puisse s’offrira la vue. Notre officier, qui éloit Génois d’origine, et qui disoit librement ce qu’il pensoit , ne se contentoit pas de m’en nommer tous les propriétaires, il me faisoit d’eux des portraits fort malins. Parmi les personnes qu’il épargnoit le moins , il s avisa de citer un de mes parents. Je me mis à rire. Tout beau, lui dis-je, monsieur le capitaine, je vous demande