LIVRE V, CH AP. IV. 4 «H
quartier pour celui-là ; savez-vous bien que je suis de sa famille 1 De sa famille ! s’écria-t-il avec une surprise mêlée de confusion. Comment donc cela ? Je vais votis l'apprendre, lui répondis-je; mon père étoit un noble génois. I ne grosse banqueroute qu’on lui lit l’obligea de passer en Espagne. Il alla s’établira Séville, oii d raccommoda ses affaires en épousant une dame de la maison des Guzman, dont je porte le nom prélerablement au sien , pour deux raisons : la première , pour recueillir une succession qui , sans cela, pourrait m’échapper, et la seconde, parce qu’étant pour le moins autant fils de ma mère que de mon père , j’ai cru pouvoir choisir celui de leurs deux noms qui m'étoit le plus honorable.
A ous vous imaginez, reprit Favello, que vous me parlez là d'une chose dont je n'ai aucune connoissance ; pardonnez-moi, s’il vous plaît. Je connois très particulièrement deux de vos cousins, qui m’ont plus d’une fois entretenu de monsieur votre père. Ils m’ont dit que c’étoit un homme qui avoit beaucoup d’esprit; qu’il avoitété pris par un corsaire d’Alger, et qu’après avoir recouvré sa liberté par l’amour que conçut pour lui une Algérienne, il étoit allé à Séville trouver son correspondant, et que là il avoit donné dans la vue d’une dame de qualité qu’il avoit épousée. Vous êtes donc fils de cet illustre esclave? A votre service, lui repartis-je en riant encore. Savez-vous bien, reprit-il, que le seigneur don Bertrand, frère aîné de votre père, est plein devie?C’est un bon vieillard qui ne marche aujourd’hui qu’avec un bâton. Il n’a jamais voulu se marier, el c’est un des nobles de Gênes qui a le plus de bien. Voie-
m’apprenez ce que j’ignorois , lui dis-je, car je ne l’ai [joint vu, et ma mère n’a jamais eu de commerce de lettres avec lui Je m’étonne, ajouta-t-il, que vous ne vous soyez pas déjà fait connoître : vos parents sont, assurément de grands seigneurs dans ce pays-ci, et je ne sais ce qui peut vous empêcher de les voir. Que voulez-vous (pie je fasse, lui répondis-je? Que j’aille décliner mon nom devant des gens qui ne me commissent point, et qui se croiront en droit de douter de ce que leur dira un homme qui n’a que sa parole pour garant de sa sincérité? Non , non, je n’ai pas besoin d’eux, et je ne leur demande rien. Demeurons comme nous sommes. Quand même ils sauraient que je suis dans cette ville, étant étranger, j’attendrais qu’ils fissent la première démarche. Nous auriez raison, dit notre officier; mais trouvez hou que dès demain matin je leur donne avis de votre arrivée. Je suis persuade que je 11e les en aurai pas plus tôt informés, qu’ils se feront un plaisir d’aller vous rendre ce qu’ils vous doivent. Je repartis au capitaine : Vous êtes homme d’esprit , et vous avez de la prudence. Je veux bien vous laisser faire ce que vous jugerez à propos; souvenez - vous seulement qu’il ne faut pas contraindre leurs inclinations : je ne prétends me déclarer de leur famille qu’autant qu’ils me paraîtront en être contents.
Pendant que nous tenions de part et d'autre de pareils discours, Favello me fil servir une collation composée des plus beaux fruits et des meilleures confitures. Il l’avoit fait préparer pour moi, et il y avoit assurément employé une bonne partie des pistoles dont je lui avois fait présent. Nous ne laissâmes pas de continuer notre
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entretien. L officier, qui connoissoit parfaitement mon oncle et mes cousins, me mil si Lien au fait, que je pouvois me vanter, après cette conversation, de savoir aussi bien les affaires île mes parents que les miennes. La nuit qui s'approchoit nous obligea de rentrer dans le port. Nous sortîmes de la galère, et j’emmenai le capitaine à mon hôtellerie, où nous soupàmes avec les gentilshommes qui y ctoicnt logés. Après le repas, ces messieurs me proposèrent de jouer, en médisant qu’ds avoient sur le cœur les quarante pistoles que je leur avois gagnées le jour précédent, et qu’il étoit juste que je leur donnasse leur revanche. J’y consentis, et me sentant en train de gagner, je dis à Favello : Au moins, monsieur le capitaine, n’oubliez pas que nous sommes de moitié. II me répondit en souriant qu il me croyoit si heureux en toutes choses, qu'il s’applaudissoit d’être associé avec moi. La fortune en effet me favorisa depuis le commencement de la reprise jusqu’à la fin. Je gagnai cent pistoles, que je partageai avec notre officier de galère; ce qui lui fit cette fois-là d’autant plus de plaisir, qu’il n’en coutoit rien à sa fierté, ( '. est ainsi que je le disposois peu à peu à ne pouvoir refuser de me rendre le service que j’attendois de lui.
II ne manqua pas, comme il me l’avoit promis, d’aller le lendemain chez mes parents pour les informer de 1 arrivée de M. l’abbé don Guzman à Gênes. Tu peux bien t'imaginer qu'il leur (il un beau portrait de ma personne, et qu’il leur vanta mon mérite et ma générosité, puisque dès l’après-midi on les vit venir à mon hôtellerie en fraises bien empesées, avec leurs manteaux de velours noir sur les épaules. Mon majordome, que j’avois
4f):- GUZMAN DALFARACHE.
instruit de tout ce qu’il devoit faire, les reçut à la porte du logis , et les conduisit dans ma chambre, où je m’avançai gravement jusqu'à l’entrée, en les saluant avec beaucoup de civilité. Il en parut d’abord deux, l’un et 1 autre enfants d’un sénateur mort depuis cinq à six ans, et frère de mon père; puis il survint un troisième cousin, bis d une sœur encore vivante. Ils m’accablèrent de compliments, et m’offrirent leurs maisons, leur crédit et leurs bourses, parce que Favello leur avoit fait entendre que je n’en a vois pas besoin. Mais quand il ne m’auroit pas fait passer dans leur esprit pour un abbé fort opulent, ce qu’ils remarquèrent dans ma chambre eut été capable de leur donner de moi cette opinion : j avois négligemment étalé sur une table ma chaîne d’or, plusieurs autres bijoux , et tout ce que je possédois de plus précieux, avec la cassette de Milan toute ouverte, et dans laquelle de bons yeux pou voient apercevoir une partie des pistoles qu’elle renfermoit.
Mon oncle , garçon et chef de la famille , arriva le dernier; c’étoit particulièrement à celui-là que j’en voulois. Il s’appuyoit sur un grand bâton, et marchoit avec peine. Je ne lui trouvai plus cet air vénérable qui m’avoit tant plu la première fois; au contraire, tout mon sang se souleva contre lui. La vue de ce vieux singe plein de malice me fil frémir, comme la présence d’un meurtrier rouvre les blessures de l’homme qu’il a tué : je crus voir avec lui des esprits follets qui s’apprêtoient à me berner. Je ne laissai pas pourtant, malgré la haine que je me sentois pour lui , de le recevoir encore mieux que mes cousins, qui, sortant un moment après qu’il lut entré, lui abandonnèrent par respect la place. Le