‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 253 sur 322 · LIVRE V, CH A P. IV. 4<P · texte numérisé non relu

LIVRE V, CH A P. IV. 4<P

vieillard commença par me témoigner la joie qu’il avoit de voir le (ils d'un frère qui lui avoit toujours été cher ; puis, me considérant depuis les pieds. jusqu’à la tète, il médit que je ressemblons beaucoup à mon père, et qu’il étoit bien glorieux pour la famille d’avoir un rejeton si propre à lui faire honneur. Il se plaignit ensuite de ce que je n’avois pas été prendre un logement chez lui, où il v avoit des appartements plus convenables qu’une hôtellerie à un homme de mon caractère et de ma qualité. Je lui prodiguai là-dessus des remercîments accompagnés des plus vives démonstrations de sensibilité; après cela, je lui dis que mes cousins m’avoient offert aussi leurs maisons, ce (pie je n’avois eu garde d accepter, ne voulant incommoder aucun de mes parents pour le peu de jours que j’avois à demeurer à Gènes, où je n'étois venu que pour m’informer de l’état de notre famille, tant pour ma satisfaction que pour celle de ma mère , qui m’en avoit chargé.

Ces derniers mots donnèrent occasion au bon homme don Bertrand de me demander des nouvelles de ma mère et de ses enfants. Je répondis que j’étois son lils unique, et peu s’en fallut que, par inadvertance, il ne m’échappât de dire (pie j’avois deux pères; mais je retins ma langue, et fis un très bel éloge de ma mère, composé de contre-vérités. Mon oncle, impatient de nie conter ce (pie je savois aussi bien (pie lui, m interrompit en me disant • Mon neveu, il faut que je vous détaille une aventure qui nous arriva il y a six ou sept ans. Il parut dans Gènes un petit fripon presque nu; il couroit les rues en disant à tous ceux (pu vouloient l’entendre qu'il étoit lils de votre père; et ce gueux.

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(jui avoit bien l’air de ce qu'il étoit, se flattoit que, quelqu'un de nos parents seroit assez crédule pour le croire sur sa parole, et assez bon pour avoir pitié de sa misère. Je le cherchai dans l’intention de nous venger

tous du déshonneur qu’il nousfaisoit, et j’eus le bonheur de le rencontrer. Je l’attirai chez moi par des paroles douces, et surtout par la promesse que je lui fis de lui donner dès le lendemain la connoissanee d’un homme qui ne manqueroit pas de lui rendre service. Lorsqu’il fut dans ma maison, je le questionnai , et je jugeai bien, par ses réponses, que c’étoit un petit pendard; aussi paya-t-il le tout ensemble : je m’aperçus qu’il mouroit de faim; je l’envoyai coucher sans souper dans un magnifique appartement, où il fut berné toute la nuit par de grands diables masqués, qui lui en donnèrent de toutes les façons.

En parlant de celte sorte, ce méchant vieillard rioit de toute sa force, tandis qu’au fond de mon âme je sentois que ce récit et le plaisir qu’il prenoit à le faire me mettoient en fureur. Néanmoins je dissimulai, et riant du bout des dents, je lui dis que je trouvois cette aventure fort plaisante. Je suis seulement fâché d’une chose, reprit mon oncle, c’est qu’il disparut le matin et qu'il court encore. Je voudrois avoir poussé la vengeance plus loin, pour mieux punir ce misérable d'avoir osé se il ire de nos parents. A ce sentiment génois je changeai de matière, et un quart d’heure après ce maudit barbon se leva pour s’en aller : je l’accompagnai jusqu’à la porte de la rue, en lui faisant tous les honneurs dus au frère aîné de mon père.

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