LIVRE VI, CH AP. II
monde de lui permettre, en quittant sa maison, de me donner à dîner. Connoissant 1’hôtessc pour une femme d'un assez mauvais caractère, et voulant me séparer d'elle à l’amiable, je n’osai lm refuser la satisfaction qu’elle me demandoit.
Je dînai donc avec mon hôtesse, qui me fit. servir trois plats qu’elle savoit que i’aimois passionnément; mais elle m’en gardoit un autre qui n'étoit nullement de mon goût. Il me fut apporté par un alguazil de la cour et six archers, qui entrèrent dans la salle avec un décret de prise de corps contre moi. A cette apparition, qui me troubla extraordinairement, je ne doutai point que je ne fusse perdu. Tous mes parents s’offrirent à ma mémoire, et je m’attendois à chaque instant à voir paroître quelqu'un de leur part; car je ne croyois pas (jue d’autres personnes qu'eux pussent avoir à Madrid action contre moi. Je me levai de table sans savoir ce que je faisois : je voulus enfiler la porte, que je trouvai gardée par trois archers : je gagnai ensuite une fenêtre dans le dessein de me sauver par là; mais les trois autres archers m’en empêchèrent. L alguazil, quiétoit un des plus raisonnables de ses confrères, remarquant le désordre où je me trouvois, s’approcha de moi en souriant, et me dit tout bas : Seigneur cavalier, rassurezvous; il ne faut pas tant vous effrayer. L’affaire dont il s’agit n’est qu’une bagatelle; vous en sortirez avec honneur pour quelques pistoles. Tenez , ajouta-t-il en me donnant le décret, lisez; vous verrez que vous vous alarmez mal à propos. Ces paroles, qui me parurent d'un railleur qui, bien instruit de mes tours, se divertissoit à me faire prendre le change, 11e diminuèrent pas
ina crainte. Je m’assis d’un air tremblant, et parcourant des yeux ce papier, j’y lus le nom de doua Helena de Melida. Je respirai un peu, et m’adressant à l’alguazil : Que signifie ceci? lui dis-je. Quoi! c’est cette dame qui me fait arrêter? que lui ai-je donc fait? Elle prétend, me répondit-il en riant encore, que vous avez obtenu d’elle par la force ce que sa vertu refusoit à vos désirs.
Qu’entends-je, m’écriai-je avec une extrême surprise! Hélène seroit-elle assez effrontée pour soutenir que je suis coupable d’un pareil crime? Pourquoi non? repartit l'alguazil. Elle peut avoir ses raisons pour vous accuser de l’avoir commis : il est vrai qu’il faudra quelle le prouve, et qu’il vous sera permis de vous défendre. Ce qu’il y a de fâcheux pour vous, continuat-il, c’est que le devoir de ma charge m’oblige à vous mener en prison. Alors devenu un peu plus tranquille, je lus le décret d’un bout à l’autre ; et après avoir rêvé à ce que je devois faire, je me levai, je tirai à part l’alguazil : Monsieur l’officier, lui dis-je, vous me paroissez un très honnête homme. Considérez, je vous prie, l'injuste persécution qu’on me fait. Je vous proteste que, bien loin d’avoir employé la violence pour parvenir au comble de mes vœux, la belle Hélène a fait plus de la moitié du chemin. Si vous saviez combien d’argent j’ai dépensé.... Je n’en doute pas, interrompit-il; je ne commis que trop cette nymphe et sa friponne de mère : elles demeurent depuis dix ans a Madrid, où elles ne font pas d’autre métier que celui d’attraper les jeunes étrangers. Vous êtes le troisième à (pii elles font le tour dont vous vous plaignez; et .