‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 283 sur 322 · LIVRE VI, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. III

tien, il ne favorisa pas un sot; car je profitai de l’occasion, ne croyant pas en trouver jamais une meilleure pour me déclarer. Je mis en œuvre tout mon génie, qui me servit assez bien, et la dame m’enchanta par la délicatesse de son esprit. Pendant ce temps-là, le père, faisant fort l’occupé, inc demandoit quelquefois pardon de me tenir si mauvaise compagnie. Je lui rendois alors compliment pour compliment, et, allant toujours mon train, j’en eontois à sa fille d'une voix basse, comme si j'eusse craint de le distraire de sa lecture. Il y avoit déjà près de trois heures que cela duroit, quand le banquier, jugeant à propos de finir notre conversation, vint nous joindre, et Eugénie, après m’avoir fait la révérence , disparut.

J’étois si plein d’estime, ou plutôt si amoureux de cette dame, que je me répandis en louanges sur son compte; et, parlant de l’abondance du cœur, je dis à don André qu'on ne pouvoit être plus touché que je l’étois du mérite de sa fille. Ce vieux renard m’écouta fort attentivement; ensuite, pour m’exciter à m’expliquer plus clairement, il me tint de longs discours sur la nécessité où les gens de mon âge étoient de se marier pour éviter les écueils qu’ils avoient à craindre, et sur 1 importance de bien choisir une femme, puisque c’étoit elle ordinairement qui faisoit le bonheur ou le malheur de son époux. De là passant aux sentiments favorables qu’il avoit conçus pour moi, il me dit que j’avois gagné son cœur par mes manières honnêtes, et par la confiance que j’avois eue en lui , et que je pouvois compter qu’il n'y avoit rien au monde qu’il ne fût capable de faire pour me le persuader. Je ne demeurai

pas cour! à tics paroles si propres à m’obliger de rompre le silence : je lui découvris le fond de mon âme, et lui dis qu’il pouvoit me rendre le plus heureux des hommes en m’accordant Eugénie. Il réva , ou lit semblant de rêver pendant quelques moments, pour me faire croire que je mcttois son amitié à une grande épreuve. Nous ne nous séparâmes pourtant pas sans que je susse à quoi m’en tenir. 11 m’embrassa tendrement quand je le quittai, et me dit qu’il avoit eu certaines vues pour établir avantageusement sa fille; mais qu’il me les sacrifîoit, pour me marquer jusqu’à quel point il m’avoit pris en affection. A ces mots je saisis une de ses mains, et je la baisai avec un transport qui lui témoigna, mieux que tout ce que j’aurois pu lui dire, la reconnoissance dont j’étois pénétré.

Depuis cet entretien le banquier ne m'appela plus que son fils. Il se mêla de toutes mes affaires, m'avança, pour achever de meubler ma maison, les premiers six mille francs qu'il s’étoit engagé à me payer dans trois mois, et me lit avoir à lion marché quelques meubles magnifiques, qu’une personne qui avoit besoin d'argent se trouva dans la nécessité de vendre. Enfin je mangeois tous les jours avec mon beau-père futur; je voyois sa fille en toute liberté; je jouissois de tous les privilèges de gendre, si vous en exceptez celui que la seule qualité d’époux me pouvoit donner. EJne chose me surprenoit, c’est que dans les conversations que j'avois eues jusque-là avec don André, il ne m'avoit point du tout parlé de dot. Je voulus le sonder sur cela, et voici ce qu'il me dit : Ne vous attendez pas à recevoir beaucoup d’argent le jour de votre mariage : vous ne

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