‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 284 sur 322 · LIVRE VI, Cil AP. III. 55p · texte numérisé non relu

LIVRE VI, Cil AP. III. 55p

loucherez nue dix mille francs; mais vous pouvez faire fond sur cinquante mille après ma mort. Cette dot me sembla bien mince pour la fille d'un homme que je eroyois bien riche; néanmoins, faisant réflexion que les marchands n'aimoienl point à se dessaisir de leurs espèces, je m'en contentai.

.le pressai don André de ne me pas laisser languir plus long-temps dans l’attente d’être réellement son gendre; ilse rendit à mon impatience, etlesnoces lurent célébrées avec éclat. Mon beau-père me compta les dix nulle francs qu'il m’avoit promis, et qui furent bientôt employés. Je lis présent à mon épouse des pierreries que j’avois de reste; je lui donnai des habits de la dernière magnificence, et je l’emmenai dans ma maison, oii nous fîmes des réjouissances pendant quinze jours. Je pris des femmes et des valets pour la servir; en un mot, je me mis en état de me ruiner en fort peu de temps, si je ne trouvois moyen par mon industrie de gagner autant que je dépenserois. Le banquier, à la vérité, me faisoit espérer des monts d'or, pour peu que la fortune secondât les projets qu i 1 formoit : c’éluit un homme à grands desseins, et son gendre éloil aussi de ce caractère-là. ïSous ne nous proposions pas moins que de mettre en mouvement la cour et la ville, et de faire toutes les affaires du royaume. Malheureusement, pour y réussir, nous comptions, lui sur ma bourse, et moi sur la sienne; ce qui n’étoit que pure illusion, comme nous nous en aperçûmes dès que nous fûmes obligés de nous communiquer l’un à l'autre l’état de nos fonds. !Nous nous désabusâmes tous deux sans en venir aux reproches, puisque nous n’avions rien à nous repro-

•’>6o GUZMAN D’ALFARACHE.

cher; au contraire, la mutuelle confidence que nous

nous finies rendit notre union encore plus étroite, et

nous connoissant pour ce que nous étions, nous nous

promîmes, à l’exemple des voleurs, de nous être

fidèles.

Notre société fit d’abord un très grand bruit, par le . soin que don André prenoit de dire , d'un air mystérieux à tout le monde, qu’il avoit choisi pour gendre un homme qui avoit des richesses immenses. Cela se répandit partout, et nous attira de la pratique. On venoit à nous préférablement à tous les autres banquiers; et nous aurions, par notre seul crédit, augmenté de jour en jour la bonne opinion que l’on avoit de nos biens; si nous nous fussions bornés à vivre avec les marchands, nous aurions infailliblement fait une grosse fortune; mais le faible étonnant que mon beau-père avoit pour les personnes de qualité nous empêchoit de nous enrichir : ce qu’il venoit de recevoir d’une main, il le donnoit de l’autre. Il étoit si entêté d'un comte, d’un marquis , d’un chevalier de Saint-Jacques , qu'il ne pouvoit rien leur refuser, lorsqu’ils s’adressoient à lui pour le prier de leur prêter de l’argent, pour peu qu'ils lui fissent d’honnêtetés; ce qu’ils ne manquoient pas alors de lui prodiguer. Qu’un ministre en passant l’eût regardé d’un air gracieux , il lui faisoit dès le lendemain des présents aussi considérables qu’inutiles. 11 vouloir toujours suivre les chimères que son esprit enfantoit; et lorsqu’il m’arrivoit de lui en représenter l'extravagance, il se meltoit à rire, se moquoit de moi, comme si je n’eusse pas eu le sens commun, et me traitoit d’homme neuf en matière d'affaires du grand monde.

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