LIVRE VI, CHAP. III. 5<j r
Cependant avec toute son expérience, il dissipoit tout ce que nous avions de plus liquide , et nous étions réduits à nous servir de toutes sortes de moyens pour nous faire de nouveaux fonds. Que ne mettions-nous point en œuvre pour cela! Nous nous mêlions d'acheter et de vendre; nous troquions, nous prêtions à gros intérêts : il n’y avoit aucun commerce que nous ne fissions. Outre ce que je savois déjà , mon industrie, que je raflinois tous les jours en 1 exerçant , me fournissoit de nouvelles idées pour le bien de la société. J’avouerai pourtant qu’avec tout cela je n’étois qu’un ignorant en comparaison du beau-père. Les profits que nous faisions auroient suffi pour nous entretenir agréablement , pour peu que nous eussions été capables d'user d’économie, et nous n’aurions pas été obligés de faire de méchantes affaires , qu’avec toute notre adresse nous avions quelquefois assez de peine à cacher; mais nos dépenses domestiques étoientexeessives. Si don André aiinoit le luxe et la bonne chère, sa fille le surpassoit encore en cela : elle ne trouvoit rien de trop riche et. de trop beau pour elle. Nous avions une table de seigneur, une fois plus de domestiques qu’il ne nous convenoit d’en avoir, et notre maison ne désemplissoit point de parentes et d’amies qu'il falloit régaler à grands frais.
Ce train de vie ne llattoit pas moins mon humeur que celle de ma femme, et je m’en accommodai à merveille, tant ipie l’état de nos affaires lut florissant. Je ne m’en lassai que deux ou trois années après notre mariage, et lorsque je m’aperçus que notre fortune commeneoit à prendre une nouvelle et vilaine face,
Guzman. ÎG
56a GUZMAN D’AGFARACHE.
tant par notre mauvaise conduite, que„par ([uelques coups de malheur qu’il nous fallut essuyer. Frappé du péril tle nous voir bientôt à sec, je voulus, d’un air de douceur, représenter ma crainte à Eugénie . Dieu sait de quelle façon elle me reçut, et comme elle me traita ! Je m’en plaignis à don André , qui lui fit des reproches; toute sa famille même m’appuya. Cependant mes plus douces paroles , les remontrances de son père , et les prières de ses parents 11e servirent qu’à l’aigrir davantage contre moi. En un mot, elle me déclara qu’elle ne prétendoit point que l'on fît la moindre réforme dans notre maison. Après cet arrêt, que le caractère de ma femme rendoit définitif, je pris sagement le parti de ne plus la contredire, et de m’armer d'une nouvelle patience.
Je ne laissois pas pourtant de voir avec une extrême douleur fondre ainsi mon argent d’Italie, et s’en aller au bruit du tambour ce qui m’étoit venu au son de la flûte. Je ne pouvois penser aux suites de mon mariage, sans soupirer amèrement de regret d’avoir été assez insensé pour 111e marier. Quelquefois, pour m’excuser d’avoir fait cette sottise, je me rappelois la figure brillante que faisoit don André lorsque je devins son gendre , et je me disois à moi-même : Qui se seroil jamais imaginé que tu trouverois ta ruine dans un établissement qui sembloit te répondre de la plus solide fortune? Quand je remarquai qu’il 11’y avoit plus d espérance de me soutenir encore long-temps sur le même pied où j’étois, je m’adressai au beau-père pour lui demander conseil dans une conjoncture si délicate.
C’est dans cette occasion qu’il me fit voir qu'il étoit