CHAPITRE Y
Guzman se remarie a A /cala , cl revient peu de temps apres demeurer it Madrid , avec sa nouvelle épouse.
Je vivois délicieusement chez mes nouvelles hôtesses : j'y faisois très bonne chère; elles prévenoient mes désirs; elles ne cherchoient qu’à me plaire en toutes choses; en un mot, j’étois le maître du logis. Une vie si voluptueuse dura trois mois, au bout desquels je parlai de mariage. Nous fûmes bientôt d’accord sur les articles; et, pour pousser la folie encore plus loin, je lis une grande dépense en habits de noces, tant pour la mariée que pour son prétendu : il sembloit que j’eusse des écus à compter par boisseaux. Cependant, pour dire la vérité, je jouois de mon reste.
Ma belle-mère, qui étoit une bonne femme des plus faciles à éblouir, voyant tout le fracas que je faisois , s’imagina que j’avois des biens considérables; que la fortune de ses autres filles étoit assurée , et qu’un gendre tel que moi alloit améliorer les affaires de sa maison. Comme il faut qu’un jeune homme s’occupe, elle me proposa de m’appliquer à la médecine, en me disant que c'étoit une profession très lucrative, et que si son mari eût été plus laborieux, il aurait laissé sa veuve et ses enfants fort à leur aise. Pour mieux m’engager à prendre ce parti, elle m’offrit tous les livres et les mémoires du docteur (îracia, ne doutant pas, disoil-elle.
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qu'avec ce secours, et l’excellent esprit que j’avois, je ne devinsse en peu de temps un habile médecin. Pour la contenter, j’eus la complaisance de m’assujettir pendant six. mois à étudier sous de fameux professeurs en médecine. Leurs leçons ne furent guère de mon goût; aussi m’ennuyant d’une étude si désagréable, que je n’aimois point, et qui ne pouvoit me donner de quoi vivre que dans ma vieillesse, je m’en dégoûtai. Je feignis d’avoir reçu des lettres d’un de mes amis, qui me mandoit qu’il avoit occasion de me procurer à Madrid un emploi honorable, et où je ne manquerois pas de m’enrichir en très peu d’années. Je fis part de cette nouvelle à ma belle-mère, qui, la croyant véritable, fut la première à me conseiller d’accepter cet emploi, malgré le regret qu’elle avoit de me perdre.
L’aversion que je me sentois pour la médecine n’étoit pas la seule raison que j'eusse de quitter Aleala ; j’en avois encore d’autres. Je me voyois fort court d’argent, et je n’étois pas bien aise démontrer la corde dans une ville oii j’avois jusqu’alors passé pour un homme aisé. Outre cela, je te dirai que doua Maria, depuis notre mariage, s’étoit avisée de renouer commerce avec certains écoliers dont elle n’avoil pas dédaigné la tendresse auparavant; ce qui me déplaisoit d’autant plus, qu’elle ne pouvoit attendre de la reconnoissanee de ees galants ([ue des sérénades et des boîtes de confitures. Je n’étois nullement satisfait de ces viandes creuses • il me sembloit qu’un mari qui vouloit bien fermer les yeux sur les galanteries de sa femme méritoit du moins (pie l’abondance récriât dans sa maison. Je me résolus donc à m’éloigner d un séjour où mon épousé avoit. de si
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mauvaises connoissances , cl il aller nous établira Madrid, oii nous pouvionscompter d'en taire de meilleures.
Nous étant préparés à ce voyage, nous dîmes adieu à nos amis et à notre famille, et nous nous rendîmes en bon équipage à Madrid, ville appelée à juste titre la ressource des malheureux, .le m’étois brouillé avec le seigneur don André, mon beau-père, à l'occasion de mon second mariage, que j’avois contracté contre son avis : nous avions rompu tout commerce ensemble; je ne songeois plus à lui. \ l’égard de mes créanciers , comme j'avois encore devant moi plus de deux ans, j’étois fort en repos de ce côté-là. J’espérois qu’avant qu ils fussent en droit de m’inquiéter, je ferois quelque bon coup de ma façon, ou que la beauté de ma femme nous mettrait en état d’aller nous faire loin d’eux un solide établissement.
Un pauvre diable de marchand d’Alicante fut le premier qui donna dans nos filets. Nous l’avions rencontré sur notre route; il s’étoit joint à nous; et, pour ses péchés, en voyant dona Maria, il avoit conçu pour elle un amour violent. Nous nous en aperçûmes bien, lorsqu’étant arrivés à Madrid, il nous entraîna, pour ainsi dire, dans son auberge, où il nous assura que nous serions à merveille. L'hôtesse, nous dit-il, estime des meilleures femmes du monde : elle a des chambres de la dernière propreté, et il demeure à deux pas de chez elle un fameux rôtisseur, qui nous fournira tout ce que nous voudrons avoir. Il n’y eut pas moyen de tenir contre la vivacité de ses instances, qui nous déclaraient assez, la bonté de ses intentions : nous nous laissâmes persuader et conduire à son auberge. Nous y fûmes
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parfaitement bien reçus par l'hotesse, cjui nous parut effectivement d’un très bon caractère, et fort amie du marchand. Elle nous donna la plus belle chambre de sa maison, et s’offrit civilement à nous rendre service dans toutes les occasions où nous pourrions avoir besoin d’elle.
Notre compagnon de vovage nous pria de lui laisser le soin de nous faire apprêter un bon souper; et il s’en acquitta en homme riche, et qui avoit envie de plaire. Il n’épargna rien pendant le repas, pour gagner mes bonnes grâces. Il me fît plus d’honnêtetés qu’à ma femme, peut-être parce qu’il inc croyoit plus opposé qu’elle à son dessein. Après le souper je demandai à compter, et l’on me dit que tout étoit payé. .Ven fus ravi; mais pour lui faire connoître que je savois régaler aussi bien que lui, je l’invitai à dîner pour le lendemain. J’envoyai chercher le traiteur, ou rôtisseur, car il étoit l'un et l’autre, et je lui ordonnai de préparer un repas délicat pour trois personnes. 11 est vrai cpie je me promettois bien que le marchand en feroit les frais; et, pour cet effet, aussitôt que nous eûmes dîné, je sortis sous prétexte d’avoir une affaire de conséquence qui m’appeloit dans le quartier de la cour, en le priant de m’excuser, et de vouloir bien tenir compagnie à mon épouse. C’étoit là justement ce qu’il souhaitoit, et moi de même. Doua Maria, quoique assez parée de sa beauté naturelle, avoit passé toute la matinée à y ajouter tous les charmes qu’elle avoit pu emprunter de l’art; de sorte qu elle avoit un éclat dont il étoit tout ébloui. Elle lui proposa de jouer pour le désennuyer, et lui gagna cent beaux ducats, qu’il voulut perdre par galanterie
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Ce ne lui là que le commencement du branle; car, devenant plus libéral à mesure qu'il prenoit plus d'amour, il se jeta dans une dépense effroyable. Il fil présent à ma femme de plusieurs habits magnifiques, et de quantité de bijoux. Il la menoit tantôt à la promenade, tantôt aux spectacles, et nous régaloit, elle et moi, tous les jours à grands frais. Je m’imagine, me diras-tu, que toutes ses générosités n’étoient pas en pure perte pour lui. Je le crois comme toi. Doua Maria étoit naturellement trop rcconnoissante pour les payer d’une parfaite ingratitude; mais c’est de quoi je ne me soueiois guère. L’époux d’une coquette, quand il est dans l'indigence, et qu'il trouve son compte à laisser sa femme coqueter, doit être complaisant: les sots sont les galants qui achètent chèrement de lui une chose dont il est saoul. Pour moi , je me revis en peu de temps, par ma complaisance, dans une gracieuse situation. Tout ce qui nous chagrinoit, mon épouse et moi, c’est que notre hôtesse faisoit semblant de ne souffrir qu'à regret la bonne intelligence qu elle vovoit entre ma femme et le marchand. On ne lui a voit fait que de petits présents pour la rendre traitable; elle vouloil de plus grands profits; cela fut cause que nous délogeâmes. Nous louâmes une maison toute entière, pour y vivre en pleine liberté, et nous la garnîmes d’assez beaux meubles, dont le senor Diego, c'est ainsi que se nommoit le marchand , eut la bonté de faire la dépense. ( ) la joyeuse vie que nous menions là-dedans! La bonne chère, l'amour et tous les plaisirs sembloient y faire leur séjour.
Le marchand ne pouvoit être plus satisfait qu’il
l’étoit de son sort, et nous n’étions pas moins contents du nôtre. La concorde et la paix régnoient dans notre petit ménage, lorsqu'un jeune seigneur llamand , beau, bien fait et à grand équipage, vit ma femme. à la comédie avec le sefior Diego, et la trouva si aimable, qu'il eut envie de la eonnoître. 11 ne souhaitait pas moins de savoir qui était l’homme qui l’accompagnoit. La dame lui paroissoit une personne de qualité, tant par ses habits que par son air noble, et le marchand avoit une mine basse, avec un habillement qui ne donnoit pas une idée avantageuse de sa condition. U ne savoit que penser de ce bizarre assemblage. 11 prit d’abord Diego pour un domestique de la dame; mais Diego avoit avec elle un air familier, qui lui fit croire ensuite que c’étoit son mari. Pour être informé de la vérité, il les fit suivre après la comédie par un laquais qui avoit de l’esprit, et ce laquais ayant tout découvert par ses perquisitions, lui en fit un fidèle rapport. Le gentilhomme llamand, ravi d’avoir jeté les yeux sur une personne de bonne composition, se flatta de la souffler au négociant, dont la figure était si différente de la sienne.
Pour y parvenir, il eut une secrète conférence avec notre ancienne hôtesse, qu'il mit dans ses intérêts par des présents, et qui, ne demandant pas mieux que d’être employée à de pareilles affaires, promit de le bien servir pour son argent. Cette femme, dont nous nous étions séparés à l’amiable, nous venoit voir quelquefois : elle ménageoit notre connoissance , ou, si vous voulez, celle de mon épouse, pour en profiter dans l’occasion. Un jour, dans un entretien particulier