‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 314 sur 322 · LIVRE VI, Cil A P. X. 6a · texte numérisé non relu

LIVRE VI, Cil A P. X. 6a

beau lui parler d'une manière pathétique, et lui représenter la malignité de mes ennemis, dont j’assurois que la perte du cordon étoit l'ouvrage, il ne lit que me rire au nez Monsieur Guzman, me dit-il d'un air moqueur, je suis persuadé que vous êtes un garçon plein d'intégrité, quoique vous n'ayez pas tout-à-fait cette réputation-là dans la galère, et qu’on m'ait dit que j’étois bien hardi d'avoir tant de confiance en vous. Encore une lois, je vous crois un très honnête homme, et je suis fâché de vous dire que , si vous ne retrouvez pas mon cordon, vous serez livré au sous-comile, qui vous traitera en enfant de bonne maison; c’est sur quoi vous pouvez compter, malgré les assurances que vous me donnez de votre fidélité.

Telle lut la réponse du chevalier. Le capitaine, homme des plus violents, arriva dans ce moment- là. Dès qu'il sut de quoi il s’agissoit, et qu'il vit que je m'ohstinois à nier que j’eusse pris le cordon, il se mit en fureur, et me lit battre si cruellement, que je demeurai sur la place à demi-mort. lie barbare m’auroit. sans doute fait ôter la vie, s'il n’eût pas craint d’être obligé, comme c'est la coutume en pareil cas, de me remplacer à ses dépens par un autre homme, ou de payer la taxe ordinaire d’un forçat. Pour comble de misère , je fus chassé de la poupe, et envoyé au dernier banc rie la proue; c’est l’endroit de la galère le plus incommode, et où il y a le plus à travailler. Ajoutez à cela (jue le comité eut ordre de ne me point ménager, sous peine rie déplaire à la cour. Je crois bien qu’au fond de son âme, ce bon officier me plaignoit; et, quoiqu’on lui eût fort recommandé de me traiter avec une

exl reine rigueur, il me laissa en repos pendant plus

d’un mois, me voyant hors d’état de rendre le moindre

service.

Je repris enfin peu à peu mes forces. Déjà même je commençois à faire sur la mer oit nous étions alors la rude fonction de rameur, lorsque le ciel, satisfait des peines que j’avois injustement souffertes, eut pitié de moi, et voulut me tirer de l’affreuse situation où je me trouvois; c’est ce que je vais te raconter en peu de mots. Soto, qui méditoit un grand dessein, qu’il ne pouvoit exécuter sans le secours d’un homme qui fût dans le poste où j’étois, c’est-à-dire auprès de la poudre, eut envie de se réconcilier avec moi. 11 se servit, pour cet effet, de l’entremise d’un Turc, qui avoit la liberté d’aller d’un bout à l'autre de la galère. Soto me croyoit avec raison fort irrité contre le capitaine, et ne doutoit point que je n’aimasse autant qu’un autre à me voir libre. Il me fit prier par le Turc d’oublier le passé, et de lui rendre mon amitié, qu’il confessoit avoir justement perdue. Je témoignai ne demander pas mieux que de renouer avec lui; sur quoi le Turc me parla dans ces termes :

« Soto m'a chargé de vous communiquer le projet qu’il a courageusement formé pour nous délivrer tous. Quand nous serons auprès de la côte de Barbarie, où nous allons, et dont nous ne sommes pas fort éloignés, nous devons égorger premièrement le capitaine, ensuite les autres officiers et les soldats, en criant : Liberté !! liberté ! Les forçats se soulèveront aussitôt; nous nous rendrons maîtres de la galère, et nous trouverons un asile chez les Turcs. Il y a plus de deux mois pour-

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