LIVRE I, CH AP. IX
elle lui mandoit quelle prenoit plus de parta scs blessures qu'à l'honneur qu’elles lui faisoient; qu elle aiuioit moins en lui le héros que l'amant, et qu’enlin elle le conjuroit de se ménager davantage à l’avenir : elle accompagnoit cette lettre d'un grand mouchoir en broderie à la façon des M aines, auquel elle avoit travaillé elle-même, et qui devoit être d’autant plus agréable à son amant, que c’étoit la première faveur qu elle lui eut faite.
Le brave Ozmin avoit une impatience mortelle d’être guéri de ses blessures et de faire une seconde tentative pour s’introduire dans Baëça, il 11e pouvoit plus vivre sans sa future épouse; il falloit qu’il fut auprès d'elle, ou qu’il mourût de langueur et de désespoir. Le gouverneur de cette place, ayant été informé de son dessein, trouva moyen de lui faire savoir qu'il ne lui eonseilloit pas de s’y prendre par la force des armes, les passages étant trop bien gardés pour (ju il put passer; que son avis étoit plutôt qu’il s'habillât à l’espagnole , et qu'une nuit, dont ils conviendroient entre eux , il partît pour arriver le lendemain à la pointe du jour auprès de Baëça, où il pourrait entrer à la faveur d’une sortie qui serait faite exprès pour cela. Le gouverneur se servoit d'un fidèle domestique d'Qzmin pour faire tenir des lettres à Grenade et pour en recevoir. Ce domestique, nommé O/viedo, avoit été quatorze ans prisonnier chez les chrétiens; il en avoit pris les manières, et il en parloit si bien la langue, qu'il pouvoit facilement passer pour Espagnol; ajoutez à cela que c'étoit un homme adroit et qui savoit parfaitement les chemins.
Sitôt qu’Ozmin fut en état d’exécuter son projet, il sortit de Grenade la nuit qui lui fut marquée, suivi seulement d’Orviedo, tous deux habillés à l’espagnole. Quoiqu’ils eussent de très bons chevaux, ils furent obligés de prendre tant de détours pour éviter les partis chrétiens et les passages gardés, qu’ils ne purent arriver avant le jour auprès de Baëca; ils en étoient encore à une lieue quand l’aurore parut. A mesure qu'ils s’avançoient, ils voyoient s’élever de la poussière , et bientôt ils aperçurent les troupes chrétiennes qui faisoient de tous côtés de si grands mouvements, qu’ils jugèrent qu’il y auroit ce jour-là quelque action considérable; comme en effet ce fut dans cette journée que don Alonse enleva la belle Maure. Nos deux Grenadins entrèrent dans un bois, où ils s’arrêtèrent de peur de s’aller jeter dans quelque fâcheux embarras. Orviedo, en homme de guerre accoutumé à trouver des expédients convenables aux conjonctures, dit à son maître : Seigneur, si vous m’en voulez croire, vous demeurerez ici caché, pendant que seul et à pied j’irai reconnoître la disposition des chrétiens, et me couler si je puis dans la place, pour avertir le gouverneur du lieu où vous êtes; si je ne viens pas vous rejoindre dans deux heures, ce sera une marque certaine que je serai entré dans la ville, et que tout sera préparé pour vous y recevoir.
Ozmin approuva ce conseil. Orviedo attacha son cheval à un arbre, et marcha vers Baëca; son maître, malgré toute l’impatience qui l’agi toit , l’attendit plus de deux heures; après quoi, s’imaginant qu’il étoit temps de s’approcher de la place, et que, suivant ce