LIVRE l, CH AP. IX
qu'Orviedo lui avoit dit, d trouvèrent des gens qui seconderoient ses intentions, il poussa son cheval jusqu'à un quart de lieue de la ville , par le chemin le plus court.
Il découvrit une troupe de cavaliers maures qui venoient de son côté à bride abattue; d crut que c’étoit la sortie qu'on devoit faire pour l'amour de lui; mais ces cavaliers le désabusèrent assez désagréablement : comme ils le prirent pour un chrétien à son habit à l’andalouse, ils tirèrent sur lui, et ils l’auroient tué sans doute, si par bonheur un officier, qui éloit à la tète de la troupe, et qu’il appela, ne l’eut reconnu à la voix. S’ils furent étonnés de le voir, il ne le fut pas moins quand ils lui dirent que toute l’armée des chrétiens, commandée par Ferdinand en personne, étoit venue fondre sur deux ou trois mille hommes sortis de la place; qu’après un rude combat, où la plupart des Maures avoient péri, les ennemis, en poursuivant le reste jusqu'au faubourg, y étoient entrés pêle-mêle, et s’en étoient emparés : enfin qu'il ne falloit plus se flatter d’entrer dans la ville; que c’étoit vouloir de gaieté de cœur être prisonnier ou se faire tuer. Ozmin, vivement touché de ce rapport, et plus encore de la nécessité où il se voyoit de se sauver avec les autres, fit un corps de ces fuyards, qui étoient au nombre d'environ trois cents, et s’en retourna avec eux à Grenade, plus mortifié que la première fois de n’avoir pu réussir dans son entreprise.
Ces tristes nouvelles jetèrent la terreur dans l ame du roi Mahomet, qui, jugeant bien que la garnison de Baëea devoit être fort affoiblie après une pareille ae-
lion, désespéra de secourir cette place dont la prise lui parut prochaine. Ce qui lui causoit d’autant plus d’inquiétude, qu’après cette ville il ne lui en restoit plus qui fussent capables de soutenir un siège, que Grenade, la capitale de son royaume et sa dernière ressource. Toute la cour maure, à l’exemple de son souverain, étoit dans la consternation.
PourOzmin, il en pensa mourir de douleur; mais un jour après son retour à Grenade, avant appris que les chrétiens qui étoient entrés avec les Maures dans le faubourg de Baëça avoient été obligés de l'abandonner, il ne lui en fallut pas davantage pour ranimer son espérance, et le déterminer à se remettre en campagne pour la troisième fois. Comme il se disposoit à partir, Orviedo, son écuyer zélé, revint de cette ville chargé d’un paquet du gouverneur pour le roi, et d'une lettre pour Ozmin, dans laquelle étoit tracé le malheur arrivé à Daraxa.
La lecture de cet événement fut un coup de foudre pour cet amoureux Grenadin : il demeura d’abord immobile; et s’il reprit ensuite ses esprits, ce ne fut que pour se livrer à des fureurs qu’on ne peut exprimer; c’étoient des sanglots, des transports , des convulsions ; Après des mouvements si violents, il tombe dans un état oii il ne peut plus se plaindre ni s'affliger : la lièvre le prend, les forces lui manquent, on croit à tout moment qu’il va mourir; mais l’amour, ce grand médecin si habile, surtout pour les maux qu’il a causés luimême, vient tout à coup le rappeler à la vie, en lui inspirant un dessein consolant et facile à exécuter : dès cet instant le malade, changeant à vue d’œil , commença
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de sc mieux porter; il reprit scs forces, et se rétablit eu peu de temps.
Haëca s’etoit rendue : on savoil que le roi catholique tenoit déjà sa cour à Séville, et qu’il y devoit passer 1 hiver avec la reine. Ozmin, ne doutant point que Daraxa ne fût auprès de cette princesse, résolut d’aller à cette ville avec Ürviedo, tous deux déguisés en cavaliers andaloits : outre qu’ils parloient l’un et l’autre si bien la langue castillane, qu’il étoit malaisé de les reconnoitre pour Maures, il étoit persuadé que dans une ville où la confusion ne pouvoit manquer de régner on ne prendroit seulement pas garde à eux; il communiqua son nouveau projet à son cher Orviedo, qui ne trou voit jamais rien de difficile, et dont la belle passion étoit de tenter des aventures. Le maître et l’écuyer sortirent donc secrètement une nuit de Grenade, montés sur des chevaux comparables, pour l’allure et pour la vitesse, aux plus fameux coursiers des paladins, et munis d’une assez grande quantité de pierreries, sans parler de quelques bourses d'or dont ils n’avoient pas oublié de se charger.
Ils s’attendoient à faire quelque mauvaise rencontre en traversant tous les quartiers de chrétiens par où ils dévoient passer, et ils ne furent pas trompés dans leur attente. Le lendemain, à une lieue de Loja, ils trouvèrent en leur chemin le grand-prévôt de l’armée avec ses archers qui poursuivoient des déserteurs; il examina nos deux cavaliers, qui ne lui sembloient pas à la vérité avoir l’air de ce qu'il cherchoit; mais ils lui parurent trop bien montés pour des gens qui n’étoient pas richement vêtus, et il les arrêta pour leur demande!
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d'où ils venoicnt et où ils alloient. Orviedo répondit qu’ils étoient du quartier du marquis d’Astorgas, et que quelques affaires les appeloient à Séville. Là-dessus le prévôt voulut voir leur congé; et comme ils n’en avoienl point, il étoit dans la résolution de les conduire au quartier dont ils se disoient. Au défaut du congé , Ozmin tira d’un de ses doigts un fort beau diamant qu’il présenta à M. le prévôt, qui, charmé du présent, leur fit mille excuses de les avoir arrêtés, et voulut absolument les accompagner jusqu’à Loja, pour leur montrer qu’il savoit vivre, et qu’il avoit un cœur très reconnoissant.
Ils arrivèrent à Séville, sans avoir eu d'autre aventure ([ue celle-là; ils allèrent loger au faubourg qui est au delà du Guadalquivir : mais quoique ce quartier soit le plus écarté de la ville et le plus obscur, il étoit alors si plein de monde et d’équipages, qu’à peine y purent-ils trouver un logement; et il ne faut pas s’en étonner, puisque c’étoit huit jours avant la course des taureaux, dans le temps que chacun s’occupoit des préparatifs superbes qui se faisoient pour cette fête. Nos Maures, pour être bien instruits de tout ce qui se passoit à la cour, n’eurent qu’à écouter les domestiques de divers seigneurs dont leur hôtellerie étoit pleine, ainsi que celles de la ville.
Ces domestiques en apprirent à Ozmin plus qu’il n’en auroit voulu savoir : ils lui dirent entre autres choses que don Alonse s'appeloit le chevalier de la belle Maure; qu’elle avoit plusieurs autres amants, mais que celui-ci l’emportoit sur tous ses rivaux; et que si cette dame, comme il y avoit toute apparence, embrassoit