I.IVRF. T, CHAI». IX
aux. dames de I entretien qu elle vcnoit d avoir avec ces seigneurs.
Le lendemain matin , tout parut seconder les désirs des amants : le marquis partit pour sa ferme , et les dames se disposèrent a profiler d une conjoncture si favorable. Elles s'habillèrent en paysannes, pour se conformer au déguisement des galants; puis elles sortirent de la maison, suivies de Clariee et de Laïda seulement. Elles furent bientôt dans le bois où leurs bergers les attendoient, pour s’entretenir et se promener avec elles lis commencèrent de part et d'autre par laisser éclater une grande joie de se revoir; ensuite, se regardant les uns les autres, travestis comme ils étoient, ds se mirent à rire et à plaisanter. Ces sortes de parties font ordinairement beaucoup de plaisir; mais elles finissent mal quelquefois.
fies quatre personnes eurent d'abord une conversation générale, et d’autant plus agréable qu elles étoient avec ce qu’elles aimoient. Elles s’enfonçoienl déjà dans les allées de ce bois en se promenant, lorsqu’elles virent entre les arbres deux véritables paysans qui venoient de leur côté. Un jugea que c’étoient des habitants d’un bourg voisin dont le marquis étoit seigneur, et l'on ne se trompoit pas. Comme ces villageois passoient auprès des dames, elles leur tournèrent le dos, afin qu’ils ne vissent point leurs visages; ce que Vivès et Zuniga s'avisèrent aussi de faire pour la même raison : mais les paysans, au lieu de continuer leur chemin , s'arrêtèrent tout court, et 1 un d’entre eux appliqua sur les bras et sur la tête de don Alonse un si furieux coup de bâton, que ce cavalier en fut tout étourdi. Ozmin
l5() GUZMAN D’ALFARACHE.
au bruit de ce coup se retourna aussitôt , et reçut eu même temps de l'autre villageois un pareil traitement; avec cette différence , que le Maure par son agilité détourna le coup qu'on lui vouloit porter sur la tête et le fit glisser sur ses reins. Alors ce vigoureux Maure levant un gros bâton qu i 1 avoit à la main , le laissa tomber d’une si grande roideur sur le visage de son ennemi, qu'il lui abattit la moitié des mâchoires et le coucha par terre sans sentiment. Après quoi il vola au secours de son ami, qui avoit bon besoin de son assistance, tant il étoit mal mené par son adversaire. Mais ce paysan se garda bien d’attendre un homme qui venoit de faire mordre la poussière à son camarade , et s’enfuit vers le bourg, qu’il ne manqua pas d'alarmer en y semant la nouvelle de la mort de ce villageois , qui pourtant n’etoit que blessé.
Pendant ce combat, les dames prirent très prudemment la f uite et retournèrent à la maison de don Louis , tout effrayées et fort en peine de savoir qu’elle en seroit la fin. Leur inquiétude n'étoit pas mal fondée, car les cavaliers, qui auroient bien fait de se retirer chez eux au plus vite, demeurèrent si long-temps sur le champ de bataille à se consulter sur ce qu’ils dévoient faire, qu’ils donnèrent le loisir à trois braves du bourg de venir fondre sur eux l’épée à la main. Un de ces vaillants mareboit le premier ; il paroissoit le plus considérable des trois , comme le plus animé. Il s’avança d'un air furieux vers Ozmin pour lui passer sa rapière au travers du corps; mais le Maure esquiva le coup adroitement , et frappa de son bâton le spadassin si rudement sur la tête, qu’il l’étendit sans vie