‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 74 sur 322 · LIVRE l, Cil AP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE l, Cil AP. IX

sur la place : puis s ciant brusquement saisi de 1 epée dont son ennemi avoit fait un si mauvais usage, il se disposa de bonne grâce à recevoir les deux autres braves, qui eurent assez de courage pour se présenter devant lui. Ce nouveau combat lut un peu plus long que les précédents, attendu qu’Ozmin , étant assailli par deux hommes à la fois, avoit assez d occupation à parer les bottes qu’ils lui portoient. Ils le blessèrent même légèrement à la main : il est vrai que de leur coté ils étoient tous deux, en se battant, fort incommodés par don \lonse, qui faisoit tomber son bâton tantôt sur l'un et tantôt sur l’autre; il en donna un coup si terrible sur le bras droit d un de ces spadassins , qu’il lui lit voler son épée à terre; ce qui rendit nos cavaliers victorieux. Leurs ennemis abandonnèrent la partie dans le moment, et s’enfuirent vers le bourg d’une grande vitesse, tout blessés qu’ils étoient.

Les vainqueurs ne furent pas contents de les avoir si maltraités; ils eurent l’imprudence de les poursuivre jusqu à l'entrée du bourg , oii ils trouvèrent a qui parler. Tous les habitants, ayant su qu’on avoit tué un paysan dans le bois, s'étoient armes de longs bâtons ferrés et non ferrés, et de vieilles épées, pour venger sa mort. Leur fureur augmenta lorsqu ils virent arriver les deux spadassins fuyants, et (pi ils apprirent d’eux que le fils du bailli venoit d’avoir le meme sort que le villageois. Les voilà qui vont en foule au-devant des meurtriers , qu'ils environnent et chargent de toutes parts. Ozmin, sans s’effrayer, soutient leur furie; plus il se voit d ennemis sur les bras, moins su valeur en est abattue. Il frappe à droite et à gauche;

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il renverse tout ce qui lui résiste, et modère l'ardeur des plus échauffés. Don Alonse, quoique hlessé, faisoit à son exemple de vigoureux exploits avec l’épée d’un des deux braves, de laquelle il s’étoit saisi : néanmoins cela ne l’empêcha pas d'être pris, et bientôt après, son ami, à qui l’on jetoit sans cesse de longs bâtons entre les jambes pour le faire tomber, ayant eu le malheur de faire la culbute, fut accablé de la multitude.

Je vous laisse à penser si, dans la rage oii étoit cette canaille, elle auroit épargné ces deux cavaliers inforlunés, les voyant à sa merci. Mais il passa par hasard alors deux gentilshommes à cheval qui alloient à Séville avec trois ou quatre laquais, et qui, voulant savoir la cause de cette émotion populaire, fendirent la presse l’épée à la main, et pénétrèrent jusqu’aux deux prisonniers. Ils reconnurent don Alonse, malgré le sang dont il avoil le visage couvert, et maigre son déguisement. Ils l’arrachèrent , non sans beaucoup de peine, des mains des paysans; ce qui obligea ces derniers à mettre au plus tôt en sûreté son compagnon, à qui ils en vouloient particulièrement.

Cependant Zuniga refusoit d’accompagner ses libérateurs, disant qu'il aimoit mieux demeurer avec son ami que de l’abandonner. Mais les deux gentilshommes lui représentèrent qu'il étoit impossible alors d’enlever ce cavalier, que le bailli tenoit enfermé chez lui, et faisoit garder par tous les habitants du bourg, qu’il excitoità servir sa vengeance; qu’il étoit plus à propos d'aller assembler tout ce qu’il pourroit trouver de gens de bonne volonté, et de revenir avec eux la nuit le tirer de prison. Don Alonse goûta cet avis, et s'assura

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eu fort peu de temps de quarante personnes, tant maîtres que valets, l u si hardi dessein auroit été sans doute exécuté, si le bailli ne l’eut pas prévenu; mais ce juge, (pii étoit un vieux routier, se doutant bien de celle violence, eut promptement recours à la justice de Séville, qui lui envoya un si grand nombre d'archers et d’autres hommes armés, qu’il n’eut plus rien à craindre pour sa proie.

Les dames n'étoient pas assez éloignées du lieu du combat pour en pouvoir ignorer long-temps les circonstances et l’événement. Elles en furent informées par quelques domestiques du marquis, dont la plupart avoient été par curiosité au bourg, où ils a voient appris tout ce qui s'y étoit passé. Dona El vire en chargea un d’aller dire au bailli de prendre garde, s'il ne vouloit s’en repentir, au traitement qu’il feroit au cavalier qu’il retenoit chez lui. ('.ette recommandation ne fut pas inutile; on eut plus d’égard qu’on n’auroit eu sans cela pour don Jaymé, à qui l’on donna, de la part des dames, tout cc qui lui étoit nécessaire pour panser deux ou trois légères blessures qu’il a voit reçues.

Si le bailli voyoit à regret traverser par Elvire le dessein qu’il avoit de venger la mort de son fils, en récompense, dès le soir même, il eut la consolation d apprendre que le marquis entroit dans son ressentiment. En effet, don Louis, en revenant de sa ferme sur la fin du jour, passa par le bourg, oîi la plupart des habitants étoient encore sous les armes. 11 demanda pourquoi ils s’étoient ainsi assemblés. On lui fit un détail de l'aventure qui étoit arrivée; et comme il souhaita d’en savoir toutes les particularités, un des plus

notables du bourg prit la parole, et lui dit : Tout ce malheur ne vient que d’une méprise du fils de notre bailli. Ce jeune garçon étoit amoureux de la fille de votre concierge, et avoit pour rival le fils d’un gros fermier des environs de ce bourg. Le fils du bailli étoit fort débauché de son naturel, et de plus très violent : s’étant aperçu qu’on lui préféroit son concurrent, jeune homme plus sage et plus riche que lui, il l’envoya menacer de sa part qu’il le feroit mourir sous le bâton, s’il s’avisoit de paraître auprès de chez vous, et de chercher l’occasion de parler à sa maîtresse. Il le faisoit observer , et sur l’avis qu’on lui a donné ce matin que deux hommes, qui n’avoient point l’air villageois, bien qu’ils fussent habilles en paysans, s’étoient coulés dans le bois comme à la dérobée, il ne douta pas que ce ne fût le fils du fermier avec un garçon de sa connoissance dont il a coutume de se faire accompagner quand il vient voir la fille de votre concierge, et que ces deux hommes ne se fussent travestis de cette sorte pour éviter les coups de bâton : dans cette erreur, il a chargé deux drôles des plus vigoureux de ce bourg d’aller dans le bois exécuter son dessein; et, pour les soutenir, il les a suivis de près a\ee deux braves de ses amis.

Ce récit lit connoître au marquis de Padilla que le fils du bailli avoit tout le tort, et que ses meurtriers ne l’avoient tué qu’à leur corps défendant; mais lorsque le même notable qui venoit de parler lui apprit que ces deux cavaliers étoient donAlonse de Zuniga et le faux Ambroise, et que le bailli tenoit celui-ci en sa puissance, il regarda cette aventure comme un moyen

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