‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 93 sur 322 · LIVRE II, C H A P. ILE L · texte numérisé non relu

LIVRE II, C H A P. ILE L

mais il étoit un peu jaloux, quoique sa femme lût assez laide, et il ne parloit ainsi que pour la tenir en respect. 11 craignoit apparemment quelle ne laissât remplir sa place par quelque bon voisin; ollîee (pie l’on rend quelquefois aux cuisiniers, connue aux autres maris absents.

Étant revenu dans notre maison, j'étalai dans une galerie toutes nos viandes, (pie je pendis à des clous le long du mur, ce qui formoit une tapisserie très agréable à la vue; après cela, je songeai à prendre le repos dont j a vois besoin. Ma maîtresse, qui coucboit dans une salle basse, étoit déjà au lit. Je montai dans mon appartement, qui étoit un grenier où il ne faisoit pas moins cbaud la nuit que le jour, à cause que le soleil y donnoit depuis le matin jusqu’au soir. J’ôtai ma chemise pour être plus fraîchement, et je m’étendis tout nu sur mon grabat , où je m'endormis; mais mon sommeil, quoique des plus profonds, fut dissipé une heure après par un bruit épouvantable de chats qui se battoient à outrance, et il me sembla que la galerie leur servoit de champ de bataille. Cela m’inquiéta. Ce scroit bien le diable, dis-je en moi-même, si ces animaux hargneux en vouloient à notre tapisserie! il faut que j'aille voir de quoi il s'agit , et quel peut être le sujet de leur différend. Là-dessus me voilà debout; et, sans perdre un temps si cher à remettre ma chemise, je m’empressai à descendre dans la galerie; mais à peine eus-je posé le pied sur mon échelle, car je n’avois pas d’autre escalier, que mes yeux furent frappés d'une grande lumière qui me surprit et m’arrêta tout court. •Te tournai la tête pour découvrir la cause de celte

i.qG GUZMAN 1VALFÀR ACHE.

clarté; je vis une figure toute nue comme la mienne, et si noire que je m’imaginai que c’étoit le diable : j’en tressaillis de peur. Ce fantôme étoit ma maîtresse, qui, s’étant éveillée au bruit du combat des matous, venoit, avec une lampe à la main, au secours de nos faisans et de nos perdrix. Comme elle s’étoit aussi couchée in paris naturalibus , elle a voit, dans son empressement, négligé aussi-bien que moi de reprendre sa chemise. INous croyant l’un et l’autre endormis, cette précaution nous avoit paru superflue. Nous nous aperçûmes tous deux en meme temps. Si je la pris pour un démon, elle me prit de son côté pour un lutin. Je poussai un cri horrible; elle y répondit par un autre de la même force , et s’enfuit dans sa chambre avec effroi. Je voulus, à son exemple, regagner mon galetas; mais je glissai par malheur le long de l’échelle, et tombai dans la galerie si rudement, que je me fis quelques meurtrissures.

Je me relevai avec assez de peine, et cherchant à tâtons un endroit où je sa vois bien qu'il y avoit un petit fusil, de la mèche d’Allemagne, des allumettes et plusieurs bouts de chandelles, j’en allumai un, avec quoi je parcourus la galerie, pour voir si les combattants n’y étoient point encore; mais nos cris les avoient épouvantés et mis en fuite. Nous voyant délivrés de nos ennemis, j’examinai toutes les pièces de notre tapisserie l’une après l’autre, et en ayant fait un exact examen, je trouvai que la bataille sanglante dont le bruit nous avoit réveillés la patronne et moi, venoit de se donner pour un lévraut tout lardé , que les chats s’étoient disputé avec tant de rage , qu'il n’en restoit plus que les os.

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