‹ Œuvres de Le SageChapitre 105 sur 262 · LIVRE IX, CH AP. VI. a3y · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CH AP. VI. a3y

Puisqu’elles refusoient de répondre au langage de mes yeux , j'eus recours à d’autres interprètes. Je mis des gens en campagne pour déterrer les connoissances que Félicia pouvoit avoir dans la ville. Ils découvrirent qu’une vieille dame, appelée Théodora, étoit su meilleure amie, et qu’elles se voyoient fort souvent. Ravi de cette découverte, j’allai moi-même trouver Théodora, que j’engageai p;ir des présents à me servir. Elle prit parti pour moi , promit de me ménager chez elle un entretien secret avec son amie, et tint sa promesse dès le lendemain.

Je cesse d’être malheureux, dis-je à Félicia, puisque mes peines ont excité votre pitié. Que ne dois-je point à votre amie , de vous avoir disposée à m’accorder la satisfaction de vous entretenir! Seigneur, me répondit-elle, Théodora peut tout sur moi. Elle m’a mise dans vos intérêts; et, si je pouvois faire votre bonheur, vous seriez bientôt au comble de vos vœux : mais avec toute ma bonne volonté, je ne sais si je vous serai d'un grand secours. Il ne faut point vous flatter : vous n’avez jamais formé d’entreprise plus difficile. Vous aimez une dame prévenue pour un autre cavalier, et quelle dame encore! Une dame si fière et si dissimulée, que si, par votre constance et par vos soins, vous parvenez à lui arracher des soupirs, ne pensez pas que sa fierté vous donne le plaisir de les entendre. Ah! ma chère Félicia, m’écriai-je avec douleur, pourquoi me faites-vous connoître tous les obstacles que j’ai à surmonter? Ce détail m’assassine. Trompez-moi plutôt que de me désespérer. A ces mots je pris une de ses mains, je la pressai entre les miennes,

el lui mis au doigt un diamant de trois cents pistoles, en lui disant des choses si touchantes, que je la fis pleurer.

Elle étoit trop emue de mon discours et trop contente de mes manières, pour me laisser sans consolation. Elle aplanit un peu les difficultés. Seigneur, me dit-elle, ce (pie je viens de vous représenter ne doit pas vous ôter toute espérance. Votre rival, il est vrai , n’est pas haï. Il vient au logis voir librement sa cousine. Il lui parle quand il lui plaît, et c’est ce qui vous est favorable. L habitude où ils sont tous deux d’être ensemble tous les jours rend leur commerce un peu languissant. Ils me paraissent se quitter sans peine et se revoir sans plaisir. On dirait qu’ils sont déjà mariés. En un mot je ne vois point que ma maîtresse ait une passion violente pour don Augustin. D’ailleurs il y a entre vous et lui, pour les qualités personnelles, une différence qui ne doit pas être inutilement remarquée par une fille aussi délicate que dona Helena. Ne perdez donc pas courage. Continuez vos galanteries. Je ne laisserai pas échapper une occasion de faire valoir à ma maîtresse tout ce que vous ferez pour lui plaire. Elle aura beau se déguiser , à travers sa dissimulation je démêlerai bien ses sentiments.

Nous nous séparâmes, Félicia et moi, fort satisfaits l’un de l’autre après cette conversation. Je m'apprêtai sur nouveaux frais à lorgner la fille de don Georges; je la régalai d’une sérénade dans laquelle je fis chanter par une belle voix les vers que vous venez d’entendre. Ap rès le concert, la suivante, pour sonder sa maîtresse, lui demanda si elle s’étoit divertie. La voix, dit dona Helena, m’a fait plaisir. Et les paroles qu’elle a clian-

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