‹ Œuvres de Le SageChapitre 110 sur 262 · LIVRE IX, CII AP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CII AP. VI

notre famille; j ai aujourd’hui une raison plus forte à vous dire pour vous détacher de don Gaston. Mourez de honte de lui être si fidèle! ('. est un volage, un perfide. Voici une preuve certaine de son infidélité. Lisez vous-même cette lettre qu'un marchand de Coria vient de recevoir d'Italie. La tremblante Hélène prend ce papier supposé, en fait des yeux la lecture, en pèse tous les termes, et demeure accablée de la nouvelle de mon inconstance. I n sentiment de tendresse lui lit ensuite répandre quelques larmes; mais bientôt rappelant toute sa fierté, elle essuya ses pleurs, et dit d’un ton ferme à son père : Seigneur, vous venez d’être témoin de ma f'oiblesse; soyez-le aussi de la victoire que je vais remporter sur moi. C’en est fait, je n’ai plus que du mépris pour don Gaston; je ne vois en lui que le dernier des hommes. N’en parlons plus. Allons, rien ne me retient plus; je suis prête à suivre don Blas à l’autel. Que mon hymen précède celui du perfide qui a si mal répondu à mon amour! Don Georges, transporté de joie à ces paroles, embrassa sa fille, loua la vigoureuse résolution qu'elle prenoit, et, s’applaudissant de l'heureux, succès du stratagème, il se hâta de combler les vœux de mon rival.

Doua Helena me fut ainsi ravie. Elle se livra brusquement à Combados, sans vouloir entendre l’amour qui lui parloit pour moi au fond de son cœur, sans douter même un instant d’une nouvelle qui auroit dû trouver dans une amante moins de crédulité. L'orgueilleuse n’écouta que sa présomption. Le ressentiment de l'injure qu’elle s’imaginoit que j'avois faite a sa beauté l’emporta sur l'intérêt de sa tendresse. Elle

eut pourtant , peu rie jours après son mariage, quelques remords de l'avoir précipite : il lui vint dans l’esprit, que la lettre du marchand pouvoit avoir été supposée, et ce soupçon lui causa de l’inquiétude. Mais l’amoureux don Blas ne laissoit point à sa femme le temps de nourrir des pensées contraires à son repos; il ne songeoit qu’à l’amuser, et il y réussissoit par une succession continuelle de plaisirs différents qu’il avoit l’art d’inventer.

Elle paroissoit très contente d’un époux si galant, et ils vivoient tous deux dans une parfaite union, lorsque ma tante accommoda mon affaire avec les parents de don Augustin. Elle m’écrivit aussitôt en Italie poui rn’en donner avis. J’étois alors à Regsio, dans la Calabre ultérieure. Je passai en Sicile, de là en Espagne, et je me rendis enfin à Coria sur les ailes de l’amour. Donâ Eléonor, qui ne m’avoit pas mandé le mariage de la fille de don Georges, me l’apprit à mon arrivée; et, remarquant qu’il m’affligeoit : Vous avez tort, me dit-elle , mon neveu, de vous montrer sensible à la perte d’une dame qui n’a pu vous demeurer fidèle. Croyezmoi , bannissez de votre cœur et de votre mémoire une personne qui n’est plus digne de vous occuper.

Comme ma tante ignoroit qu’on eût trompé dona ilelena, elle avoit raison de me parler ainsi, et elle ne pouvoit me donner un conseil plus sage. Aussi je me promis bien de le suivre, ou du moins d’affecter un air d’indifférence, si je n’étois pas capable de vaincre ma passion. Je ne pus toutefois résister à la curiosité de savoir de quelle manière ce mariage avoit été fait. Pour en être instruit, je résolus de m’adresser à l’amie

Ll\ RE IX , Cil Al». \ I. 2j.\

de Félicia, c’est-à-dire, à la darne Thépdora, dont je vous ai déjà parlé. J'allai chez elle; j’y trouvai par hasard Félicia, qui ne s'attendant à rien moins qu’à ma vue en fut troublée, et voulut sortir pour éviter l’éclaircissement qu’elle jugeoit bien que je lui demanderais. Je l'arrêtai. Pourquoi me fuyez-vous? lui disje. La parjure Hélène n’est-elle pas contente de m’avoir sacrifie? \ ous a-t-elle défendu d’écouter mes plaintes? ou cherchez-vous seulement à m’échapper, pour vous faire un mérite auprès de l’ingrate d’avoir refusé de les entendre?

Seigneur, me répondit la suivante, je vous avoue ingénument que votre présence me rend confuse. Je ne puis vous revoir sans me sentir déchirée de mille remords. On a séduit ma maîtresse, et j’ai eu le malheur d’être complice de la séduction. Après cela, puisje sans honte vous voir paraître devant moi ? O ciel 1 répliquai-je avec surprise, que m’osez-vous dire? expliquez-vous plus clairement. Alors la soubrette me fit le détail du stratagème dont s'etoit servi Combados pour m’enlever dona Helena; et, s’apercevant que son récit me perçoit le cœur, elle s'efforça de me consoler. Elle m 'offrit ses bons offices auprès de sa maîtresse , me promit de la désabuser, de lui peindre mon desespoir, en un mot de ne rien épargner pour adoucir la rigueur de ma destinée; enfin elle me donna des espérances qui soulagèrent un peu mes peines.

Jepasse les contradictions infinies qu’elleeut à essuyer de la part de dona Helena pour la faire consentir à me voir. Elle en vint pourtant à bout. Il fut résolu entre elles qu’on me ferait entrer secrètement chez don Blas.

aâ4 g il blas.

la première luis qu’il iroit à une terre où il alloit de temps en temps chasser, et où il demeuroit ordinairement un jour ou deux. Ce dessein s’exécuta bientôt. Le mari partit pour la campagne; on eut soin de m’en avertir, et de m’introduire une nuit dans l’appartement de sa femme.

Je voulus commencer la conversation par des reproches; on me ferma la bouche. Il est inutile de rappeler le passé, me dit la dame. Il ne s’agit point ici de nous attendrir l’un l’autre, et vous êtes dans l’erreur si vous me croyez disposée à flatter vos sentiments. Je vous le déclare, don Gaston, je n’ai prêté mon consentement à cette secrète entrevue, je n’ai cédé aux instances qu’on m’en a faites, que pour vous dire de vive voix que vous ne devez songer désormais qu’à m’oublier. Peut-être serois-je plus satisfaite de mon sort, s’il étoit lié au vôtre; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, je veux obéir à ses arrêts.

Eh! quoi, madame, lui répondis-je, ce n’est pas assez de vous avoir perdue, ce n’est pas assez de voir l'heureux don Blas posséder tranquillement la seule personne que je puisse aimer, il faut encore que je vous bannisse de ma pensée! Vous voulez m’arracher mon amour, m’enlever l’unique bien qui me reste! \h! cruelle, pensezvous qu’il soit possible à un homme (pie vous avez une fois charmé, de reprendre son cœur.1 Connoissez-vous mieux que vous ne faites, et cessez de m exhorter vainement à vous ôter de mon souvenir. Eh bien! répliqua-t- elle avec précipitation, cessez donc aussi d’espérer que je paye votre passion de quelque reconnoissanee. Je n’ai qu’un mot à vous dire, l’épouse de

Page 1