CHAPITRE JX
Comment et a qui le comte-duc maria sa fille unique ; et des fruits amers que ce mariage produisit.
Beaux projets. — Revers imprévu. — Douleurs sympathiques.
Peu de temps après le retour du fils de la Coscolina, le comte -duc tomba dans une rêverie oit il demeura plongé pendant huit jours. Je m'imaginois qu'il méditoit quelque grand coup d’état; mais ce qui le faisoit rêver ne regardoit que sa famille. Gil Blas, me dit -il une après -dînée, tu dois t’être aperçu que j’ai l'esprit embarrassé. Oui , mon enfant , je suis occupé d’une affaire d’où dépend le repos de ma vie. Je veux bien t’en faire confidence.
Dona Maria, ma fille, continua -t -il, est nubile, et il se présente un grand nombre de seigneurs qui se la disputent. Le comte de Niéblès, fils aîné du duc de Médina Sidonia, chef de la maison de Guzman, et don I^ouis de Haro, fils aîné du marquis de Carpio et de ma sœur aînée, sont les deux concurrents qui paroissent le plus endroit d’obtenir la préférence. Le dernier surtout a un mérite si supérieur à celui de ses rivaux , que toute la cour ne doute pas que je ne fasse
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choix de lui pour mon gendre. Néanmoins, sans entrer dans les raisons que j'ai de lui donner l’exclusion, de même qu au comte de Niéblès, je te dirai que j’ai jeté les yeux sur don .Ram ire ISunez de Guzman, marquis de l'oral, chef de la maison des Guzmans d’ Abrados. G est a ce jeune seigneur et aux enfants qu’il aura de ma fille que je prétends laisser tous mes biens, et les annexer au titre de comte d’Olivarès, auquel je joindrai la grandesse; de manière que mes petits-fils et leurs descendants sortis de la branche d’Abrados et de celle d'Obvarès passeront pour les aînés de la maison de Guzman.
Lh bien ! Santillane, ajouta-t-il, n’approuves-tu pas mon dessein? Pardonnez-moi, monseigneur, lui répondis-je, ce projet est digne du génie qui l’a formé; mais qu il me soit permis de représenter une chose à votre excellence sur cette disposition. Je crains que le duc de Médina Sidonia n’en murmure. Qu'il en murmure s il veut, reprit le ministre, je m’en mets fort, peu en peine. Je n’aime point sa branche, qui a usurpé sur celle d’Abrados le droit d’aînesse et les titres qui y sont attaches. Je serai moins sensible à ses plaintes qu'au chagrin qu’auia la marquise de Carpio, ma sœur, de voir échapper ma fille à son fils. Mais, après tout, je veux me satisfaire, et don Ramire l’emportera sur ses rivaux; c’est une chose décidée.
Le comte-duc, m’ayant appris cette résolution, ne 1 exécuta pas sans donner une nouvelle marque de sa politique singulière. Il présenta un mémoire au roi, pour le prier, aussi-bien que la reine, de vouloir bien marier eux-mêmes sa fille, en leur exposant les qua-
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litcs des seigneurs qui la recherehoient , et s'en remettant entièrement au choix que feroient leurs majestés: mais il ne laissoit pas, en parlant du marquis tic Toral, de faire connoitre que c’étoit celui de tous qui lui étoit le plus agréable. Aussi le roi , qui avoit une complaisance aveugle pour son ministre , lui fit cette réponse : Je crois don Ramire Nunez digne de doua Maria : cependant choisissez vous-même. Le parti qui vous conviendra le mieux sera celui qui me plaira davantage.
Le Roi.
Le ministre affecta de montrer cette réponse; et, Joignant de la regarder comme un ordre du prince , il se hâta de marier sa fille au marquis de Toral. Ce mariage précipité piqua vivement la marquise de Carpio, de meme que tous les Guzmans qui s’étoient flattés de l’espérance d’épouser doua Maria. Néanmoins les uns et les autres, ne pouvant empêcher cette union , affectèrent de la célébrer avec les plus 'grandes démonstrations de joie. On eut dit que toute la famille en étoit charmée; mais les mécontents furent bientôt vengés d’une manière très cruelle pour le comte-duc. Doua Maria accoucha au bout de dix mois d’une fille qui mourut en naissant, et peu de jours après elle fui elle-même la victime de sa couche. 1
1 Des détails si précis sur les affaires de famille et sur l’intérieur du comte-duc d’Olivarès pourroient nous étonner, et faire demander comment Le Sage a pu pénétrer ces mystères ; mais ce n’étoient pas des secrets. Olivarès étoit. un si grand personnage , que tous les détails de sa vie ont appartenu à l’histoire; et son ministère public , cl ses anecdotes privées, et les récits de son exil , tout a été écrit ,