‹ Œuvres de Le SageChapitre 68 sur 262 · livre viiï, criAP. vi. i · texte numérisé non relu

livre viiï, criAP. vi. i

Spinosa 1 ! Ce secrétaire , las de ne rien recevoir depuis quinze mois qn'il étoit occupé par son éminence, prit un jour la liberté de lui représenter ses besoins, el de demander quelque argent pour vivre. Il est juste, lui dit le ministre, que vous soyez payé. Tenez, poursuivit-il en lui mettant entre les mains une ordonnance de mille ducats, allez toucher cette somme au trésor royal; mais souvenez-vous en même temps que je vous remercie de vos services. Le secrétaire se seroit consolé d’ètre congédié s'il eût reçu ses mille ducats, et qu'on l’eût laissé chercher de l’emploi ailleurs : mais en sortant de chez le cardinal il fut arrêté par un alguaz.il, et conduit à la tour de Ségovie, où il a été long-temps prisonnier.

Ce trait historique redoubla ma frayeur. Je me crus perdu; et, ne pouvant m’en consoler, je commençai à me reprocher mon impatience, comme si je n'eusse pas été assez patient. Hélas! disois-je, pourquoi faut-il que j'aie hasardé cette malheureuse fable qui a déplu au ministre ! 11 étoit pept-être sur le point de me tirer de mon état misérable; peut-être même ailois-je faire une

1 Le cardinal d’Espinosa , mort en avoit été long-temps le

principal ministre du fameux Philippe n , le démon du midi , cjui l’estiinoit beaucoup, et qui l’emplovoit sans l’aimer.

Ce cardinal fut la victime d’une catalepsie dans laquelle il passa pour mort. Un chirurgien fut chargé d’ouvrir son corps pour l’embaumer. Le cardinal poussa un cri et porta la main au scalpel qui ne le rendoit à la vie que pour la lui ôter d’une manière plus affreuse. t)u ne sauroit trop répéter les traits d’histoire de ce genre, ni trop se pénétrer du sens de ces vers de Molière:

Qui t6t ensevelit, bien souvent assassine:

Et tel est cru défuut , qui n’en a que la mine.

( L’Étourili , Acte tt , Scène itr. )

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de ces fortunes subites qui étonnent tout le monde. Que de richesses, que d’honneurs m’échappent par mon étourderie! Je devois bien faire réflexion qu’il y a des grands qui n'aiment pas qu’on les prévienne , et qui veulent qu’on reçoive d’eux comme des grâces jusqu’aux moindres choses qu’ils sont obligés de donner. 11 eut mieux valu continuer ma diète sans en rien témoigner au duc; je devois meme me laisser mourir de faim pour mettre tout le tort de son coté.

Quand j’aurois encore conservé quelque espérance , mon maître, que je vis l’après-dmée, me l’eut fait perdre entièrement. Il fut fort sérieux avec moi contre son ordinaire, et il ne me parla point du tout; ce qui me causa le reste du jour une inquiétude mortelle. Je ne passai pas la nuit plus tranquillement : le regret de voir évanouir mes agréables illusions, et la crainte d’augmenter le nombre des prisonniers d’état, ne me permirent que de soupirer et de faire des lamentations.

Le jour suivant fut le jour de crise. Le duc me ht appeler le matin. J’entrai dans sa chambre, plus tremblant qu’un criminel qu’on va juger. Santillane, me dit-il en me montrant un papier qu’il avoit à la main, prends cette ordonnance Je frémis à ce mot d’or-

donnance, et dis en moi -même : O ciel! voici le cardinal Spinosa; la voiture est prête pour Ségovie. La frayeur qui me saisit dans ce moment lui telle , que j’interrompis le ministre, et, me jetant à ses pieds : Monseigneur, lui dis-je tout en pleurs, je supplie très humblement votre excellence de me pardonner ma hardiesse; c'est la nécessité qui m'a forcé -de vous apprendre ma misère.

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