DEUXIÈME PARTIE
107. Jusqu'ici nous nous sommes attachés à donner une exposition ample et distincte de toute cette matière, et quoique nous n'ayons pas encore parlé des objections de M. Bayleen particulier, nous avons tâché de les prévenir, et de donner les moyens d'y ré^ pondre. Mais comme nous nous sommes chargés du soin d'y satisfaire en détail, non-seulement parce qu'il y aura peut-être encore des endroits qui mériteront d'être éclaircis, mais encore parce que ses instances sont ordinairement pleines d'esprit et d'érudition, et servent à donner un plus grand jour à cette controverse; il sera bon d'en rapporter les principales qui se trouvent dispersées dans ses ouvrages, et d'y joindre nos solutions. Nous avons remarqué d'abord : « que Dieu concourt au mal moral et au mal physique, » et à l'un et à l'autre d'une manière morale et d'une aianière » physique ; et que l'homme y concourt aussi moralement et phy- )) siquement d'une manière libre et active, qui le rend blânnable et » punissable. » Nous avons montré aussi que chaque point a sa difficulté : mais la plus grande est de soutenir que Dieu concourt moralement au mal moral, c'est-à-dire au péché sans être auteur du péché, et même sans en être complice.
408. Il le fait en le permettant justement, et en le dirigeant sagement au bien, comme nous l'avons montré d'une manière qui paraît assez intelligible. Mais comme c'est en cela que M. Bayle se fait fort principalement de battre en ruine ceux qui soutiennent qu'il n'y a rien dans la foi qu'on ne puisse accorder avec la raison , c'est aussi particulièrement ici qu'il faut montrer que nos dogmes sont munis d'un rempart, même de raisons capables de résister au feu de ses plus fortes batteries, pour nous servir de son allégorie. Il les a dressées contre noua dans le chapitre CXLIV de sa Réponse aux questions d'un provincial (tom. lll, pag. 812), où il renferme la doctrine théologique en sept propositions, et y oppose dix-neuf maximes philosophiques, comme autant de gros canons capables de faire brèche dans notre rempart. Commençons par les propositions théologiques.
109. I. « Dieu, dit-il, l'être éternel et nécessaire, infiniment bon, » saint, sage et puissant, possède de toute éternité une gloire et » une béatitude qui ne peuvent jamais ni croître ni diminuer. » Cette proposition de M. Bayle n'est pas moins philosophique que théolo-
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gique. De dire que Dieu possède une gloire quand il est seul, c'est ce qui dépend de la signification du terme. L'on peut dire avec quelques-uns, que la gloire est la satisfaction qu'on trouve dans la connaissance de ses propres perfections; et dans ce sens Dieu la possède toujours : mais quand la gloire signifie que les autres en prennent connaissance, l'on peut dire que Dieu ne l'acquiert que quand il se fait connaître à des créatures intelligentes : quoiqu'il soit vrai que Dieu n'obtient pas par là un nouveau bien, et que ce sont plutôt les créatures raisonnables qui s'en trouvent bien, lorsqu'elles envisagent comme il faut la gloire de Dieu.
440. II. « Il se détermina librement à la production des créatures, » et il choisit entre une infinité d'èlres possibles, ceux qu'il lui plut, » pour leur donner l'existence et composer l'univers, et laissa tous » les autres dans le néant. » Cette proposition est aussi très-conforme à cette partie de la philosophie qui s'appelle la théologie naturelle, tout comme la précédente. Il faut appuyer un peu sur ce qu'on dit ici, qu'il choisit des êtres possibles qui il lui plut. Car il faut considérer que lorsque je dis, cela me plaît, c'est autant que si je disais je le trouve bon. Ainsi c'est la bonté idéale de l'objet qui plaît, et qui le fait choisir parmi beaucoup d'autres qui ne plaisent pas ou qui plaisent moins, c'est-à-dire qui renferment moins de cette bonté qui me touche. Or il n'y a que les vrais biens qui soient capables de plaire à Dieu; et par conséquent ce qui plaît le plus à Dieu, et qui se fait choisir, est le meilleur.
44 4. III. « La nature humaine ayant été du nombre des êtres » qu'il voulut produire, il créa un homme et une femrï^^, et leur » accorda entre autres faveurs le franc arbitre; de sorte qu'ils » eurent le pouvoir de lui obéir; mais il les menaça de la mort, » s'ils désobéissaient à l'ordre qu'il leur donna de s'abstenir d'un » certain fruit. » Cette proposition est révélée en partie, et doit être admise sans difficulté, pourvu que le franc arbitre soit entendu comme il faut, suivant l'explication que nous en avons donnée.
442. IV. « Ils en mangèrent |^K)urtant, et dès-lors ils furent con- » damnés eux et toute leur postérité aux misères de cette vie, à y> la mort temporelle et à la damnation éternelle , et assujettis à » une telle inclination au péché , qu'ils s'y abandonnent presque » sans fin et sans cesse. » Il y a sujet de juger que l'action défendue entraîna par elle-même ces mauvaises suites en vertu d'une conséquence naturelle, et que ce fut pour cela même, et non pas par un décret purement arbitraire, que Dieu l'avait défendue : c'était à peu près comme on défend les couteaux aux enfants. Le
célèbre Fludde ou de FluctibuSy Anglais, fit autrefois un livre De vita, morte et resurrectione , sous le nom de R. Otreb, ou il soutint que le fruit de l'arbre défendu était un poison : mais nous no fiouvons pas entrer dans ce détail. Il suffit que Dieu ait défendu une chose nuisible ; il ne faut donc point s'imaginer que Dieu y ait fait simplement le personnage de législateur, qui donne une loi purement positive, ou d'un juge qui impose et inflige une peine par un ordre de sa volonté , sans qu'il y ait de la connexion entre le mal de coulpe et le mal de peine. Et il n'est point nécessaire de se figuier que Dieu justement irrité a mis une corruption tout exprès dans l'âme et dans le corps de l'homme, par une action extraordinaire, pour le punir : a peu près comme les Athéniens donnaient le suc de la ciguë à leurs criminels. M. Bayle le prend ainsi, il parle comme si la corruption originelle avait été mise dans l'âme du premier homme par un ordre et par une opération de Dieu. C'est ce qui lui fait objecter (Rép. au provinc, ch. 178, p. 4218, tom. III ) que « la raison n'approuverait point le monarque , D qui, pour châtier un rebelle, condamnerait lui et ses descen* » dants à être inclinés à se rebeller. » Mais ce châtiment arrive naturellement aux méchants , sans aucune ordonnance d'un législateur, et ils prennent goût au mal. Si les ivrognes engendraient des enfants inclinés au môme vice pur une suite naturelle de ce qui se passe dans les corps, ce serait une punition de leurs progéniteurs, mais ce ne serait pas une peine do la loi. il y a quelque chose d'approchant dans les suites du péché du premier homme. Car la coQtemplation de la divine sagesse nous porte à croire que le règne de la nature sert à celui de la grâce ; et que Dieu comme architecte a tout fait comme il convenait à Dieu considéré coaime monarque. Nous ne connaissons pas assez ni la nature du fruit défendu, ni celle de l'action, ni ses etfets, pour juger du détail de cette affaire : cependant il faut rendre cette justice à Dieu, de croire qu'elle renfermait quelque autre chose que ce que les peintres nous représentent.
413. V. « Il lui a plu par son infinie miséricorde de délivrer an » très-petit nombre d'hommes de cette condamnation ; en les laissant D exposés pendant cette vie à la corruption du péché et à la misère, » il leur a donné des assistances qui les mettent en état d'obtenir » la béatitude du paradis qui ne finira jamais. » Plusieurs anciens ont douté si le nombre des damnés est aussi grand qu'on se l'imagine, comme je l'ai déjà remarqué ci-dessus; et il paraît qu'ils ont cru qu'il y a quelque milieu entre la damnation éternelle et la parfaite béatitude. Mais nous n'avons point besoin de ces opinions,
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et il suffit de nous tenir aux sentiments reçus dans TÉglise : où il est bon de remarquer, que cette proposition de M. Bayle est con* çue suivant les principes de la grâce suffisante, donnée à tous les hommes, et qui leur suffit, pourvu qu'ils aient une bonne volonté. Et quoique M. Bayle soit lui-même pour le parti opposé, il a voulu (comme il dit à la marge) éviter les termes qui ne conviendraient pas au système des décrets postérieurs à la prévision des événements contingents.
414. YI. d II a prévu éternellement tout ce qui arriverait; il a » réglé toutes choses et les a placées chacune en son lieu, et il les » dirige et gouverne continuellement selon son plaisir : tellement » que rien ne se fait sims sa permission ou contre sa volonté, » et qu'il peut empêcher comme bon lui semble, autant et toutes » les fois que bon lui semble, tout ce qui ne lui platt pas, le péché » par conséquent^ qui est la chose du monde qui l'offense et qu'il » déteste le plus ; et produire dans chaque âme humaine toutes » les pensées qu'il approuve. » Cette thèse est encore purement philosophique, c'est-à-dire connaissable par les lumières de la raison naturelle. Il est à propos aussi , comme on a appuyé, dans la thèse H, sur ce qui plaU, d'appuyer ici sur ce qui semble bon, c'est-à-dire sur ce que Dieu trouve bon de faire. 11 peut éviter ou écarter, comme bon lui semble, tout ce qui ne lui plait pas : cepen-» dant il faut considérer que quelques objets de son éloignement, comme certains maux, et surtout le péché, que sa volonté antécédente repoussait, n'ont pu être rejotés par sa volonté conséquente ou décrétoire, qu'autant que le portait la règle du meilleur,* que le. plus sage devait choisir, après avoir tout mis en ligne de compte. Lorsqu'on dit que le péché l'oiïense le plus, et qu'il le déteste le plus, ce sont des manières de parler humaines. Car Dieu, à proprement parler, ne saurait être offensé, c'est-à-<iire lésé, incommodé , inquiété , ou mis en colère ; il ne déteste rien de ce qui existe , supposé que détester quelque chose soit la regarder avec abomination, et d'une manière qui nous cause un dégoût, qui nous fasse beaucoup de peine , qui nous fasse mal au cxBur : car Dieu ne saurait souffrir ni chagrin, ni douleur, ni incommodité ; il est toujours parfaitement content et à son aise. Cependant ces expressions dans leur vrai sens sont bien fondées. La souveraine bonté de Dieu fait que sa volonté antécédente repousse tout mal, mais le mal moral plus que tout autre : elle ne l'admet aussi que pour des raisons supérieures invincibles , et avec de grands correctifs qui en réparent les mauvais effets avec avantage. Il est vrai aussi que Dieu pourrait produire dans chaque âme humaine toutes
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les pensées qu'il approuve : mais ce serait agir par miracle, plus que son plan, le mieux conçu quil soit possible, ne le porte.
415. VII.- « Il offre des grâces à des gens qu'il sait ne les devoir » pas accepter, et se devoir rendre par ce refus plus criminels » qu'ils ne le seraient, s'il ne les leur avait pas offertes : il leur » déclare qu'il souhaite ardemment qu'ils les acceptent, et il ne » leur donne point les grâces qu'il sait qu'ils accepteraient. » Il est vrai que ces gens deviennent plus cpiminels par leur refus, que si l'on ne leur avait rien offert, et que Dieu le sait bien : mais il vaut mieux permettre leur crime, qu'agir d'une manière qui rendrait Dieu blâmable lui-même, et ferait que les criminels auraient quelque droit de se plaindre, en disant qu'il ne leur était pas possible de mieux faire, quoiqu'ils l'aient ou l'eussent voulu. Dieu veut qu'ils reçoivent ses grâces dont ils sont capables , et qu'ils les acceptent ; et il veut leur donner particulièrement celles qu'il prévoit qu'ils accepteraient : mais c'est toujours par une volonté antécédente , détachée ou particulière , dont l'exécution ne saurait avoir toujours lieu dans le plan général des choses. Cette thèse est encore du nombre de celles que la philosophie n'établit pas moins que la révélation , de même que trois autres des sept que nous venons de mettre ici; lï'y ayant eu que la troisième, la quatrième et la cinquième qui aient eu besoin de la révélation.
il 6. Voici maintenant les dix-neuf maximes philosophiques, que M. Bayle oppose aux sept propositions théologiques.
I. « Comme l'Être infiniment parfait trouve en lui-même une » gloire et une béatitude qui ne peuvent jamais ni diminuer, ni » croître, sa bonté seule Ta déterminé à créer cet univers : l'am- » bition d'êlre loué, aucun motif d'intérêt de conserver ou d'aug- » monter sa béatitude et sa gloire , n'y ont eu part. »
Cette maxime est très-bonne : les louanges de Dieu ne lui servent de rien, mais elles servent aux hommes qui le louent, et il a voulu leur bien. Cependant quand on dit que la bonté seule a déterminé Dieu à créer cet univers, il est bon d'ajouter que sa BONTÉ l'a porté antécédemment à créer et à produire tout bien possible; mais que sa sagesse en a fait le triage, et a été cause qu'il a choisi le meilleur conséquemment; et enfin que sa puissance lui a donné le moyen d'exécuter actuellement le grand dessein qu'il a formé.
il 7. II. « I-a bonté de l'Être infiniment parfait est infinie, et ne » serait pas infinie, si l'on pouvait concevoir une bonté plus grande » que la sienne. Ce caractère d'infinité convient à toutes ses autres » perfections, à l'amour de la vertu, à la haine du vico, etc., elles
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» doivent être les plus grandes que l'on puiise concevoir ( voyez » M. Jurieu dans les trois premières sections du jugement sur » les méthodes, oîi il raisonne continuellement sur ce principe, » comme sur une première notion; voyez aussi dans M. Witti- » chius, de Providentia Dei, n. i2, ces paroles de S. Augustin, lib. I » De doctrina christ., c. 7 : Cum cogilatur Deus, ita cogitatur, ut » aliquid, quo nihil melius sit atque sublimius; et paulo post : Nec » quisquam inveniri potest, qui hoc Deum credat esse, quo melius » aliquid est). »
Cette maxime est parfaitement à mon gré , et j'en tire cette conséquence, que Dieu fait le meilleur qui soit possible : autrement ce serait borner l'exercice de sa bonté, ce qui serait borner sa bonté elle-même, si elle ne l'y portait pas, s'il manquait de bonne volonté ; ou bien ce serait borner sa sagesse et sa puissance, s'il manquait de la connaissance nécessaire pour discerner le meilleur et pour trouver les moyens de l'obtenir ; ou s'il manquait des forces nécessaires pour employer ces moyens. Cependant il y a de l'ambiguité à dire que l'amour de la vertu et la haine du vice sont infinis en Dieu : si cela était vrai absolument et sans restriction, dans l'exercice même, il n'y aurait point de vice dans le monde. Mais quoique chaque perfection de Dieu soit infinie en elle-même, elle n'est exercée qu'à proportion de l'objet, et comme la nature des choses le porte : ainsi l'amour du meilleur dans le tout l'emporte sur toutes les autres inclinations ou haines particulières : il est le seul dont l'exercice même soit absolument infini , rien ne pouvait empêcher Dieu de se déclarer pour le meilleur : et quelque vice se trouvant lié avec le meilleur plan possible , Dieu le permet.
448. III. « Une bpnté infinie ayant dirigé le Créateur dans la » production du monde, tous les caractères de science, d'habileté, » de puissance et de grandeur qui éclatent dans son ouvrage, sont » destinés au bonheur des créatures intelligentes. Il n'a voulu faire » connaître ses perfections , qu'afin que cette espèce de créatures » trouvassent leur félicité dans la connaissance , dans l'admiration » et dans l'amour du souverain Être. »
Cette maxime ne me paraît pas assez exacte. J'accorde que le bonheur des créatures intelligentes est la principale partie des desseins de Dieu , car elles lui ressemblent le plus : mais je ne vois point cependant comment on puisse prouver que c'est son but unique. Il est vrai que le règne de la nature doit servir au règne de la grâce ; mais, comme tout est lié dans le grand dessein de Dieu, il faut croire que le règne de la grâce e^t aussi en quelque façon accom-