‹ Œuvres de LeibnizChapitre 14 sur 47 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

241. Nous voilà débarrassés enfin de la c^use morale du m^l moral : le mal physique, c'est-à-dire les soufl'rantes, les misères, nous embarrasseront moins, étant des suites du mal moral. Pcena est mndum passionis, quod infligitur oh malum actionis, suivant Grotius. L*on pâtit, parce qu'on a agi ; l'on souffre du mSil , parce qu'on a fait mal :

Kostrorum causa malorum Nos sumus.

Il est vrai qu'on souffre souvent pour les mauvaises actions d'autrui ; mais lorsqu'on n'a point de part au crime , l'on doit tenir

ESSAIS SUR LA BOiNTÉ DE DIEU, etc. PARTIE IJl. SI7

pour certain que ces souffrances nous préparent un plus grand bonheur. La question du mal physique, c'est-à-dire, de l'origine des souffrances, a des difficultés communes avec celle de l'origine du mal métaphysique , dont les monstres et les autres irrégularités apparentes de l'univers fournissent des exemples. Mais il faut juger qu'encore les souffrances et les monstres sont dans l'ordre ; et il est bon de considérer non seulement qu'il valait mieux admettre ces défauts et ces monstres, que de violer les lois générales, comme raisonne quelquefois le R. P. Malebranohe; mais aussi que ces monstres mêmes sont dans les règles , et se trouvent conformes à des volontés générales, quoique nous soyons point capables de démêler cette conformité. C'est comme il y a quelquefois des apparences d'irrégularités dans les mathématiques, qui se terminent enfin dans un grand ordre quand on a achevé de les approfondir : c'est pourquoi j'ai déjà remarqué ci-dessus, que dans mes principes tous les événements individuels, sans exception^ sont des suites des volontés générales.

2i2. On ne doit point s'étonner que je tâche d'éclaircir ces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures, où tout va dans l'ordre, et où il y a moyen de les démêler par une méditation exacte qui nous fait jouir, pour ainsi dire, de la vue des idées de Dieu. On peut proposer une suite ou «crics de nombres tout à fait irrégulière en apparence où les nombres croissent et diminuent valablement sans qu'il y paraisse aucun ordre; et cependant celui qui saura la clef du chiffre, et qui entendra l'origine et la construction de cette suite de nombres, pourra donner une règle^ laquelle étant bien entendue, fera voir que la séries est tout à fait régulière, et qu'elle a même de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes : une ligne peut avoir des tours et des retours, des hauts et des bas, des points de rebroussement et des points d'inflexion, des interruptions et d'autres variétés, de telle sorte qu'on n'y voie ni rime ni raison, surtout en ne considérant qu'une partie de la ligne; et cependant il se peut, qu'on en puisse donner l'équation et la construction , dans laquelle un géomètre trouverait la raisoa et la convenance de toutes ces prétendues irrégularités : et voilà comment il faut encore juger de celles des monstres, et d'autres prétendus défauts dans l'univers.

243. C'est dans ce sens qu'on peut employer ce beau mot de saint Bernard (ep. 276, ad Eugen. lll) : Ordinatissimum est mi^ nus interdam ordinale fieri aliquid : Il est dans le grand ordre qu'il y ait quelque petit désordre; et ion peut même dire que ce petit désordre n'est qu'upparent dans le tout, et il n'est pas même ap- IL 10

218 THÉOmCÉiS.

parent par rapport à ia félicité de eaux qui se meUent dans la voie de rordre>

244. En parlant des monstres, j'entends encore quantité d'autres défauts apparents. Nous ne connaissons presque que la superficie de notre globe, nous ne pénétrons guère dans son intérieur au delà de quelques centaines de toises : ce que nous trouvons dans cette écorce du globe, parait l'effet de quelques grands bouleversements. Il semble que ce globe a été un jour en feu, et que les rochers qui font la base de cette écorce de la terre, sont des scories restées d'une grande fusion : on trouve dans leurs entrailles des produc-* lions de métaux et de minéraux qui ressemblent fort à celles qui viennent de nos fourneaux.: et la mer tout entière peut être une espèce d^oleum per deliquium, comme l'huile de tartre se fait dans un lieu humide. Car lorsque la surface de la terre s'était refroidie après le grand incendie , l'humidité que le feu avait poussée dans Tair est retombée sur la terre, ^n a lavé la surface, et a dissous et imbibé le sel fixe resté dans les cendres, et a rempli enfin celte grande cavité de la surface de notre globe pour faire l'Océan plein d'une eau salée.

245. Mais après le feu , il faut juger que la terre et l'eau n'joni pas moins fait de ravages. Peut-être que la croûte formée par le refroidissement, qui avait dous elle de grandes cavités, est tombée, de sorte que que nous n'habitons que sur des ruines, comme entre autres M. Thomas Burnet, chapelain du feu roi de la Grande-Bretagne, a fort bien remarqué; et plusieurs déluges et inondations ont laissé des sédiments, dont on trouve des traces et des restes, qui font voir que la mer a été dans les lieux , qui en sont les plus éloignés aujourd'hui. Mais ces bouleversements ont enfin cessé, et le globe- a pris la forme que nous voyons. Moïse insinue ces grands changements en peu de mots : la séparation de la lumière et des ténèbres indique la fusion causée par le feu ; et la séparation de l'humide et du sec marque les effets des inondations. Mais qui

. ne voit que ces désordres ont servi à mener les choses au point où elles se trouvent présentement, que nous leur devons nos ridasses ei nos commodités , et que c'est, par leur moyen que ce globe est devenu propre à être cultivé par nos soins? Ces désordres son^ allés dans Tordre. Les désordres , vrais ou apparents, que nous voyons de loin, sont les taches du soleil et les comètes : mais nous fie gavons pas les usages qu'elles apportent , ni ce qu'il y a de réglé. 11 y a eu un temps que les planètes passaient pour des étoiles errantes, maintenant leur mouvement se trouve régulier : peut-être qu'il en est de même des comètes; la postérité le saura.

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DÎEt, etc. PARTIE ITI. 21»

246. On ne compte pokit parmi les désordres l'inégalité des conditions, et M. Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que tout fût également parfait, pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs , pourquoi des fourmis ne sont pas des paons. Et s'il fallait de l'égalité partout, le pauvre présenterait requête contre le riche, le valet contre le maître. Il ne faut pas que les tuyaux d'un jeu d'orgues soient égaux. M. Bayle dira qu'il y a de la différence entre une privation du bien et un désordre ; entre un désordre dans les choses inanimées , qui est purement métaphysique, et un désordre dans les créatures raison^ nables,qui consiste dans le crime et dans les souffrances. Il a raison de les distinguer, et nous avons raison de les joindre ensemble. Dieu ne néglige point les choses inanimées; elles sont insensibles, mais Dieu est sensible pour elles. Il ne néglige point les animaux; ils n'ont point d'intelligence, mais Dieu en a pour eux. Il se reprocherait le moindre défaut véritable qui serait dans l'univers, quand même il ne serait aperçu de personne.

247. Il semble que M. Bayle n'approuve point que les désordres qui peuvent être dans les choses inanimées , entrent en comparaison avec ceux qui troublent la paix et la félicité des créatures raisonnables; ni qu'on fonde. en partie la permission du vice sur le soin d'éviter le dérangement des lois des mouvements. On en pourrait conclure selon lui (Réponse posthume à M. Jaquelot, p. 183) que « Dieu n'a créé le monde que pour faire voir sa » science infinie de l'architecture et de la mécanique, sans que son » attribut de bon et d'ami de la vertu ait eu aucune part à la » construction de ce grand ouvrage. Ce Dieu ne se piquerait que » de science; il aimerait mieux laisser périr tout le genre humain » que de souffrir que quelques atomes allassent plus vite ou plus len- » tement que les lois générales ne le demandent. » M. Bayle n'aurait point fait cette opposition s'il avait été informé du système de l'harmonie générale que je conçois , et qui porte que le règne des causes efficientes et celui des causes finales sont parallèles entre eux; que Dieu n'a pas moins la qualité du meilleur monarque que celle du plus ^rand architecte ; que la matière est disposée en sorte que les lois du mouvement servent au meilleur gouvernement des esprits ; et qu'il se trouvera par conséquent qu'il a obtenu le plus de bien qu'il est possible, pourvu qu'on compte les biens métaphysiques, physiques et moraux ensemble.

248. Mais, dira M. Bayle, Dieu pouvant détourner une infinité de maux par un petit miracle, pourquoi ne l'employait-il pas? il donne tant de secours extraordinaires aux hommes tombés; mais

un petit secours de celle nature donné à Èvè empêchait sa chute, et rendait la tentation du serpent inefficace. Nous avons assez satisfait à ces sortes d'objections par cette réponse générale , que Dieu ne devait point faire choix d'un autre univers, puisqu'il en a choisi le meilleur, et n'a employé que les miracles qui y étaient nécessaires. On lui avait répondu que les miracles changent l'ordre naturel de l'univers : il réplique que c'est une illusion, et que le miracle des noces de Cana, par exemple, ne fit point d'autre changement dans l'air de la chambre sinon qu'au lieu de recevoir dans ses pores quelques corpuscules d'eau , il recevait des corpuscules de vin. Mais il faut considérer que le meilleur plan des choses étant une fois choisi, rien n'y peut être changé.

249. Quant aux miracles, dont nous avons déjà dit quelque chose ci-dessus, ils ne sont pas tous peut-être d'une même sorte : il y en a beaucoup apparemment que Dieu procure par le ministère de quelques substances invisibles, telles que les anges, comme le R. P. Malebranche le tient aussi ; et ces anges ou ces substances agissent selon les lois ordinaires de leur nature, étant jointes à des corps plus subtils et plus vigoureux que ceux que nous pouvons manier. Et des tels miracles ne le sont que comparativement, et par rapport à nous; comme nos ouvrages passeraient pour miraculeux auprès des animaux, s'ils étaient capables de faire leurs remarques là-dessus. Le changement de l'eau en vin pourrait être un miracle de cette espèce. Mais la création, l'incarnation et quelques autres actions de Dieu passent la force des créatures, et sont véritablement des miracles, ou même des mystères. Cependant si le changement de l'eau en vin à Cana était un miracle du premier rang, Dieu aurait changé par là tout le cours de l'univers à cause de la connexion des corps; ou bien il aurait été obligé d'empêcher encore miraculeusement cette connexion, et de faire agir les corps non intéressés dans le miracle, comme s'il n'en était arrivé aucun ; et après le miracle passé, il aurait fallu remettre toutes choses dans les corps intéressés mêmes, dans l'état où elles seraient venues sans le miracle : après quoi tout serait retourné dans son premier canal. Ainsi ce miracle demandait plus qu'il ne paraît.

250. Pour ce qui est du mal physique des créatures, c'est-à-dire de leurs souffrances, M. Bayle combat fortement ceux qui tâchent de justifier par des raisons particulières la conduite que Dieu a tenue à cet égard. Je mets à part ici les souffrances des animaux , et je vois que M. Bayle insiste principalement sur celles des hommes, peut-être parce qu'il croit que les bêtes n'ont point de sentiment : et c'est par l'injustice qu'il y aurait dans les souffrances des bêtes,

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, etc. PARTIE Ifl. 22 1 que plusieurs cartésiens ont voulu prouver qu'elles ne sont que des machines , quoniam sub Deo jitëto nemo innocem miser est : il est impossible qu'un innocent soit misérable sous un maître tel que Dieu. Le principe est bon, mais je ne crois pas qu'on en puisse inférer que les bêtes n'ont point de sentiment, parce que je crois, qu'à proprement parler, la perception ne suffit pas pour causer la misère, si elle n'est pas accompagnée de réflexion. Il en est de même de la félicité. Sans la réflexion, il n'y en a point :

O fortunatos nimium, sua si bona norint...

L'on ne saurait douter raisonnablement qu'il n'y ait de la douleur dans les animaux ; mais il parait que leurs plaisirs et leurs douleurs ne sont pas aussi vifs que dans l'homme : car ne faisant point de réflexion , ils ne sont point susceptibles, ni du chagrin qui accompagne la douleur, ni de la joie qui accompagne le plaisir. Les hommes sont quelquefois dans un état qui les approche des bêtes, et où ils agissent presque par le seul instinct, et par les seules impressions des expériences sensuelles : et dans cet état , leurs plaisirs et leurs douleurs sont fort minces.

251 . Mais laissons là les bêtes , et revenons aux créatures raisonnables. C'est par rapport à elles que M. Bayle agite cette question , s'il y a plus de mal physique que de bien physique dans le monde (Rép. aux Questions d'un provinc, ch. 75, tom. II). Pour la bien décider , il faut expliquer en quoi ces biens et ces maux consistent. Nous convenons que le mal physique n'est autre chose que le déplaisir, et je comprends là-dessous la douleur, le chagrin, et toute autre sorte d'incommodité. Mais le bien physique consiste-t-il uniquement dans le plaisisir? M. Bayle paraît être dans ce sentiment ; mais je suis d'opinion qu'il consiste encore dans un état moyen, tel que celui de la santé. L'on est assez bien quand on n'a point de mal : c'est un degré de la sagesse de n'avoir rien de la folie :

Sapientia prima est Stultitia caruissë.

C'est comme on est fort louable quand on ne saurait être blâmé avec justice :

Si non cn'pabor, sat mihi laudis erit.

Et sur ce pied-là, tous les sentiments qui ne nous déplaisent pas, tous les exercices de nos forces qui ne nous incommodent point, et dont l'empêchement nous incommoderait, sont des biens physiques lors même qu'ils ne nous causent aucun plaisir; car leur priva-

223 THÈODIOÉE*

lion est un ma! physique. Aussi ne nous apercevons-nous du bien de la santé, et d'autres biens semblables, que lorsque nous en sommes privés. Et sur ce pied-là, j'oserais soutenir que même en celte vie les biens surpassent les maux , que nos commodités surpassent nos incommodités, et que M. Descartes a eu raison d'écrire (lom. I®', lettre 9) que la raison naturelle nous apprend que nous avons plus de biens que de mauœ en cette vie.

252. Il faut ajouter que l'usage trop fréquent et la grandeur des plaisirs seraient un très-grqncj mal. H y en a qvi'Hippocrate a comparés avec le haut-mal, et Scioppius ne fit que semblant sans doute de porter envie aux passereaux, pour badiner agréablement dans un ouvrage savant, mais plus que badin. Les viandes de haut goût font tort à la santé et diminuent la délicatesse d'un sentiment exquis ; et généralement les plaisir» corporels sont une espèce de dépense en esprits, quoiqu'ils soient mieux réparés dans les uns que dans les autres.

253. Cependant, pour prouver que le mal surpasse le bien, on cite M. de La Mothe-Le Vayer (lettre 134) qui n'eût point voulu revenir au monde, s'il eût fallu qu'il jouât le môme rôle que la Providence lui avait déjà imposé. Mais j'ai déjà dit que je crois qu'on accepterait la proposition de celui qui pourrait renouer le fil de la parque , si on nous promettait un 4M)uveau rôle , quoiqu'il ne dût pas être meilleur que le premier. Ainsi de ce que M. de La Mothe- Le Vayer a dit il ne s'ensuit point qu'il n'eût point voulu du rôle

Su'il avait déjà joué, s'il eût été nouveau comme il semble que [. Bayle le prend.

254. Les plaisirs de l'esprit sont les plus purs et les plus utiles pour faire durer la joie. Cardan, déjà vieillard, était si content de son état qu'il protesta avec serment qu'il ne le changerait pas avec celui d'un jeune homme des plus riches mais ignorant. M. de La Mothe- Le Vayer le rapporte lui-même sans le critiquer. Il paraît que le savoir a des charmes qui ne sauraient être copçus par ceux qui ne les ont point goûtés. Je n'entends pas un sin^ple savoir des faits, sans celui des raisons ; mais tel que celui de Cardan, qui était effectivement un grand homme avec tous ses défauts, et aurait été incomparable sans ces défauts :

Félix qui potuit rerum c'ognoscere causas , 4 (que me tus omnçs §t Inç^orabile ffitum Subjecitpedibus...

Ce n'est pas peu de chose d*être content de Dieu et de l'univers; de ne point craindre ce qui nous est destiné, ni de se plaindre de

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, etc. PARTIE m. 2î3

ce qui nous arrive. La connaissance des vrais principes nous donne cet avantage , tout autre que celui que les stoïciens et leg épicuriens liraient de leur philosophie. Il y a autant de différence entre la véritable morale et la leur, qu'il y en a entre la joie et la patience t car leur tranquillité n'était fondée que sur la nécessité ; la nôtre le doit être sur la perfection et sur la beauté des choses, sur notre propre félicité.

258. Mais que dirons-nous des douleurs corporelleô? ne peuvent-elles pas être assez aigres pour interrompre cette tranquillité du sage? Aristote en demeure d'accord \ les stoïcien» étaient d'un autre sentiment, et même les épicuriens. M. Descartes a renouvelé celui de ces philosophes : il dit dans la lettre qu'on vient de citep^ que n même parmi les plus tristes accidents et les plus pressantes «douleurs, on y peut toujours être content, pourvu qu'on sache » user de la raison. » M. Bayle dit là-dessus (Rép. au prov., t. IH, ch. 45T, pag. 99 <) que c'est ne rien dire, que &e8t nous marquer un remède dont presque personne ne sait la préparation. Je tiens que la chose n'est point impossible, et que les hommes y pourraient parvenir à force de méditation et d'exercice. Car satis parler des vrais martyrs et de ceux qui ont été assistés extraordinairement d'en haut, il y en a eu de faux qui les ont imités ; et cet esclave espagnol qui tua le gouverneur carthaginois pour venger son maître , et qui en témoigna beaucoup de joie dans les plus grands tourments , peut faire honte aux philosophes. Pourquoi n'irail-on pas aussi loin que lui? On peut dire d'un avantage comme d'un désavantage :

Cuivis potést accidef ç, ç[uod c^iquam potest.

256. Mais encore aujourd'hui, des nations entières, comfne les Hurons, les Iroquai?*, les Sql^bis et autres peuples de l'Amérique, nous font une grande leçon là-dessus : l'on ne gaurfiit lire sans étonnement avec quelle intrépidité et presque insensibilité , ils bravent leurs ennemis qui les rôtissent à petit feu et les mangent par tranches. Si de telles gens pouvaient garder les avantages du corps et du cœur et les joindre à nos connaissances) ils nous pas^ seraient de toutes les manières :

Extat ut in mediis turris aprica casis.

Ils seraient, par rapport à nous, ce qu'un géant est à un nain , une montagne à une colline :

Qi^antus Eryx, et quantus Athos, gandetque nivali Vertice se attoUens pater Açennibas ad auras.

257. Tout ce qu'une merveilleuse vigueur de corps et d'esprit fait dans ces sauvages entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être. acquis parmi nous par l'éducation, par des mortifications bien assaisonnées, par une joie dominante fondée en raison , par un grand . exercice à conserver une certaine présence d'esprit au milieu des distractions et des impressions les plus capables de la troubler. On raconte quelque chose d'approchant des anciens Assassins, sujets et élèves du vieux ou plutôt seigneur (senior) de la Montagne. Une telle école, mais pour un meilleur but, ^rait bonne pour les missionnaires qui voudraient rentrer dans le Japon. Les gymnosophistes des anciens Indiens avaient peut-être quelque chose d'approchant ; et ce Galanus , qui donna au grand Alexandre le spectacle de se faire brûler tout vif, avait sans doute été encouragé par de grands exemples de ses maîtres , et exercé par de grandes souffrances à ne point redouter la douleur. Les femmes de ces mêmes Indiens , qui demandent encore aujourd'hui d'être brûlées avec les corps de leurs maris, semblent tenir encore quelque chose du courage de ces anciens philosophes de leur pays. Je ne m'attends pas qu'on fonde sitôt un ordre religieux dont le but soit d'élever l'homme à ce haut point de perfection : de telles gens seraient trop au-dessus des autres , et trop formidables aux puissances. Comme il est rare qu'on soit exposé aux extrémités où l'on aurait besoin d'une si grande force d'esprit, on ne s'avisera guère d'en faire provision aux dépens de nos commodités originaires, quoiqu'on y gagnerait incomparablement plus qu'on n'y perdrait.

258. Cependant cela même est une preuve que le bien surpasse déjà le mal, puis qu'on n'a pas besoin de ce grand remède. Euripide l'a dit aussi :

n^iio) Ta ^ridTOi. Twv xa)c&>v eîvat pporoîç» Mala nostra longe judico vinci a bonis.

Homère et plusieurs autres poètes étaient d'un autre sentiment, et le vulgaire est du leur. Cela vient de ce que le mal excite plutôt notre attention que le bien : mais cette même raison confirme que le mal est plus rare. Il ne faut donc pas ajouter foi aux expressions chagrines de Pline, qui fait passer la nature pour une marâtre, et qui prétend que l'homme est la plus misérable et la plus vaine de toutes les ciiéatures. Ces deux épithètes ne s'accordent point : on n'est pas assez misérable, quand on est plein de soi-même. Il est vrai que les hommes ne méprisent que trop la nature humaine ; apparemment parce qu'ils ne voient point d'autres créatures capa-

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, etc. PARTIE UI. 225

• bles d'exciter leur émulation ; mais ils ne s'estiment que trop, et ne se contentent que trop facilement en particulier. Je suis donc pour Méric Casaubon , qui dans ses notes sur le Xénopliane do Diogène Laerce, loue fort les beaux sentiments d'Euripide, jusqu'à lui attribuer d'avoir dit des choses, quœ'spirant 33Ô7rv«y<jov pectus, Sénèque (lib. 4, cap. 5 de Benefic.) parle éloquemment des biens dont la nature nous a comblés. M. Bayle dans son Dictionnaire, article Xénophane, y oppose plusieurs autorités, et entre autres celle du poète Diphilus dans les collections de Stobée, dont le grec pourrait être exprimé ainsi en la lin :

Fortuna cyalhis bibere nos datis jubcns, Infandit uno terna pro bono mala.

259. M. Bayle croit que s'il ne sagissait que du mal de coulpe, ou du mal moral des hommes, le procès serait bientôt terminé à l'avantage de Pline, et qu'Euripide perdrait sa cause. En cela je ne m'y oppose pas ; nos vices surpassent sans doute nos vertus, et c'est l'effet du péché originel. Il est pourtant vrai qu'encore làdessus le vulgaire outre les choses, et que même quelques théologiens abaissent si fort l'homme, qu'ils font tort à la providence de l'auteur de l'homme. C'est pourquoi je ne suis pas pour ceux qui ont cru faire beaucoup d'honneur à notre religion, en disant que les vertus des païens n'étaient que splendida peccatùy des vices éclatants. C'est une saillie de saiiit Augustin qui n'a point de fondement dans la sainte Écriture, et qui choque la raison* Mais il ne s'agit ici que du bien et du mal physique, et il faut comparer particulièrement les prospérités et les adversités de cette vie. M. Bayle voudrait presque écarter la considération de la santé ; il la compare aux corps raréfiés qui ne se font guère sentir, comme Tair, par exemple ; mais il compare la douleur aux corps qui ont beaucoup de densité, et qui pèsent beaucoup en peu de volume. Mais la douleur même fait connaître l'importance de la santé, lorsque nous en sommes privés. J'ai déjà remarqué que trop de plaisirs corporels seraient un vrai mal, et la chose ne doit pas être autrement; il importe trop que l'esprit soit libre. Lactance (Divm. Instit., lib. 3, cap. 18) avait dit, que les hommes sont si délicats qu'ils se plaignent du moindre mal, comme s'il absorbait tous les biens dont ils ont joui. M. Bayle dit là-dessus qu'il suffit que les hommes soient de ce sentiment, pour juger qu'ils sont mal, puisque c'est le sentiment qui fait la mesure du bien ou du mal. Mais je réponds, que le présent sentiment n'est rien moins que la véritable mesure du bien et du mal passé et futur. Je lui accorde qu'on est mal, pendant qu'on

fait ces réflexions chagrines ; mais cela n*empêche point qu'on n'ait été bien auparavant, et que tout compté et tout rabattu, le bien ne surpasse le mal

260. Je ne m'étonne pas que les païens, peu contents de leurs dieux, se soient plaints de Prométhée et d'Épiméthée, de ce qu'ils avaient forgé un aussi faible animal que l'homme; et qu'ils aient applaudi à la fable du vieux Silène nourricier de Bacchus, qui fut pris par le roi Midas, et pour le prix de sa délivrance lui enseigna cette prétendue belle sentence ; que le premier et le plus grand des biens était de ne point naître, et le second, de sortir promptement de cette vie (Cic. Tuscul. lib. 1). Platon a cru que les ânaes avaient été dans un état plus heureux, et plusieurs des anciens, etCicéron entre autres dans sa Consolation (au rapport de Lactance), ont cru que pour leurs péchés elles ont été confinées dans les corps, comme dans une prison. Ils rendaient par là une rafson de nos maux, et confirmaient leurs préjugés contre la vie humaine : il n'y a point de belle prison. Mais outre que même, selon ces mêmes païens, les maux de celte vie seraient contre-balancés et surpassés par les biens des vies passées et futures ; j'ose dire qu'en examinant les choses sans prévention, nous trouverons que l'un portant l'autre, la vie humaine est passable ordinairement ; et y joignant les motifs de la religion, nous serons contents de l'ordre que Dieu y a mis. Et pour mieux juger de nos biens et de nos maux, il sera bon de lire Cardan de utilitate eœ adversis capienda, et Novarini de occuUis Dei beneficiis.

Î64 . M. Bayle s'étend sur les malheurs des grands, qui passent pour les plus heureux : l'usage continuel du beau côté de leur condition les rend insensibles au bien, mais très-sensibles au mal. Quelqu'un dira : Tant pis pour eux; s'ils ne savent pas jouir des avantages de la nature et de la fortune, est-ce la faute de Tune ou de l'autre ? Il y a cependant des grands plus sages, qui savent mettre à profit les faveurs que Dieu leur a faites, qui se consolent facilement de leurs malheurs, et qui tirent même de l'avantage de leurs propres fautes. M. Bayle n'y prend point garde; et il aime mieux écouter Pline qui croit qu'Auguste, prince des plus favorisé» de la fortune, a senti pour le moins autant de mal que de bien. J'avoue qu'il a trouvé de grands sujets de chagrin dans sa famille, et que le remords d'avoir opprimé la république Ta peut-être tourmenté : mais je crois du'il a été trop sage pour s'affliger du premier, et que Mécénas lui a fait concevoir apparemment que Rome avait besoin d'un maître. Si Auguste n'avait point été converti sur ce point, Virgile n'aurait jamais dit d'un damné :

• ESSAIS SUR LA BOMTJ^ DE DIEU, etc. PARTIE III. 227

Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem Imposuit, flxit legM pretio atqutt reAxit.

Auguste aurait cru que lui et César étaient désignés par ces vers, qui parlent d'un maître donné à un état libre. Mais il y a de l'apparence qu'il en faisait aussi peu d'application à son règne, qu'il regardait comme compatible avec la liberté, et comme un remède nécessaire des maux 'publics, que les princes d'aujourd'hui s'appliquent ce qui se dit des rois blâmés dans le Télémaque de M, dp Cambray. Chacun croit être dans le bon droit. Tacite, auteur désintéressé, fait l'apologie d'Auguste en deux mots, au commencement de ses Annales. Mais Auguste a pu mieux que personne juger de son bonheur : il paraît être. mort content, par une raison qui prouve qu'il était content de sa vie ; car en mourant il dit un vers grec à ses amis, qui signifie autant que ce Plaudite qu'on avait coutume de dire à l'issue d'une pièce de théâtre bien jouée. Suétone le rapporte :

A^Tf Kp^Tov Kat fri;rrfc vpfî( ficrà XapâHc xrumSo'aTf .

2162. Mais quand même il serait échu plus de mal que de bien au genre humain, il suffit par rapport à Dieu, qu'il y a incompa^ rablement plus de bien que de mal dans l'univers. Le rabbin Maimonide (dont on ne reconnaît pas assez le mérite, en disant qu'il est le premier des rabbins qui ait cessé de dire des sottises) a aussi fort bien jugé de' cette question de la prévalence du bien sur le mal dans le monde. Voici ce qu'il dit dans son Docior perplexo^ rum (p. 3, ohap. 42). « Il s'élève souvent des pensées dans les « âmes des personnes mal instruites, qui les font croire qu'il y a 2> plus de mal que de bien dans le monde : et Ton trouve souvent » dans les poésies et dans les chansons des païens, que c'est comme » un miracle quand il arrive quelque chose de bon, au lieu que les j» mawr sont ordinaires et continuels. Cette erreur ne s'est pas seu* » lement emparée du vulgaire, ceux mêmes qui veulent passer pour » sages ont donné là-dedans. Et un auteur ^célèbre, nommé Alrasi, » dans son Sepher Elobuth ou Théosophie, y a mis plus de maux » que de biens, et qu'il se trouverait, en comparant les récréations D et les plaisirs dont l'homme jouit en temps de tranquillité, avec j» les douleurs, les tourments, les troubles, les défauts, les soucis, » les chagrins et les affiictions dont il est accablé, que notre vie est » un grand mal, et une véritable peine qui nous est infligée pour » nous punir. » Maimonide ajoute , que la C9use de leur erreur extravagante est, qu'ils s'imaginent que la nature n'a été faite que

pour eux, et qu'ils comptent pour rien ce qui est distinct de leur personnne; d'oîi ils infèrent que quand il arrive quelque chose contre leur gré, tout va mal dans l'univers.

263. M. Bayle dit que cette remarque de Maimonide ne va point au but, parce que là question est, si parmi les hommes le mal surpasse le bien. Mais considérant les paroles du rabbin, je trouve que la question qu'il forme est générale, et qu'il a voulu réfuter ceux qui la décident par une raison particulière, tirée des maux du genre humain, comme si tout était fait pour l'homme : et il y a de l'apparence que l'auteur qu'il réfute a aussi parlé du bien et du mal en général. Maimonide a raison de dire que si l'on considérait la petitesse de l'homme par rapport à l'univers, on comprendrait avec évidence que la supériorité du mal, quand il se trouverait parmi les hommes, ne doit pas avoir lieu pour tîela parmi les anges, ni parmi les corps célestes, ni parmi les éléments et les mixtes inanimés, ni parmi plusieurs espèces d'animaux. J'ai montré ailleurs, qu'en supposant que le nombre des damnés surpassât celui des sauvés, supposition qui n'est pourtant pas absolument certaine, on pourrait accorder qu'il y a plus de mat que de bien, par rapport au genre humain qui nous est connu. Mais j'ai donné à considérer que cela n'empêche point qu'il n'y ait incomparablement plus de bien que de mal moral et physique dans les créatures raisonnables en général, et que la cité de Dieu, qui comprend toutes ces créatures, ne soit le plus parfait état : comme en considérant le bien et le mal métaphysique, qui se trouve dans toutes les substances, soit douées, soit destituées d'intelligence, et qui pris dans cette latitude comprendrait le bien physique et le bien moral, il faut dire que l'univers, tel qu'il est actuellement, doit être le meilleur de tous les systèmes.

264. Au reste, M. Bayle ne veut point qu'on fasse entrer notre faute en ligne de compte, lorsqu'on parle de nos souffrances. Il a raison, quand il s'agit simplement d'estimer ces souffrances; mais il n'en est pas de même, quand on demande s'il faut les attribuer à Dieu : ce qui est principalement le sujet des difficultés de M. Bayle, quand il oppose la raison ou l'expérience à la religion. Je sais qu'il a coutume de dire qu'il ne sert de rien de recourir à notre franc arbitre, puisque ses objections tendent encore à prouver que l'abus du franc arbitre ne doit pas moins être mis sur le compte de Dieu qui l'a permis, et qui y a concouru; et il débite comme une maxime, que pour une difficulté de plus ou do moins, on ne doit pas abandonner un système. C'est ce qu'il avance particulièrement en faveur des méthodes des rigides, et du dogme des

ESSArS SUR LA BOiNTÉ UE DIEU, elc. PARTIE III. 2VJ

supralapsaires. Car il s'imagine qu'on se peut tenir à leur sentiment, quoiqu'il laisse toutes les difficultés en leur entier ; parce que les autres systèmes, quoiqu'ils en fassent cesser quelques-unes, ne peuvent pas les résoudre toutes. Je tiens que le véritable système que j'ai expliqué, satisfait à tout : cependant, quand cela ne serait point, j'avoue que je ne saurais goûter cette maxime de M. Bayle, et je préférerais un système qui lèverait une grande partie des difficultés, à celui qui ne satisferait à rien. Et la considération de la méchanceté des hommes qui leur attire presque tous leurs malheurs, fait voir au moins qu'ils n'ont aucun droit de se plaindre. Il n'y a point de justice qui doive se mettre en peine de l'origine de la malice d'un scélérat, quand il n'est question que de le punir : autre chose est, quand il s'agit de l'empêcher. L'on sait bien que le naturel, l'éducation, la conversation, et souvent même le hasard, y ont beaucoup de part ; en est-il moins punissable ?

265. J'avoue qu'il reste encore une autre difficulté : car si Dieu n'est point obligé de rendre raison aux méchants de leur méchanceté, il semble qu'il se doit à lui-même, et à ceux qui l'honorent et qui l'aiment, la justification de son procédé à l'égard de la pcrm'ssion du vice et du crime. Mais Dieu y a déjà satisfait autant qu'il en est besoin ici-bas : et en nous donnant la lumière de la raison, il nous a fourni de quoi satisfaire à toutes les difficultés. J'espère de lavoir montré dans ce discours, et d'avoir éclairci la chose dans la partie précédente de. ces Essais, presque autant qu'il se peut faire par des raisons générales. Après cela, la permission du péché étant justifiée, les autres maux qui en sont une suite ne reçoivent plus aucune dfficulté; et nous sommes en droit de nous borner ici au mal de coulpe, pour rendre raison du mal do peine comme fait la sainte Écriture, et comme font presque tous les Pères de l'Église et les prédicateurs. Et afin que Ton ne dise pas que cela n'est bon que per la predica, il suffit de considérer qu'après les solutions que nous avons données, rien ne doit paraîlre plus juste ni plus exact que cette méthode. Car Dieu ayant trouvé déjà parmi les choses possibles avant ses décrets actuels, l'homme abusant de sa liberté, et se procurant son malheur, n'a pu se dispenser do l'admettre à l'existence, parce que le meilleur plan général le demandait : de sorte qu'on n'aura plus besoin de dire avec M. Jurieu qu'il faut dogmatiser comme saint Augustin, et prêcher comme Pelage.

266. Cette méthode de dériver le mal de peine du mal de coulpe, qui ne saurait être blâmée, sert surtout pour rendre raison du plus grand mal physique, qui est la damnation. Ernest Sonerus,

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