Voilà qui est raisonner d'une étrange manière ! Qoelte
300 ^ ÏHÉODlCÉE.
nécessité y a-(-il qu'on sache toujours comment se fait ce qu'on fait? Les sels, les métaux, les plantes, les animaux, et mille autres corps animés ou inanimés, savent-ils comment se fait ce qu'ils font, et ont-ils besoin de le savoir ? Faut-il qu'une goutte d'huile ou de graisse entende la géométrie, pour s'arrondir sur la surface de l'eau ? Coudre des points est autre chose : on agit pour une fin, il faut en savoir les moyens. Mais nous ne formons pas nos idées, parce que nous le voulons ; elles se forment en nous , elles se forment par nous, non pas en conséquence de notre volonté, mais suivant notre nature et celle des choses. Et comme le fœtus se forme dans l'animal , comme mille autres merveilles de la nature sont produites par un certain instinct que Dieu y a mis , c'est-àdire en vertu de la préformation divine, qui a fait ces admirables automates propres à produire mécaniquement de si beaux effets ; il est aisé de juger de même que l'âme est un automate spirituel, encore plus admirable ; et que c'est par la préformation divine qu'elle produit ces belles idées, où notre volonté n'a point de part, et où notre art ne saurait atteindre. L'opération des automates spirituels, c'est-à-dire des âmes, n'est point mécanique; mais elle contient éminemment ce qu'il y a de beau dans la mécanique : les mouvements, développés dansles corps, y étant concentrés par la représentation , comme dans le monde idéal , qui exprime les lois du monde actuel et leurs suites; avec cette différence du monde • idéal parfait qui est en Dieu, que la plupart des perceptions dans les autres ne sont que confuses. Car il faut savoir que toute substance simple enveloppe l'univers par ses perceptions confuses ou sentiments, et que la suite de ces perceptions est réglée par la nature particulière de celte substance ; mais d'une manière qui exprime toujours toute la nature universelle : et toute perception présente tend à une perception nouvelle, comme tout mouvement qu'elle représente tend à un autre mouvement. Mais il est impossible que l'âme puisse connaître distinctement toute sa nature, et s'apercevoir comment ce nombre innombrable de petites perceptions entassées, ou plutôt concentrées ensemble, s'y forme : il faudrait pour cela qu'elle connût parfaitement tout l'univers qui y eat enveloppé, c'est-à-dire qu'elle fût un Dieu. ' 404. Pour ce qui est des velléités , ce ne sont qu'une espèce fort imparfaite de volontés conditionnelles. Je voudrais, si je pouvais : Liberet, si liceret ; et dans le cas d'une velléité , nous ne voulons pas proprement vouloir, mais pouvoir. C'est ce qui fait -qu'il n'y en a point en Dieu, et il ne faut point les confondre avec les volontés antécédentes. J'ai assez expliqué ailleui*s que notre
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empire sur les volilions ne saurait être exercé que d'une nnanière indirecte , et qu'on serait malheureux si l'on était assez le maître chez soi pour pouvoir vouloir sans sujet, sans rime et sans raison. Se plaindre de n'avoir pas un tel empire, ce serait raisonner comme Pline, qui trouve a redire à la puissance de Dieu, parce qu'il ne se peut point détruire.
405. J'avais dessein de finir ici, après avoir satisfait, ce me semble, à toutes les objections de M. Bayle à ce sujet, que j'ai pu rencontrer dans ses ouvrages. Mais m'élant souvenu du dialogue de Laurent Valla sur le libre arbitre contre Boëce , dont j'ai déjà fait mention, j'ai cru qu'il serait à propos d'en rapporter le précis, en gardant la forme du dialogue^ et puis de poursuivre où il finit, en continuant la fiction qu'il a commencée : et cela bien moins pour égayer la matière que pour m'expliquer, sur la fin de mon discours, de la manière la plus claire et la plus populaire qui me soit possible. Ce dialogue de Valla, et ses livres sur la Volupté et le Vrai bien, font assez voir qu'il n'était pas moins philosophe qu'humaniste. Ces quatre livres étaient opposés aux quatre livres de la Consolation de Boëce, et le dialogue au cinquième. Un certain Antoine Glarea, Espagnol, lui demande un éclaircissement sur la difficulté du libre arbitre , aussi peu connu qu'il est digne de l'être, d'où dépend la justice et l'injustice, le châtiment et la récompense dans cette vie, et dans la vie future. Laurent Valla lui répond qu'il faut se consoler d'une ignorance, qui nous est commune avec tout le monde, comme l'on se console de n'avoir point les ailes des oiseaux.
406. Antoine. Je sais que vous me pouvez donner des ailes, comme un autre Dédale, pour sortir de la prison de l'ignorance, et pour m'élever jusqu'à la région de la vérité, qui est la patrie des âmes. Les livres que j'ai vus ne m'ont point satisfait, pas même le célèbre Boëce, qui a l'approbation générale. Je ne sais s'il a bien compris lui-même ce qu'il dit de l'entendement de Dieu, et de l'élernité supérieure au temps. Et je vous demande votre sentiment sur sa manière d'accorder la prescience avec la liberté. Laurent. J'appréhende de choquer bien des gens en réfutant ce grand homme; je veux pourtant préférer à cette crainte l'égard que j'ai aux prières d'un ami, pourvu que vous me promettiez... Antoine. Quoi ? Laurent. C'est que, lorsque vous aurez dîné chez moi, vous ne demanderez point que je vous donne à souper : c'est-à-diro je désire que vous soyez content de la solution de la question que vous m'avez faite, sans m'en proposer une autre.
407. Antolne. Je vous le promets. Voici le point de la difficulté :
30d tHtomOÈE.
si Dieu a (>révu la trahison de Judas, il était nécessaire qu'it trahît, il était impossible qu'il ne trahît pds. H n'y a point d'obligation à l'impossible.. Il ne péchait donc pas, il ne méritait point d'être puni. Cela détruit la justice et la religion, avec la crainte de Dieu* Laurent. Dieu a prévu le péché ; mais il n'a point forcé l'homme à le commettre : le péché est volontaire. Antoine. Celte Tolonté était nécessaire, {misqu'elle était prévue. Laurén*. Si ma science ne fait pas que les choses passées ou présentes existent, mat prescience ne fera pas no» plus exister les futures.
408. Antoine. Cette comparaison est trompeuse : le présent ni fe passé ne saufaien* être changés, ils sont déjà nécessaires , mais fe futur, muable en soi , devient fixe et nécessaire par la prescience. Feignons qu'un dieu du paganisme se vante de savoir l'avenir; je loi demanderai s'il sait quel pied je mettrai devant , puis je ferai le contraire de ce qu'il aura prédit. Laurent. Ce dieu sait ce que vous voudrez faire. Antoine. Comment le sait-il, puisque je ferai le contraire de ce qu'il dit, et je suppose qu'il dira ce qu'A pense? Laurent. Votre fiction est fausse : Dieu ne vous répondra pas ; ou bien s'il vous répondait, la vénération que vous auriez pour lui vous ferait hâle^ de faire ce qu'il aurait dit : sa prédiction vous serait un ordre. Mais nous avons changé de question. Il ne s'agit point de ce que Dieu prédira, mais de ce qu'il prévoit. Revenons donc à la prescience, et distinguons entre te nécessaire et le certain. Il n'est pas impossibte que ce qui est prévu n'arrive pas; mais it est infaillible qu'il arrivera. Je puis devenir soldat ou prêtre, mais je ne le deviendrai pas.
409. Antoine: C'est ici que je vous tieifâ. La règle des philosophes veut que tout ce qui est possible puisse être considéré comme existant. Mais si ce que vous dites être possible, c'est-à-dire un événeuient différent de ce qui a été prévu, arrivait actuellement, Dieu se serait trompé. Laurent. Iss règles des philosophes ne sont point des oracles pour moi. Celle-ci particulièrement h'est point exacte. Les deux contradictoires sont souvent possibles toutes deux, estce qu'elles peuvent aussi exister toutes deux? Mais pour vous donner plus d'éclaircissement, feignons que Sextus Tarquinrus, venant à Delphes pour consulter l'oracïe d'Apollon, ait pour réponse :
Exul inopsque cades irata pulsus ab urbe. -'
Pauvre et banni de ta patrie , On te verra perdre la vie.
Le jeune homme s'en plaindra : Je vous ni apporté on présent
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU, etc. PARTIE IIÏ. 303
royal, ô Apollon, et vous m*aniK)ncez un sort si malheureux? Apollon lui dira : Votre présent m'est agréable , et je fais ce que vous me demandez, je vous dis ce qui arrivera. Je sais l'avenir, mais je ne le fais pas. Allez vous plaindre à Jupiter et aux parques. Sextus serait ridicule s'il continuait après cela de se plaindre d'Apollon ; n'est-il pas vrai? AivroiNE. Il dira : Je vous remercie, ô saint Apollon, de m'avoir découvert la vérité. Mais d'où vient que Jupiter ast si cruel à mon égard, qu'il prépare un destin si dur à un homme innocent, à un adorateur religieux des dieux? Laurent. Vous, innocent? dira Apollon. Sachez que vous serez superbe, que vous commettrez des adultères, que vous serez traître à la patrie. Sextus pourrait-il répliquer : C'est vous qui en êtes la cause , à Apollon ; vous me forcez de le faire en le prévoyant? Antoine. J'avoue qu'il aurait perdu le sens , s'il faisait cette réplique. Laurent. Donc le traître Judas ne peut point se plaindre non plus de la prescience de Dieq. St voilé la solution de votre q^uestiop.
410. Antoine. Vous m'avez satisfait au delà de ce que j'espérais, vous avez fait ce que Boëce n'a pu faire : je vous en serqii obligé toute ma vie. Laurent. Cependant, poursuivons encore un peu notre historiette, j^extus dira ; Non , Apollon , je ne veux point faire ce que yous dites. Antoine. Com^ont ! dira le dieu , je serais donc un menteur? Je vous le répète encore, vous ferez tout ce que je viens de dire. Laurent. Sextus prierait peqt-ètre les dieux de changer les destins , de lui donner qn meilleur cqsur. Antoine, On lui répondrait ;
D«8ine fata deûm flecti sperare precando.
Il ne saurait fair^ mentir la prescience divine. Mais que dira donc Sextus? n'éclateral-il pas en plaintes contre les dieux? ne dira-t-il pas : Comment? je ne suis donc point libre? il n'est pas dans mon pouvoir de suivre la vertu? Laurent. Apollon lui dira peut-être : Sachez, mon pauvre Sextus, que les tiieux font chacun tel qu'il est, Jupiter a fait le loup ravissant, le lièvre timide, l'âne sot et le lion courageux. Il vous g donné une âme méchante et incorrigible; vous agirez conformément à votre paturel, et Jupiter vous traitera comme vos actions le mériteront, il en a juré par le Styx.
41 1 . Antoine. Je vous avoue qu'il me semble qu'Apollon en s'excusant, accuse Jupiter plus qu'il n'accuse Sextus : etSei^tuslui répondrait : Jupiter condamne donc en moi son propre crime, et c'est lui qui est le seul coupable. Il me pouvait faire tout autre ; mais fait comme je suis, je dois agir comme il a voulu. Pourquoi donc me punit-il? Pouvaisr-je résister ^ sa volonté? Laurent. Je
304 THÊODICÉE.
VOUS avoue que je me trouve arrêté ici aussi bien que vous. J\ii fait venir les dieux sur le théâtre , ApoHon et Jupiter, pour vous faire distinguer la prescience et la providence divine. J'ai fait voir qu'Apollon, que la prescience ne nuisent point à la liberté; mais je ne saurais vous satisfaire sur les décrets de la volonté de Jupiter, c'est-à-dire sur les ordres de la Providence. Antoine. Vous m'avez tiré d'un abîme et vous me replongez dans un autre abîme plus grand. Laurent. Souvenez-vous de notre contrat : je vous ai fait dîner et vous me demandez de vous donner à souper.
412. Antoine. Je vois maintenant votre finesse : vous m'avez attrapé, ce n'est pas un contrat de bonne foi. Laurent. Que voulezvous que je fasse? je vous ai donné du vin et des viandes de mon crû, que mon petit bien peut fournir ; pour le nectar et l'ambroisie, vous les demanderez aux dieux : cette divine nourriture ne se trouve point parmi les hommes. Écoutons saint Paul , ce vaisseau d'élection qui a été ravi jusqu'au troisième ciel , qui y a entendu des paroles inexprimables; il vous répondra par la comparaison du potier, par l'incompréhensibilité des voies de Dieu, par l'admiration de la profondeur de sa sagesse. Cependant il est bon de remarquer qu'on ne demande pas pourquoi Dieu prévoit la chose, car cola s'entend ; c'est parce qu'elle sera : mais on demande pourquoi il en ordonne ainsi, pourquoi il endurcit un tel, pourquoi il a pitié d'un autre. Nous ne connaissons pas les raisons qu'il en peut avoir, mais c'est assez qu'il soit très-bon et très-sage pour nous faire juger qu'elles sont bonnes. Et comme il est juste aussi , il s'ensuit que ses décrets et ses opérations ne détruisent point notre liberté.. Quelques-uns y ont cherché quelque raison. Ils ont dit que nous sommes faits d'une masse corrompue et impure , de boue. Mais Adam , mais les anges étaient faits d'argent et d'or, et ils n'ont pas laissé de pécher. On est encore endurci quelquefois après la régénération. Il faut donc chercher une autre cause du mal, et je dogle que les anges mêmes la sachent. Ils rie laissent pas d'être heureux et de louer Dieu. Boëce a plus écouté la réponse de la philosophie que celle du saint Paul ; c'est ce qui l'a fait échouer. Croyons à Jésus- Christ , il est la vertu et la sagesse de Dieu ; il nous apprend que Dieu veut le salut de tous : qu'il ne veut point la mort du pécheur. Fions-nous donc à la miséricorde divine , et ne nous en rendons pas incapables par notre vanité et par notre malice.
413. Ce dialogue de Valla est beau, quoiqu'il y ait quelque chose à redire- par-ci par-là; mais le principal défaut y est, qu'il coupe le nœud et qu'il semble condamner la Providence sous le nom do Jupiter qu'il fait presque auteur du péché. Poussons donc encore
ESSAIS SUR LA BONTÉ DR DÎEU, etc. PARTIR HI. 305 plus avant la petite fable. Sextus quittant Apollon à Delphes, va trouver Jupiter à Dodone. Il fait des sacrifices et puis il étale ses plaintes. Pourquoi m'avez-vous condamné , ô grand Dieu , à être méchant, à être malheureux? Changez mon sort et mon cœur, ou reconnaissez votre tort. Jupiter lui répondit : Si vous voulez renoncer à Rome , les Parques vous fileront d'autres destinées , vous deviendrez sage, vous serez heureux. Sextus. Pourquoi dois-je renoncer à l'espérance d'une couronne? ne pourrai-je pas être bon roi ? Jupiter. Non, Sextus ; je sais mieux ce qu'il vous faut. Si vous allez à Rome vous êtes perdu. Sextus ne pouvant se résoudre à un si grand sacrifice , sortit du temple et s'abandonna à son destin. Théodore , le grand sacrificateur, qui avait assisté au dialogue du dieu avec Sextus , adressa ces paroles à Jupiter : Votre sagesse est adorable, ô grand maître des dieux. Vous avez convaincu cet homme de son tort; il faut qu'il impute dès à présent son malheur à sa mauvaise volonté, il n'a pas le mot à dire. Mais vos fidèles adorateurs sont étonnés : ils souhaiteraient d'admirer votre bonté aussi bien que votre grandeur ; il dépendait de vous de lui donner une autre volonté. Jupîter. Allez à ma fille Pallas, elle vous apprendra ce que je dois fair.e.
44 1. Théodore fit le voyage d'Athènes : on hii ordonna de coucher dans le temple de la déesse. ^En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il y avait là un palais d'un brillant inconcevable et d'une grandeur immense. La déesse Pallas parut à la porte , environnée des rayons d'une majesté éblouissante,
... qualisque videri Cœlicolis et quanta solet.
Elle toucha le visage de Théodore d'un rameau d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà devenu capable de soutenir le divin éclat de la fille de Jupiter et de tout ce qu'elle lui devait montrer. Jupiter, qui vous aime, lui dit-elle, vous a recommandé à moi pour être instruit. Vous voyez ici le palais des destinées dont j'ai la garde. Il y a des représentations, non-seulement de ce qui arrive , mais encore de tout ce qui est possible ; et Jupiter en ayant fôit la revue avant le commencement du monde existant , a digéré les possibilités en mondes, et a fait le choix du meilleur de tous. Il vient quelquefois visiter ces lieux pour se donner le plaisir de récapituler les choses et de renouveler son propre choix, où il ne peut manquer de se complaire. Je n'ai qu'à parler et nous allons voir tout un monde que mon père pouvait produire , où se trouvera représenté tout ce qu'on en peut demander ; et par ce moyen on peut savoir encore ce
306 THÉQDICÉE.
qui arriverait, si telle ou telle possibilité devait exister. Et quan(f les conditions ne seront pas assez déterminées , il y aura autant qu'on voudra de tels mondes différents entre eux, qui répondront différemment à la même question en autant de manières qu'il est possible. Vous avez appris la géométrie quand vous étiez encore jeune , comme tous les Grecs bien élevés. Vous savez donc que , lorsque les conditions d'un point qu'on demande ne le déterminent pas assez et qu'il y en a une infmité, ils tombent tous dans ce que les géomètres appellent un lieu , et ce lieu au moins, qui est souvent une ligne, sera déterminé. Ainsi vous pouvez vous figurer une suite réglée de mondes qui contiendront tous et seuls le cas dont il s'agit , et en varieront les circonstances et les conséquences, liais si vous posez un cas qui ne diffère du monde actuel que dans une seule chose définie et dans ses suites , un certain monde déterminé vous répondra : Ces mondes sont tous ici, c'est-à-dire en idées. Je vous en montrerai où se trouvera, non pas tout à fait le même Sextus que vous avez vu^ cela ne se peut, il porte toujours avec lui ce qu'il sera , mais des Sextus approchants , qui auront tout ce que vous cqnnaissez déjà du véritable Sextus, mais non pas tout ce qui est déjà dans lui sans qu'on s'en aperçoive, ni; par copséquent, tout(^ qui lui arrivera encore. Vous trouverez dans un monde un Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un Sextus^ content d'un état médiocre , des Sex|us de toute espèce et d'une infinité de façons.
415. Là-dessus la déesse mena Théodore dans un des-apparte"* ments : quand il y fut, ce n'était plu^ un appartement, c'était un monde,
... solemque suum, sua sidéra nora^.
Par Tordre de Pallas on vit paraître Dodone avec le temple de Jupiter, et Sextus qui en sortait : on l'entendait dire qu'il obéirait au d jeu. Le voilà qui va à une ville placée entre deux mers, semblable à Corinibe, Il y achète un petit jardin ; en le cultivant il trouve un trésor; il devient un homme riche, aimé, considéré; il meurt dans une grande vieillesse, chéri de toute la ville. Thépdor* vit toute sa vie comme d'un coup d'œil, et comma dans uqe représentation de fhéâtre, \\ y avait un grand volume d'écriture dans cet appartement ; Théodore ne put s'empêcher de demander pe que cela VQU' lait dire. C'est l'histoire de ce monde où nous sommes msiinteuant eu visite, lui dit la déesse : c'est le livre d@ ses d^stjpées* Vous avez vu un nombre sur le fpont de Sextus, çherohez dans pe livre l'endroit qu'il marque. Théodore le cherchp , et y (rouva l'histoire de Sextus plus ample que eelle qu il avait vue eu abrégé. Mettez le
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE WEU, etc. PARTIE IH. 30?
doigt sur la ligne qu'il vous plaira, lui dit Pillas» et vous verrez représenté effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros. Il obéit y et il vit paraître toutes les particularités d'une partie de la vie de ce Sextus. Il passa dans un autre appar^ tement, et voilà un autre monde, un autre Sextus, qui, sortant du temple , et résolu d'obéir à Jupiter , va en Thrace. Il y épouse la fîUe du roi , quj n'avait point d'autres enfants, et lui succède. Il est adoré de ses sujets. On allait en d'autres chambres, et on voyait toujours de nouvelles scènes.
41 6. Les appartements allaient en pyramide ; ils devenaient tou~ jpurs plus b0aljx à mesure qu'on montait vers la pointe, et il^ représentaient de plus beaux mondes^. On vint enfin dans Iq suprême qui terminait la pyramide et qui était le plus beau de tous; car la pyramide avait un commencement, mais on n'en voyait point la fin; elle avait une pointe, mais point de base; elle allait croissant à l'infini. C'est, comme la déesse l'expliqua, parce qu^entre une infmité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun ; mais il n'y en a aucun qui n'en ait encore de moins parfaits au-dessous de lui : c'est pourquoi la pyramide descend à l'infini. Théodore entrant dans cet appartement suprême, se trouva ravi en extase; il lui fallut le secours de la déesse ; une goutte d'une liqueur divine mise sur la langue le remit. Il ne se sentait pas de joie. Nous sommes dans le vrai monde actuel, dit la déesse, et vous y êtes à la source du bonheur. Voilà ce que Jupiter vous y prépare, si vous continuez de le servir fidèlement. Voici Sextus tel qu'il est et tel qu'il sera actuellement. Il sort du temple tout en colère , il méprise le conseil des dieux. Vous le voyez allant à Rome, mettant tout en désordre, violant la femme de son ami. Le voilà chassé avec son père, battu, malheureux. Si Jupiter avait pris ici un Sextus heureux à Corinthe, ou roi en Thrace, ce ne serait plus ce monde. Et cependant il ne pouvait manquer de choisir ce monde , qui surpasse en perfection tous les autres , qui fait la pointe de la pyramide : autrement Jupiter aurait renoncé à sa sagesse, il m'aurait bannie, moi qui suis sa fille. Vous voyez que mon père n'a point fait Sextus méchant; il l'était de toute éternité, il l'était toujours librement : il n'a fait que lui accorder l'existence, que sa sagesse ne pouvait refuser au monde où il est conjpris : il l'a fait passer de la région des possibles à celle des êtres actuels. Le crime de Sextus sert à de grandes choses; il en naîtra un grand empire qui donnera de grands exemples. Mais cela n'est rien au prix du total de ce monde, dont vous admirerez la beauté, lorsqu'après un heureux
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passage de cet état mortel à un autre meilleur, les dieux vous auront rendu capable de la connaître.
H7. Dans ce moment Théodore s'éveille, il rend grâces à la déesse, il rend justice à Jupiter, et pénétré de ce quMl a vu et entendu , il continue la fonction de grand sacrificateur avec tout le zèle d'un vrai serviteur de son Dieu, avec toute la joie dont un mortel est capable. Il me semble que cette continuation de la fiction peut éclaircir la difficulté à laquelle Valla n'a point voulu toucher. Si Apollon a bien représenté la science divine de la vision (qui regarde les existences), j'espère que Pallas n^aura pas mal fait le personnage de ce qu'on appelle la science de simple intelligence ( qui regarde tous les possibles), où il faut enfin chercher la source des choses.