‹ Œuvres de LeibnizChapitre 19 sur 47 · DE LA CONTROVERSE, RÉDUITE A DES ARGUMENTS EN FORME · texte numérisé non relu

DE LA CONTROVERSE, RÉDUITE A DES ARGUMENTS EN FORME

Quelques personnes intelligentes ont souhaité qu'on fît celte addition, et Ton a déféré d'autant plus facilement à leur avis, qu'on a eu occasion par là de satisfaire encore à quelques difficultés , et de faire quelques remarques qui n'avaient pas encore été assez touchées dans l'ouvrage.

1. Objection. Quiconque ne prend point le meilleur parti, manque de puissance, ou de connaissance, ou de bonté.

Dieu n'a point pris le meilleur parti en créant ce monde.

Donc Dieu a manqué de puissance, ou de connaissance, ou de bonté.

Réponse. On nie la mineure, c'est-à-dire la seconde prémisse de ce syllogisme ; et l'adversaire la prouve par ce prosyllogisme. Quiconque fait des choses où il y a du niai, qui pouvaient être faites sans aucun mal, où dont la production pouvait être omise^ ne prend point le meilleur parti.

Dieu a fait un monde où il y a du mal ; un monde, dis-je, qui pouvait être fait sans aucun mal , ou dont la production pouvait être omise tout à fait.

Donc Dieu n*a point pris le meilleur parti.

Réponse. On accorde la mineure de ce prosyllogisme; car il faut avouer qu'il y a du mal dans le monde que Dieu a fait, et qu'il était possible de faire un monde sans mal, ou même de ne point créer de monde , puisque la création a dépendu de la volonté libre de Dieu : mais on nie la majeure, c'est-à-dire la première des deux prémisses^ du prosyllogisme , et on se pourrait contenter d'en de-

mander la preuve; mais pour donner plus d'éclaircissement à la matière , on a voulu justifier cette négation , en faisant remarquer que le meilleur parti n'est pas toujours celui qui tend à éviter le mal, puisqu'il se peut que le mal soit accompagné d'un plus grand bien. Par exemple, un général d'armée aimera mieux une grande victoire avec une légère blessure, qu'un état sans blessure et sans victoire. On a montré cela plus ampleipent dans cet ouvrage, en faisant môme voir par des instances prises des mathématiques, et d'ailleurs, qu'une imperfection dans la partie peut être requise à une plus grande perfection dans le tout. On a suivi en cela le sentiment de saint Augustin, qui a dit cent fois que Dieu a permis le mal pour pour en tirer un bien, c'est-à-dire un plus grand bien ; et celui de Thomas d'Aquin [in libr. 2, sent. dist. 32, qu. lart, /), que la permission du mal tend au bien de l'univers. On a fait voir que chez les anciens la chute d'Adam a été appelée felix culpa, un péché heureux, parce qu'il avait été réparé avec un avantage immense par l'incarnation du Fils de Dieu , qui a donné à l'univers quelque chose de plus noble que tout ce qu'il y aurait eu sans cela parmi les créatures. Et pour plus d'intelligence, on a ajouté, après plusieurs bons auteurs, qu'il était de l'ordre et du bien général que Dieu laissât à certaines créatures Toccasion d^^ercer leur liberté , lors même qu'il a prévu qu'elles se tourneraient au m^l, mais qu'il pouvait si bien redresser; parce qu'il ne convenait pas que pour empêcher le péché, Dieu agît toujours d'une manière extraordinaire. Il suffit donc pour anéantir robjection^ de faire voir qu'un monde avec le mal pouvait être meilleur qu'un monde sans mal : mais on e^ encore allé plus avant dans l'ouvrage , et l'on a mêmp montré que cet univers doit être effectivement meilleur que tout autre univers possible

II. Objection. S'il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes, il y a plus de mal que de bien dans tout l'ouvrage.de Dieu.

Or il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes.

Donc il y a plus de mal que de bien dans tout l'ouvrage de Dieu.

Réponse. On nie la majeure et la mineure de ee syllogisme conditionnel. Quant à la majeure, on ne raccx)rde point, parce que cette prétendue conséquence de la partie au tout, des créatures intelligentes à toutes les créatures, suppose, tacitement et sans preuve, que les créatures destituées de raison ne peuvent point entrer en comparaison et en ligne de compte avec cellps qui en ont.

ABRÉGÉ m LA CONTllOVERSE. âH

Mais pourquoi ne se pourrait-il pas que le surplus du bien dans les créatures non intelligenles, qui remplissent le mt)nde, récompensât et surpassât même incomparablement le surplus du mal dans les créatures raisonnables ? H est vrai que le prix des der-^ nières est plus grand ; mais, en récompense, les autres sont en plus grand nombre sans comparaison ; et il se peut que la proportion du nombre et de la quantité surpasse celle du prix et de la qualité.

Quant à la mineure, on ne la doit point accorder non plus, c'està-dire on ne doit point accorder qu'il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligenles. On n'a pas même besoin de convenir qu'il y a plus de mal que de bien dans le geifre hvmain, parce qu'il se peut, et il est même fort raisonnable, que la gloire et la perfection des bienheureux soit incomparablement plus grande que la misère et l'imperfection des damnés, et qu'ici J'eïceltence du bien total, dans le plus petit nombre, prévaille au mal total dans le nombre plus grand. Les bienheureux approchent de la divinité par le moyen du divin Médiateur, autant qu'il peut convenir à ces créatures, et font des progrès dans le bien qu'il est impossible que les damnés fassent dans le mal, quand ils approcheraient le plus près qu'il se peut de la nature des démons. Dieu est infini, et le démon est borné ; le bien peut aller et va à l'infini, au Heu que ki mal a ses bornes. Il se peut donc, et il est à croire qu'il arrive, dan» la comparaison des bienheureux et des damnés, le contraire de ce que nous avons dit pouvoir arriver dans la comparaison des créatures intelligentes et non intelligentes, c'est-à-dire il se peut que, dans la comparaison des heureux et des malheureux, la proportion des degrés surpasse celle des nombres, et que, dans la comparaison des créatures intelligentes et non intelligentes, la proportion des nombres soit plus grande que celle des prix. On est en droit de supposer qu'une chose se peut, tant qu'on ne prouve point qu'elle est impossible; et même ce qu'on avance ici passe la supposition.

Mais en second lieu, quand on accorderait qu'il y a plus de mal que de bien dans le genre humain , on a encore tout sujet de ne point accorder qu'il y a phis dfe mal que de bien dans toutes le» créatures intelligentes ; car il y a un nombre inconcevable de génies, et peut-être encore d'autres créatures raisonnables; et un adversaire ne saurait prouver que, dans toute la cité de Dieu, composée tant de génies que d'animaux raisonnables sans nombre et d'une infinité d'espèces, le mal surpasse lé bien ; et, quok[u'on n'ait point besoin , pour répendre à une objection , de prouvei* qu'une chose esl qmmd sa seule possibilhé sofiit, on n'a pas laissé de montrer

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dans cet ouvrage que c'est une suite de la suprême perfection du souverain de l'univers que le royaume de Dieu soit le plus parfait de tous les états ou gouvernements possibles , et que , par conséquent, le peu de mal qu'il y a, soit requis pour le comble du bien immense qui s'y trouve.

m. Objection. S'il est toujours impossible de ne point pécher, il est toujours injuste de punir.

Or il est toujours impossible de ne point pécher; ou bien, tout péché est nécessaire.

Donc il est toujours injuste de punir.

On en prouve la mineure.

\ . Prosyllogisme. Tout prédéterminé est nécessaire.

Tout événement (et par conséquent le péché aussi) est nécessaire.

On prouve encore ainsi cette seconde mineure.

2. Prosyllogisme. Ce qui est futur, ce qui est prévu, ce qui est enveloppé dans les causes est prédéterminé.

Tout événement est tel.

Donc tout événement est prédéterminé.

Réponse. On accorde dans un certain sens la conclusion du second prosyllogisme, qui est la mineure du premier ; mais on niera la majeure du premier prosyllogisme, c'est-à-dire que tout prédéterminé est nécessaire, entendant par la nécessité de pécher, par exemple, ou par l'impossibilité de ne point pécher, ou de ne point faire quelque action, la nécessité dont il s'agit ici, c'est-à-dire celle qui est essentielle et absolue, et qui détruit la moralité de l'action et la justice des châtiments ; car, si quelqu'un entendait une autre nécessité ou impossibilité, c'est-à-dire une nécessité qui ne fût que morale ou qui ne fût qu'hypothétique (qu'on expliquera tantôt) , il est maLÎfeste qu'on lui nierait la majeure de l'objection même. On se pourrait contenter de cette réponse, et demander la preuve de la proposition niée ; mais on a bien voulu encore rendre raison de son procédé dans cet ouvrage, pour mieux éclaircir la chose, et pour donner plus de jour à toute cette matière, en expliquant la nécessité qui doit être rejetée, et la détermination qui doit avoir lieu. C'est que la nécessité, contraire à la moralité, qui doit être évitée, et qui ferait que le châtiment serait injuste, est une nécessité insurmontable qui rendrait toute opposition inutile, quand même on voudrait de tout son cœur éviter l'action nécessaire, et quand on ferait tous les efforts possibles pour cela. Or il est manifeste que cela n'est point applicable aux actions volontaires ; puisqu'on ne les ferait point si on ne le voulait bien. Aussi leur prévision

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et prédéterminalion n'est point absolue, mais elle suppose la volonté : s'il est sûr qu'on les fera, il n'est pas moins sur qu'on les voudra faire. Ces actions volontaires, et leurs suites, n'arriveront point quoi qu'on fasse , ou soit qu'on les veuille ou non , mais par ce qu'on fera et par ce qu'on voudra faire ce qui y conduit. Et cela est contenu dans la prévision et dans la prédétermination, et en fait môme la raison. Et la nécessité de tel événement est appelée conditionnelle, hypothétique, ou bien nécessité de conséquence, parce qu'elle suppose la volonté et les autres réquisits ; au lieu que la nécessité qui détruit la moralité, et qui rend le châtiment injuste et la récompense inutile, est dans les choses qui seront quoi qu'on fasse et quoi qu'on veuille faire, et, en un mot, dans ce qui est essentiel ; et c'est ce qu'on appelle une nécessité absolue. Aussi ne sert-il de rien, à l'égard de ce qui est nécessaire absolument, de faire des défenses ou des commandements, de proposer des peines ou des prix, de blâmer ou de louer; il n'en sera ni plus, ni moins. Au lieu que, dans les actions volontaires et dans ce qui en dépend, les préceptes, armés du pouvoir de punir et de récompenser, servent très-souvent, et sont compris dans l'ordre des causes qui font exister l'action ; et c'est par cette raison que nonseulement les soins et les travaux, mais encore les prières sont utiles; Dieu ayant encore eu ces prières en vue avant qu'il ait réglé les choses, et y ayant eu l'égard qui était convenable. C'est pourquoi le précepte qui dit : Ora et labora (Priez et travaillez), subsiste tout entier ; et non-seulement ceux qui prétendent, sous le vain prétexte de la nécessité des événements, qu'on peut négliger les soins que les affaires demandent, mais encore ceux qui raisonnent contre les prières tombent dans ce que les anciens appelaient déjà le sophisme paresseux. Ainsi la prédétermination des événements par les causes est justement ce qui contribue à la moralité au lieu de la détruire, et les causes inclinent la volonté, sans la nécessiter. C'est pourquoi la détermination, dont il s'agit, n'est point une nécessilation : il est certain (à celui qui sait tout) que l'effet suivra cette inclination; mais cet effet n'en suit point par une conséquence nécessaire, c'est-à-dire dont le contraire implique contradiction; et c'est aussi par une telle inclination interne que la volonté se détermine, sans qu'il y ait de la nécessité. Supposez qu'on ait la phis grande passion du monde (par exemple, une grande soif) , vous m'avouerez que Vàme peut trouver quelque raison pour y résister, quand ce ne serait que celle de montrer son pouvoir» Ainsi quoiqu'on ne soit jamais dans une parfaite indifférence d'équilibre, et qu'il y ait toujours une prévalence d'inclination pour U. 27

314 TilÉODlCÉE.

le parti ((u'on prend ; elle ne rend pourtant jamais la résolution qu'on prend absolument nécessaire.

IV. Objection. Quiconque petit empêcher le péché d'autrui et ne le fait pas, mais y contribue plutôt, quoiqu'il en soit bien informé, en est complice.

Dieu peut empêcher le péché des créatures intelligentes ; mais il ne le fait pas, et il y contribue plutôt par son concours et par les occasions qu'il fait naître , quoiqu'il en ait une parfaite connaissance.

Donc, etc.

Réponse. On nie la majeure de ce syllogisme ; car il se peut qu'on puisse empêcher le péché, mais qu'on ne doive point le faire, parce qu'on ne le pourrait sans commettre soi-même un péché ou (quand il s'agit de Dieu) sans faire une action déraisonnable. On en a donné des instances, et on en fait l'application à Dieu lui-même. H se peut aussi qu'on contribue au mal, et qu'on lui ouvre même le chemin quelquefois en faisant des choses qu'on est obligé dé faire; et quand on fait son devoir, ou (en parlant de Dieu) quand, tout bien considéré, en fait ce que la raison demande, on n'es( point responsable des événements, lors même qu'on les prévoit. On ne veut pas ces maux , mais on les veut permettre pour un plus grand bien, qu'on ne saurait se dispenser raisonnablement de pré— férer à d'antres considérations ; et c'est une volonté conséquente qui résulte des volontés antécédentes, par lesquelles on veut le bien.. Je sais que qudques-uns, en parlant de la volonté de Dieu antécédente et conséquente, ont entendu par ïantécédente, celle qui veut que tous les hommes soient sauvés ; et par la conséquente, celle qui veut, en conséquenqe du péché persévérant, qu'il y en ait de damnés. Mais ce ne sont que des exemples d'une notion plus générale, et on peut dire, par la même raison, que Dieu veut par sa volonté antécédente que les hommes ne pèchent point, et que, par sa volonté conséquente ou finale et décrétoire (qui a toujours son eflfet), il veut permettre qu'ils pèchent ; cette permission étant une suite des raisons supérieures; et on a sujet de dire généralement que la volonté antécédente de Dieu va à la production du bien et à l'empêchement du mal, chacun pris en soi et confime détaché (particulariter et sectmdum quid [Thom. I, qu. 49, art. 6]), suivant la mesure du degré de chaque bien ou de chaque mal ; mais que la volonté divine conséquente, ou finale et totale, va à la production d'autant de biens qu'on en peut mettre ensemble , dont la combinaison devient par là déterminée, et comprend aussi la permission de quelques maux et l'exclusion de quelques biens, comme le

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