PUBLIÉ DEPUIS PEU EN ANGLETERRE
4 . C'est dommage que M. Bayle n'ait vu que les recensions de ce bel ouvrage qui se trouvent dans les journaux; car, çn le lisant lui-môme et en l'examinant comme il faut, il nous aurait fourni une bonne occasion d'éclaircir plusieurs difficultés qui naissent et renaissent comme la tête de l'hydre, dans une matière où il est «isé de se brouiller, quand on n'a pas en vue tout le système, et quand on ne se donne pas la peine de raisonner avec rigueur. Car il faut savoir que la rigueur du raisonnement fait dans les matières qui passent l'imagination, ce que les figures font dans la géométrie ; puisqu'il faut toujours quelque chose qui puisse fixer l'attention, et rendre les méditations liées. C'est pourquoi, lorsque ce livre latin, plein de savoir et d'élégance , imprimé premièrement à Londres, et puis réimprimé à Brème, m'est tombé entre les mains, j'ai jugé que la dignité de la matière et le mérite de l'auteur exigeaient des considérations, que même des lecteurs me pourraient demander ; puisque nous ne sommes de même sentiment que dans la moitié du sujet. En effet, l'ouvrage contenant cinq chapitres, et le cinquième avec l'appendice égalant les autres en grandeur, j'ai remarqué que les quatre premiers, où il s'agit du mal en général et du mal physique en particulier, s'accordent assez avec mes principes (quelques endroits particuliers exceptés) , et qu'ils développent même quelquefois avec éloquence quelques points où je n'avais fait que toucher, parce que M. Bayle n'y avait point insisté. Mais le cinquième chapitre avec ses sections (dont quelques-unes égalent des chapitres entiers) , parlant de la liberté et du mal moral qui en dépend , est bûti sur des principes opposés aux miens, et même souvent à ceux de M. Bayle, s'il y avait moyen de lui en attribuer de fixes. Car ce cinquième chapitre tend
à faire voir (si cela se pouvait) que la véritable liberté dépend d'une indifférence d'équilibre, vague, entière et absolue ; en sorte qu'il n'y ait aucune raison de se déterminer, antérieure à la détermination, ni dans celui qui choisit, ni dans l'objet, et qu'on n'élise pas ce qui plaît, mais qu'en élisant sans sujet on fasse plaire ce qu'on élit.
2. Ce principe d'une élection sans cause et sans raison, d'une élection, dis-je, dépouillée du but de la sagesse et de la bonté, est considéré par plusieurs comme le grand privilège de Dieu et des substances intelligentes, et comme la source de leur liberté, de ieur satisfaction, de leur morale et de leur bien ou mal. Et l'imagination de se pouvoir dire indépendant, non-seulement de l'inclination, mais de la raison même en dedans, et du bien ou du mal au dehors, est peinte quelquefois de si belles couleurs qu'on la pourrait prendre pour la plus excellente chose du monde; et cependant ce n'est qu'une imagination creuse, une suppression des raisons du caprice dont on se glorifie. Ce qu'on prétend est impossible ; mais , s'il avait lieu , il serait nuisible. Ce caractère imaginaire pourrait être attribué à quelque don Juan dans un Festin de Pierre, et même quelque homme romanesque pourrait en affecter les apparences et se persuader qu'il en a l'effet; mais il ne se trouvera jamais dans la nature une élection, où l'on ne soit porté par la représentation antérieure du bien ou du mal, par des inclinations ou par des raisons ; et j'ai toujours défié les défenseurs de cette indifférence absolue d'en montrer un exemple. Cependant si je traite d'imaginaire cette élection où l'on se détermine par rien, je n'ai garde de traiter les défenseurs de cette supposition, et surtout notre habile auteur, de chimériques. Les péripatéticiens enseignent quelques opinions de cette nature ; mais ce serait la plus grande injustice du monde de voqloir mépriser pour cela un Occam, un Suisset, un Césalpin, un Conringius, qui soutenaient encore quelques sentiments de l'école, qu'on a réformés aujourd'hui.
3. Un de ces sentiments, mais ressuscité et introduit par la basse école et dans l'âge des chimères, est l'indifférence vague dans les élections, ou le hasard réel imaginé dans les âmes ; comme si rien nous donnait de l'inclination, lorsqu'on ne s'en aperçoit pas distinctement, et comme si un effet pouvait être sans causes, lorsque ces causes sont imperceptibles : c'est à peu près comme quelquesuns ont nié les corpuscules insensibles, parce qu'ils ne les voient point. Mais comme les philosophes modernes ont réformé les sentiments de l'école, en montrant selon les lois de la nature corporelle qu'un corps ne saurait être mis en mouvement que par le
mouvement d'un autre qui le pousse : de même il faut juger que nos âmes (en vertu des lois de la nature spirituelle) ne sauraient être mues que par quelque raison du bien ou du mal, lors même que la connaissance distincte n'en saurait être démêlée, à cause d'une infinité de petites perceptions qui nous rendent quelquefois joyeux, chagrins, et différemment disposés, et nous font plus goûter une chose que l'autre, sans qu'on puisse dire pourquoi. Platon, Aristote, et même Thomas d'Aquin, Durand, et autres scolastiques des plus solides, raisonnent là-dessus comme le commun des hommes, et comme des gens non prévenus ont toujours fait. Ils mettent la liberté dans l'usage de la raison et des inclinations, qui font choisir ou rebuter les objets ; et ils prennent pour constant que notre volonté est portée à ses élections par les biens ou les maux,, vrais ou apparents, qu'on conçoit dans les objets. Mais enfin quelques philosophes un peu trop subtils ont tiré de leur alambic une notion inexplicable d'une élection indépendante de quoi que ce soit, qui doit faire merveille pour résoudre toutes les difficultés. Mais elle-même donne d'abord dans une des plus grandes, en choquant le grand principe du raisonnement, qui nous fait toujours supposer que rien ne se fait sans quelque cause ou raison suffisante. Comme l'école oubliait souvent l'application de ce grand principe, en admettant certaines qualités occultes primitives; il ne faut point s'étonner si cette fiction de l'indifférence vague y a trouvé de Tapplaudissement , et si même d'excellents hommes en ont été imbus. Notre auteur, désabusé d'ailleurs de beaucoup d'erreurs de l'école vulgaire, donne encore dans cette fiction ; mais il est sans doute un des plus habiles qui Tait encore soutenue :
Si Pergama dextra Defendi possent , etiam hac defensa fuissent.
Il lui donne le meilleur tour possible, et ne la montre que de soti beau côté. Il fait dépouiller la spontanéité et la raison de leurs avantages, et les donne tous à l'indifférence vague : ce n'est que par cette indifférence qu'on est actif, qu'on résiste aux passions, qu'on plaît à son choix, qu'on est heureux; et il semble qu'on serait misérable, si quelque heureuse nécessité nous obligeait à bien choisir. Notre auteur avait dit de belles choses sur l'origine et sur les raisons des maux naturels, il li'avait qu'à appliquer les mêmes principes au mal moral ; d'autant qu'il juge lui-même que le mal moral devient un mal, par les maux physiques qu'il cause ou tend à causer. Mais je ne sais comment il a cru que ce serait dégrader Dieu et les hommes, s'ils devaient être assujettis à la
raison ; qu'ils en deviendraient tous passifs, et ne seraient point contents d'eux-mêmes; enfin que les hommes n'auraient rien à opposer aux malheurs qui leur viennent de dehors, s'ils n'avaient en eux ce beau privilège de rendre les choses bonnes ou tolérables en les choisissant, et de changer tout en or, par l'attouchement de cette faculté surprenante.
i. Nous l'examinerons plus distinctement dans la suite ; mais il sera bon de profiter auparavant des excellentes pensées de notre auteur sur la nature des choses, et sur les maux naturels, d'autant qu'il y a quelques endroits où nous pourrons aller un peu plus avant ; nous entendrons mieux aussi par ce moyen toute l'économie de son système. Le chapitre premier contient les principes. L'auteur appelle substance un être dont la notion ne renferme point l'existence d'un autre. Je ne sais s'il y en a de tels parmi les créatures , à cause de la liaison des choses ; et l'exemple d'un flambeau de cire n'est point l'exemple d'une substance,* non plus que le serait celui d'un essaim d'abeilles. Mais on peut prendre les termes dans un sens étendu. Il observe fort bien qu'après tous les changements de la matière, et après toutes les qualités dont elle peut être dépouillée, il reste l'étendue, la mobilité, la divisibilité et la résistance. Il explique aussi la nature des notions j et donne à entendre que les universaux ne marquent que les ressemblances qui sont entre les individus ; que nous ne concevons par idées que ce qui est connu par une sensation immédiate, et que le reste ne nous est connu que par des rapports à ces idées. Mais lorsqu'il accorde que nous n'avons point d'idée de Dieu, de l'esprit, de la substance, il ne paraît pas avoir assez observé que nous nous apercevons immédiatement de la substance et de l'esprit, en nous apercevant de nous-mêmes, et que l'idée de Dieu est dans la nôtre par la suppression des limites de nos perfections, comme l'étendue prise absolument est comprise dans l'idée d'un globe. Il a raison aussi de soutenir que nos idées simples au moins sont innées, et de rejeter la table rase d'Aristote, et dé M. Locke; mais je ne saurais lui accorder que nos idées n'ont guère plus de rapport aux choses que les paroles poussées dans l'air, ou que les écritures tracées sur le papier, en ont à nos idées ; et que les rapports des sensations sont arbitraires et ex instituto^ cx)mme les significations des mots. J'ai déjà marqué ailleurs pourquoi je ne suis point en cela d'accord avec nos cartésiens.
5. Pour passer jusqu'à la cause première, l'auteur cherche un critérion, une marque de la vérité ; et il la fait consister dans cette force, par laquelle nos propositions internes, lorsqu'elles sont évi-
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dentés , obligent l'entendement à leur donner son consentement : c'est par là, dit-il, que nous ajoutons foi aux sens; il fait voir que la marque des cartésiens, savoir une perception claire et distincte, a besoin d'une nouvelle marque pour faire discerner ce qui est clair et distinct, et que la convenance ou la disconvenance des idées (ou plutôt des termes, comme on parlait autrefois) peut encore être trompeuse, parce qu'il y a des convenances réelles et apparentes. Il paraît reconnaître même que la force interne, qui nous oblige à donner notre assentiment, est encore sujette à caution, et peut venir des préjugés enracinés. C'est pourquoi il avoue que celui qui fournirait un autre critérion aurait trouvé quelque chose de fort utile au genre humain. J'ai tâché d'expliquer ce critérion dans un petit Discours sur la vérité et les idées, publié en 4684; et quoique je ne me vante point d'y avoir donné une nouvelle découverte, j'espère avoir développé des choses qui n'étaient connues que confusément. Je distingue entre les vérités de fait et les vérités de raison. Les vérités de fait ne peuvent être vérifiées que par leur confrontation avec les vérités de raison, et par leur réduction aux perceptions immédiates qui sont en nous , et dont saint Augustin et M. Descartes ont fort bien reconnu qu'on ne saurait douter, c'est-à-dire nous ne saurions douter que nous pensons, et même que nous pensons telles ou telles choses. Mais, pour juger si nos apparitions internes ont quelque réalité dans les choses, et pour passer des pensées aux objets ; mon sentiment est qu'il faut considérer si nos perceptions sont bien liées entre elles et avec d'autres que nous avons eues, en sorte que les règles des mathématiques et autres vérités de raison y aient lieu : en ce cas, on doit les tenir pour réelles; et je crois que c'est l'unique moyen de les distinguer des imaginations, des songes, et des visions. Ainsi la vérité des choses hors de nous ne saurait être reconnue que par la liaison de phénomènes. Le critérion des vérités de raison, ou qui viennent des conceptions, consiste dans un usage exact des règles de la logique. Quant aux idées ou notions, j'appelle réelles toutes celles dont la possibilité est certaine , et les définitions qui ne marquent point cette possibilité ne sont que nominales. Les géomètres, versés dans une bonne analyse, savent la différence qu'il y a en cela entre les propriétés par lesquelles on peut définir quelque ligne ou figure. Notre habile auteur n'est pas allé si avant peut-être ; on voit cependant par tout ce que nous venons de rapporter de lui ci-dessus, et par ce qui suit, qu'il ne manque point de profondeur ni de méditation. 6. Après cela il va examiner si le mouvement , la matière et l'espace viennent d'eux-mêmes, et, pour cet effet, il considère s'il
y a moyen de concevoir qu'ils n'existent point ; et il remarque ce privilège de Dieu, qu'aussitôt qu'on suppose qu'il existe, il faut admettre qu'il existe nécessairement. C'est un corollaire d'une remarque que j'ai faite dans le petit Discours cité ci-dessus, savoir, qu'aussitôt qu'on admet que Dieu est possible, il faut admettre qu'il existe nécessairement. Or, aussitôt qu'on admet que Dieu existe» on admet qu'il est possible. Donc, aussitôt qu'on admet que Dieu existe, il faut admettre qu'il existe nécessairement. Or ce privilège n'appartient pas aux trois choses dont nous venons de parler* L'auteur juge aussi particulièrement du mouvement, qu'il ne suffit point de dire, avec M. Hobbes, que le mouvement présent vient d'un mouvement antérieur, et celui-ci encore d'un autre, et ainsi à l'infini. Car, remontez tant qu'il vous plaira, vous n'en serez pas plus avancé, pour trouver la raison qui fait qu'il y a du mouvement dans la matière. Il faut donc que cette raison soit au dehors de cette suite; et, quand il y aurait un mouvement éternel, il demanderait un moteur éternel : comme les rayons du soleil, quand ils seraient éternels avec le soleil, ne laisseraient pas d'avoir leur cause éternelle dans le soleil. Je suis bien aise de rapporter ces raisonnements de notre habile auteur, a6n qu'on voie de quelle importance est, selon lui-même, le principe de la raison suffisante; car, s'il est permis d'admettre quelque chose dont on reconnaît qu'il n'y a aucune raison , il sera facile à un athée de ruiner cet argument, en disant qu'il n'est point nécessaire qu'il y ait une raison suffisante de l'existence du mouvement. Je ne veux point entrer dans la discussion de la réalité et de l'éternité de l'espace, de peur de me trop éloigner de notre sujet. Il suffit de rapporter que l'auteur juge qu'il peut être anéanti par la puissance divine, mais tout entier et non pas par parties, et que nous pourrions exister seuls avec Dieu, quand il n'y aurait ni espace, ni matière, puisque nous ne renfermons point en nous la notion de l'existence des choses externes. Il donne aussi à considérer que, dans les sensations des sons, des odeurs et des saveurs, l'idée de l'espace n'est point renfermée. Mais, quelque jugement qu'on fasse de l'espace, il suffit qu'il y a un Dieu, cause de la matière et du mouvement, et enfin de toutes choses. L'auteur croit que nous pouvons raisonner de Dieu, comme un aveugle-né raisonnerait de la lumière. Mais je tiens qu'il y a quelque chose de plus en nous, car notre lumière est un rayon de celle de Dieu. Après avoir parlé de quelques attributs de Dieu, l'auteur reconnaît que Dieu agit pour une fin, qui est la communication de sa bonté , et que ses ouvrages sont bien disposés. Enhn il conclut ce chapitre comme il faut, en disant que
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Dieu créant le monde a eu soin de lui donner la plus grande convenance des choses, la plus grande commodité des êtres doués de sentiment, et la plus grande compatibilité des appétits qu'une puissance, sagesse et bonté infinies et combinées pouvaient produire ; et il ajoute que s'il y est resté néanmoins quelque mal, il faut juger que ces perfections divines infinies ne pouvaient (j'aimerais mieux dire ne devaient) point l'en ôter.
7. Le chapitre 2 fait l'anatomie du mal. Il le divise comme nous en métaphysique, physique et moral. Le mal métaphysique est celui des imperfections ; le mal physique consiste dans les douleurs et autres incommodités semblables, et le mal moral dans les péchés. Tous ces maux se trouvent dans l'ouvrage de Dieu ; et Lucrèce en a conclu qu'il n'y a point de providence, et il a nié que le monde puisse être un effet de la divinité :
Naturam rerum divinitùs esse creatam ;
parce qu'il y a tant de fautes dans la nature des choses:
Quoniam tanta stat prœdita culpa.
D'autres ont admis deux principes, l'un bon, l'autre mauvais; et ii y a eu des gens qui ont cru la difficulté insurmontable, en quoi notre auteur paraît avoir eu M. Bayle en vue. Il espère de montrer dans son ouvrage, que ce n'est point un nœud gordien, qui ait besoin d'être coupé ; et il a raison de dire que la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu ne seraient point infinies et parfaites dans leur exercice, si ces maux avaient été bannis. Il commence par le mal d'imperfection dans le chapitre 3 , et remarque , après saint Augustin, que les créatures sont imparfaites, puisqu'elles sont tirées du néant : au lieu que Dieu, produisant une substance parfaite de son propre fonds, en aurait fait un Dieu ; ce qui lui donne occasion de faire une petite digression contre les sociniens. Mais quelqu'un dira : Pourquoi Dieu ne s'est-il point abstenu de la production des choses, plutôt que d'en faire d'imparfaites? L'auteur répond fort bien que l'abondance de la bonté de Dieu en est la cause. Il y a voulu se communiquer aux dépens d'une délicatesse que nous nous imaginons en Dieu , en nous figurant que les imperfections le choquent. Ainsi il a mieux aimé qu'il y eût l'imparfait que le rien. Mais on aurait pu ajouter que Dieu a produit en effet le tout le plus parfait qui se pouvait, et dont il a eu sujet d'être pleinement content, les imperfections des parties servant à une plus grande perfection dans l'entier. Aussi remarque-t-on un peu après que certaines choses pouvaient être mieu^ faites, mais non
pas sans d'autres incommodités nouvelles, et peut-être plus grandes. Ce peut-être pouvait être omis : l'auteur aussi posant pour certain, et avec raison, à la fin du chapitre, qu'il est de la bonté infinie de choisir le meilleur, il en a pu tirer cette conséquence un peu auparavant, que les choses imparfaites seront jointes aux plus parfaites, lorsqu'elles n'empêcheront point qu'il y en ait des dernières tout autant qu'il se peut. Ainsi les corps ont été créés aussi bien que les esprits, puisque l'un ne fait point obstacle à l'autre ; et l'ouvrage de la matière n'a pas été indigne du grand Dieu, comme ont cru des anciens hérétiques, qui ont attribué cet ouvrage à un certain Démogorgon.
S. Venons au mal physique, dont il est parlé dans le chapitre 4. Notre célèbre auteur, après avoir remarqué que le mal métaphysique, c' es-à-dire l'imperfection, vient du néant, juge que le mal physique, c'est-à-dire que l'incommodité vient de la matière, ou plutôt de son mouvement ; car sans le mouvement la matière serait inutile; et même il faut qu'il y ait de la contrariété dans ces mouvements; autrement, si tout allait ensemble du même côté, il n'y aurait point j]e variété ni de génération. Mais les mouvements qui font les générations, font aussi les corruptions, puisque de la variété des mouvements naît le choc des corps, par lequel ils sont souvent dissipés et détruits. Cependant l'auteur de la nature, pour rendre les corps plus durables, les a distribués en systèmes, dont ceux que nous connaissons sont composés de globes lumineux et opaques, d'une manière si belle et si propre à faire connaître et admirer ce qu'ils renferment que nous ne saurions rien concevoir de plus beau. Mais le comble de l'ouvrage était la structure des animaux, afin qu'il y eût partout des créatures capables de connaissance ;
Ne regio foret ulla suis animalibns orba.
Notre judicieux auteur croit que l'air, et même l'élher le plus pur, ont leurs habitants aussi bien que l'eau de la terre. Mais quand il y aurait des endroits sans animaux, ces endroits pourraient avoir des usages nécessaires pour d'autres endroits qui sont habités ; comme par exemple les montagnes, qui rendent la surface de notre globe inégale, et quelquefois déserte et stérile, sont utiles pour la production des rivières et des vents ; et nous n'avons point sujet de nous plaindre des sables et des marais, puisqu'il y a tant d'endroits qui restent encore à cultiver. Outre qu'il ne faut point s'imaginer que tout soit fait pour l'homme seul ; et l'auteur est persuadé, nonseulement qu'il y a des esprits purs, mais aussi qu'il y a des animaux immortels approchants de ces esprits, c'est-à-dire des anin. 29
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maux dont les âmes sont jointes à une matière éthérienne et incorruptible. Mais il n'en est pas de même des animaux dont le coTp^ est terrestre, composé de tuyaux et de fluides qui y circulent, et dont le mouvement cesse par la rupture des vaisseaux ; ce qui fait croire à l'auteur que l'immortalité accordée à Adam, s'il avait été obéissant, n'eût pas été un effet de sa nature, mais de la grâce de Dieu.
9. Or il était nécessaire , pour la conservation des animaux corruptibles , qu'ils eussent des marques qui leur fissent connaître un danger présent, et leur donnassent l'inclination de l'éviter. C'est pourquoi ce qui est sur le point de causer une grande lésion doit causer la douleur auparavant, qui puisse obliger l'animal à des efforts capables de repousser ou de fuir la cause de cette incommodité, et de prévenir un plus grand mal. L'horreur de la mort sert aussi à l'éviter ; car si elle n'était point si laide , et si les solutions de la continuité n'étaient point si douloureuses , bien souvent les animaux ne se soucieraient point de périr ou de laisser périr l^ parties de leur corps , et les plus robustes auraient de la peine à subsister un jour entier.
•Dieu a donné aussi la faim et la soif aux animaux pour les obliger de se nourrir et de s'entretenir, en remplaçant ce qui s'use et qui s'en va insensiblement. Ces appétits serveiit aussi pour les porter au travail , afin d'acquérir une nourriture convenable à leur constitution et propre' à leur donnejr de la vigueur. Il a même été trouvé nécessaire par l'auteur des choses qu'un animal bien souvent servit de nourriture à un autre, ce qui ne le rend guère plus malheureux , puisque la mort causée par les maladies a coutume d'être autant et plus douloureuse qu'une mort violente; et ces animaux sujets à être la proie des autres, n'ayant point la prévoyance ni le soin de l'avenir, n'en vivent pas moins en repos lorsqu'ils sont hors du danger.
Il en est de même des inondations, des tremblement de terre, des coups de foudre et d'autres désordres que les bêtes brutes ne craignent point et que les hommes n'ont point sujet de craindre ordinairement , puisqu'il y en a peu qui en souffrent.
iO. L'auteur de la nature a compensé ces maux et autres , qui n'arrivent que rarement, par mille commodités ordinaires et continuellesi La faim et la soif augmentent le plaisir qu'on trouve en prenant de la nourriture ; le travail modéré est un exercice agréable des puissances de l'animal , et le sommeil est encore agréable , d'une manière tout opposée , en rétablissant les forces par ;le repos. Mais un des plaisirs les plus vifs est celui qui porte les animaux à la propagation. Dieu ayant pris soin de procurer que les
espèces fussent immortelles , puisque les individus ne le sauraient être ici-bas, il a voulu aussi que les animaux eussent une grande tendresse pour leurs petits, jusqu'à s'exposer pour leur conservation.
De la douleur et de la volupté naissent la crainte , la cupidité et les autres passions utiles ordinairement , quoiqu'il arrive par accident qu'elles tournent quelquefois au mal. Il en faut dire autant des poisons, des maladies épidémiques et d'autres choses nuisibles, c'est-à-dire que ce sont des suites indispensables d'un système bien conçu. Pour ce qui est de l'ignorance et des erreurs, il faut considérer que les créatures les plus parfaites ignorent beaucoup sans doute , et que les connaissances ont coutume d'être proportionnées aux besoins. Cependant il est nécessaire qu'on soit sujet à des cas qui ne sauraient être prévus , et ces sortes d'accidents sont inévitables. Il faut souvent qu'on se trompe dans son jugement, parce qu'il n'est point toujours permis de le suspendre jusqu'à une discussion exacte. Ces inconvénients sont inséparables du système des choses : il faut qu'elles se ressemblent bien souvent dans une certaine situation et que l'une puisse être prise pour l'autre. Mais les erreurs inévitables ne sont pas les plus ordinaires ni les plus pernicieuses. Celles qui nous causent le plus de mal ont coutume de venir de notre faute, et par conséquent on aurait tort de prendre sujet des maux naturels, de s'ôterla vie, puisqu'on trouve que ceux qui l'ont fait y ont été portés ordinairement par des maux volontaires.
4 \ . Après tout , on trouve que tous ces maux dont nous avons parlé viennent par accident de bonnes causes ; et il y a lieu de juger par tout ce que nous connaissons de tout ce que nous ne connaissons pas, qu'on n'aurait pu les retrancher sans tomber dans des inconvénients plus grands. Et pour le mieux reconnaître, l'auteur nous conseille de concevoir le monde comme un grand bâtimont. Il faut qu'il y ait non-seiilement des appartements, des salles, des galeries , des jardins , des grottes , mais encore la cuisine , la cave , la basse - cour , des étables , des égoùls. Ainsi il n'aurait pas été à propos de ne faire que des soleils dans le monde, ou de faire une terre toute d'or et de diamants, mais qui n'aurait point été habitable. Si l'homme avait été tout œil ou tout oreille, il n'aurait point été propre à se nourrir. Si Dieu lavait fait sans passions , il Taurait fait stupide ; et s'il l'avait voulu faire sans erreur, il aurait fallu le priver des sens ou le faire sentir autrement que par des organes, c'est-à-dire il n'y aurait point eu d'homme. Notre ^vant auteur remarque ici un sentiment que des histoires sacrées çt profanes paraissent enseigner, savoir que les bêtes féroces ^ les
plantes venimeuses et autres natures qiii nous sont nuisibles , ont été armées contre nous par le péché. Mais comme il ne raisonne ici que suivant les principes de la raison , il met à part ce que la révélation peut enseigner. 11 croit cependant qu'Adam n'aurait été exempté des maux naturels ( s'il avait été obéissant ) qu'en vertu de la grâce divine et d'un pacte fait avec Dieu; et que Moïse ne marque expressément qu'environ sept effets du premier péché. Ces effets sont :