MONSIEUR ET MADAME DUHAMEL
Il n'était point chez loi ; je ne trouTai que noadame Duhamel , qni me reçut fort bien et m'obligea de m'asseoir, en m'assurant que son mari ne tarderait pas à rentrer. Il était allé à la vente d'une bibliothèque , dont il n'avait pas manqué une seule vacation ; il revenait tous les jours suivi d'un ou de deux porteurs chargés de livres de tous les formats. Il en remplissait aussi ses poches, qu'il avait lait faire ej^près d'une ampleur démesurée , et en fourrait même jusque dans son estomac.
Madame Duhamel est une femme estimable 9 craignant Dieu et son mari ; elle se piqoe d'avoir du bon sens y et ne parle jamais sans laisser échapper quelqu'une de ces véri-
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tes que personne ne s'avise de contcsler. Si vous lui dites qu'il pleut, elle ne manque pas de répondre qu^apres la pluie vient le beau temps; si par hasard on vient à parler de la mort de quelqu'une de ses connaissances , elle observe judicieusement que nous devons tous mourir un jour. Elle est de plus excellente ménagère ; et je me rappelle qu'un soir elle m'entretint pendant deux heures et demie sur une manière de confire les concom* bres qu'elle a inventée et perfectionnée. Quoiqu'elle réside à Paris depuis plusieurs années, elle n'est pas encore accoutumée au séjour de cette ville ; le grand monde n'a point d'attrait pour elle; le souvenir du bonheur et de la considération dont elle jouissait dans le Dauphiné est l'objet continuel de ses discours et de ses regrets.
Malgré la manière agréable dont elle avait reçu ma visite , je crus m'aperce voir que son esprit n'était pas tranquille , et je lui demandai si elle se trouvait indisposée, ce Non, me ré«pondit-elle , je me porte fort bien : car j'ai soin de ma santé, et vous n'ignorez pas que
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la santé est la chose du monde la plus précieuse; mais je suis outrée contre M. Duhamel. Croiriez-Yous qu'il s'est mis dans la tête de faire poser des (ablettes tout le long du grand escalier, parce qu'il ne sait plus où mettre ses livres? Ces maudits livres me poursuivent partout , et je ne sais comment faire pour leur échapper : ils me feront mourir de chagrin. Quelle folie de changer son escalier en bibliothèque I Je vous en prie, M. Freeman , tâchez de lui faire entendre raison , et dites-lui qu'on se moquera de nous s'il exécute ce projet. Je loi en ai parlé , mais il ne m'écoute point , et il a une si haute opinion de lui-même , que je n'ai jamais pu le faire revenir sur une idée , quoique tout le monde sache qn'Éléonore Duhamel est une femme raisonnable et de bon conseil. Que ferait-il sans moi, le pauvre homme avec ses livres?
Il se croit bien savant, et je suis sûre qu'il n'entend rien aux affaires du ménage. Qu'on me dise si ses Plutarqueê et ses Arisiotes lui apprendraient à diriger sa cuisine et à surveiller son oSce. Dieu merci, je ne lis que dans lues fleurai, et quelquefois, pour me distraire,
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daiisle Cuisinier royal ^ et je m'en Uouye litiea. Ma plus grande peine est d'avoir quitté Grenoble , où je menais une vie très agréable. Là, du moins, j'avais à qui parler ; et je ne manquais pas de voisines qui faisaient mon reversis , et avec lesquelles je pouvais m'entretenir des choses de ce monde ; vous auriez eudu plaisir à nous entendre. Henriette de la Hunaudière est la première femme du Bauphiné pour raconter une histoire ; Rosalie Yemon est forte sur la saillie ; et Marianne Lagoutte, veuve de l'ancien procureursyndic , vous ferait pâmer de rire par sa légèreté et ses propos badins. Ces chères amies , je les regrette tous les jours , et je ne les reverrai peut-être jamais. Je ne trouve ici que des femmes évaporées qui passent leur temps dans les spectacles et dans les bals ; et Dieu veaille qu'elles s'en tiennent làl Quant aux hommes, U est ipcroyable combien ik ont changé depç^ trente ^as. Ils réservent toutes leurs politesses et leurs attentions pour ces étourdies dopt je viens 4^ parler ; et la plupart d'entre eiu ne sauraient soutenir une conversation tapt spH pei| raisppnable. D'un autre cAté ^ fi
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8^ trouve qui font les philosophes et les pédants : ils ne vous parlent quç pour citer vos Çarace , vos Corneille , vos Aide , vos Varip^ rum^ et une foule d'autres grim^i^^s de cette espèce, dont j'ai la' tête rompue toute la journée y et qui I Dieu mç pardonne , n'étaient peut-être pas de trop bons chrétiens. »
Madame Duhamel avait débité cette l^ia* nngue, un peu décousue, avec beaucoup de chaleur ; et je me préparais à lui offrir des consolations, lorsque son mari rentra tout gonflé de livres. Madame courut aussitôt à sa rencontre, d'un air ristnt^ et l'aida à se dé«- Iiamsser de sou fardeau, en lappelaut mon cœur et mon petit ami. Je voulus moi-mên^ mettre la main à l'œuvre, et nous fîmes l'inventaire suivant des trésors qu'il avait apportés.
i^.MoeUe ihéologiqu^ du P. Busembaum^ gros billot în-4''- On avait écrit ]& titre et la date & la main ; et le veau fsjguve qui lui servait de couverture était à n^^itié rongé des nts. Le prix, de ce livre s^était'éj^vé à soixan-
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te francs ; mais Duhamel m'assura quMl avait fait un excellent marché, parce qu'il ne lui manquait plus que fiosembaum pour com* pléter sa précieuse collection des casuistes.
a"" La Sainte Philosophie do Vâme , sermons prêches à Saint-Médéric , l'an i6i3 , par André Yalladier, bénédictin. Ce gros in-S"" n'avait coûté que quinze sousj mais il était d'un prix inestimable aux yeux de mon ami, qui en regardait la préface, adressée à la reine Marie de Médicis , comme une production très curieuse. Je lui demandai la permission d'en copier la première phrase , que je vais transcrire ici pour la satisfaction de mes lecteurs.