‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 12 sur 48 · LES TEMPLIERS. — RÉFLEXIONS MORALES · texte numérisé non relu

LES TEMPLIERS. — RÉFLEXIONS MORALES

Jeudi dernier on donnait les Témplierê au Théâtre-Français , et comme le philosophe a une grande estime pour cette tragédie , il nie proposa de l'accompagner au spectacle. J'acceptai avec plaisir cette invitation. Nous nous plaçâmes au parterre ^ suivant notre usage , et nous applaudîmes de bon cœur les belles scènes dont cette pièce est remplie. Le philosophe était surtout charmé du grandmaître. Lorsque la toile fut baissée, il me dit en parlant de Jacques Molaj :

Ce rôle a un physionomie particulière, qui me donne une.haute idée du talent de l'auteur. Il lui fallait beaucoup de hardiesse et une Jus-

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te confiance dans ses forces pour introduire , sur le premier plan de son tableau , un personnage qui , se trouvant toujours dominé par une seule pensée , doit paraître le même dans toutes les situations où il est placé. L'auteur des Templiers a passionné ce caractère en lui- donnant l'enthousiasme de la vertu et celui de la religion : c'est ainsi qu'il a su le rendre intéressant , élever .son langage et faire naître , tour à tour , dans Tàme du spectateur, la surprise, l'admiration et la pitié. Il n'appartient qu'au talent tle subjuguer les sujets les plus ingrats , et de tout vivifier par l'éloquence du style et de la pensée*

Avez-vous oublié , répondis-je au jihilosophe , que cette tragédie a essuyé d'amères et de nombreuses critiques ?

Je le sais , répliqua-til ; l'envie ne pardonne qu'aux ouvrages médiocres. Mais ces critiques sont déjà oubliées , et la tragédie dont nous parlons occupera toujours un rang distingué sur la scène et dans l'estime des connaisseurs.

NICOLAS FEBBMAN, S'J

Ce qui me plait encore dans cette pièce , ajonta Kerkabon , c'est que les personnages sont Français. La plupart des autres tragédies roulent sur des événements et des hommes auxquels je prends peu d'intérêt. Que m'importent les fureurs d'Oreste et les malheurs d'Œdipe? Quelle instruction pçut-il en résulter pour les spectateurs? Je rends hommage au génie qui a su embellir ces ûctions y et qui en a fait des chefs-d'œuvre ; mais j'ai toujours regretté que nos grands poètes n'eussent pas consacré leur talent à faire levivi^e sur la scène française les héros que ]a France a produits. Que de leçons utiles n'avaient-ils pas à nous offrir , et que de hautes vertus à nous faire admirer !

FBEBMAN.

Vous ne songez pas qu'on nous familiarise dès l'enfance avec les personnages illustres de l'antiquité. Nous sommes un peu comme Montaigne, qui savait le Capitole avant le Louvre , et qui connaissait mieux les affaires d'Epaminondas , de Scipion , et de Métellus, que celles de ses cdtatçmporains. Les pre-

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miers noms qui frappent nos oreilles sont ceux des Atrides , d'Oreste , d'Œdipé , d'Achille et des autres héros grecs. En les Toyaut sut la scène , il semblé que nous retrouvions d'anciennes connaissances, et nous entrons dans leurs intérêts comme si nous avions vécu dans leur siècle et dans leur patrie.

KBRl^ABON.

Tant pisj c'est un vice radical de notre éducation. Nous n'avons jamais su instituer lés hommes pour le gouvernement sous lequel ils sont destinés à vivre. Aussi, quels funestes effets cette admiration exclusive de l'antiquité n'a-t-elle pas produits pendant lé cours de nos troubles civils? Nous avons eu des Fabricius 9 des Cincinnatus , des Aristides , qui n'étaient ni Romains , ni Grecs , ni Français. Si on les eût élevés convenablement ; si , au lieu de charger leur mémoire des faits quelquefois exagérés, et plus souvent fabuleux, des annales grecques et romaines , ils eussent connu l'hisloire de leur pays ; si on leur eût inspiré l'amour de l'ordre et des lois , s'ils eussent

NICOLAS FHSBMAir« 5g

étudié le cairactére , les mœurs , les besoins etf les vrais intérêts de leurs concitoyens , ils auraient évité cette exagération de principe^, ces mesures sanguinaires qui ont^ affligé l'éfioque où le pouvoir était descendu entre leurs mains. Les réformes dont le progrès des lumières el le vœu des hommes sages avaient constaté le besoin se seraient opérées sans se-^ cousse et sans déchirement. Je vois avec plaisir que ces vérités commencent à se faire sentir. On donne aujourd'hui {ilus d'importance aux études historiques des temps modernes.

Les jeunes gehs^ devenus moins frivoles, éprouvent cetfe fierté noble qui exalte le patriotisme y et force les autres peuples à vous respecter. Il ne nous manque plus que d'avoir un théâtre vraiment national; d'encourager les poètes tragiques à traiter des sujets choisis dans l'histoire de France , à peindre avec des couleurs vives et naturelles les hommes qui ont servi leur patrie avec glbire et avec sucicès.

Nous en étions là de cette conversation, qui m'intéi^éssait beaucoup , et nous nous préparions à sortir , lorsque j'aperçus dans une loge

6o NICOLAS FREBHAN.

le major Floranville , assis entre deux daines, dont l'une était cette belle Pauliska qu'il m'avait montrée aux Tuileries. Je ne doutai point que l'autre ne fût la comtesse fiataroski. Le major me lança un coup-d'œil dont je crus démêler la vraie signification : il avait l'air d'un conquérant qui vient de remporter une victoire décisive. Cependant le philosophe et moi nous franchîmes le passage du théâli», et comme nous nous retirions à pied , la conversation continua ainsi :

Il me semble, lui dis-je, que vous attachez une trop grande importance aux représentations théâtrales.

KBRX.ABON.

Tout ce qui peut avoir de l'influence sur les mœurs d'un peuple est d'une haute importance , et le législateur ne doit rien neiger pour diriger cette influence vers un but noble et utile. Les anciens étaient pénétrés de cette vérité; toutes leurs institutions tendaient à multiplier et à resserrer les liens qui unissent les citoyens entre eux , et les attachent à leur

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patrie. De là ces jeux olympiques , où les différents peuples de la Grèce allaient s'enivrer de la gloire commune , et applaudir aux talents qui les distinguaient alors du reste des nations* Les habitants de toutes les cités étaient mêlés et confondus dans ce grand concours.

Les rivalités oubliées , les guerres suspendues, n'y laissaient apercevoir que des hommes unis par le même langage et par les mêmes moeurs.

Les pompes religieuses ajoutaient à l'éclat de ces augustes fédératioDs. De retour dans leurs foyers , ces mêmes hommes redevenaient citoyens de Sparte , de Corinthe , de Thébes ou d'Athènes , et ils y retrouvaient des fêtes , des jeux, des institutions propres à leur inspirer le patriotisme le plus ardent et le plus pur. Tout ce qui pouvait agir sur l'imagioaiion sensible de ces peuples était mis en usage, et consacré par les lois. Ils ne pouvaient faire un pas sans rencontrer dans les chefs-d'œuvre de leurs statuaires les images révérées de leurs ancêtres. Les dieux même étaient admis au droit de cité , et l'on parlait de la Minerve athénienne , de la Junon d'Argos , de l'Hercole lacédémonien, comme si ces divinités eus-

6a NICOLAS FRBBMAN.

sent appartenu exclusivement à la ville qu'elles protégeaient. Les jeux scéoiques étaient confiés aur magistrats et aux ministres de la religion, et les poètes tragiques ne s'attachaient à réveiller que des idées honorables à Içnrs concitoyens. Les trophées de leurs triomphes, suspendus sur la scène, enflammaient l'enthousiasme de la gloire militaire ; les noms de leurs législateurs, de leurs grands capitaines, étaient célébrés dans une poésie sublime; et le citoyen d'Athènes sortait de ces fêtes solennelles avec des souvenirs ineffaçables, fier d'être né sur une terre si féconde en héros et en chefs-d'œuvre.

FABEMAN.

Tout cela parait très sensé; mais l'application de ces principes à nos sociétés modernes me semble difficile ; nous n'avons rien de commun avec les anciens. Nos mœurs , notre religion , nos préjugés ne sont pas les mêmes .Le commerce, qui multiplie les rapports entre les peuples, affaiblit aussi leurs caractères distinctifs, et s'accorde peu avec les hautes pensées et l'héroiÎBme des senti*-

^IGOLàS FEBEHAN. 63

ments. Le progrès même de» connaissances humaines tend à faire tomber ks barrières qui séparent les nations, et à leur donner une physionomie -uniforme. Dans un pareil ordre de choses, à quoi servirait un théâtre national? Comment parleriez-yous de patriotisme à des hommes qui trouvent une patrie partout où l'on peut ramasser de Tor?

Comment l'amour de la gloire ferait-il quelque impression sur leurs esprits? Le théâtre même , tel qu'il ej^iste , est trop fort pour nous; et les immortels chefs-d'œuvre de notre scène sont abandonnés pour des drames monstrueux , ignobles productions d'une littérature dégradée.

KERSLABON.

Je crois que vous êtes dans Terreur. Le commerce n'a d'influence funeste que sur les peuples déjà corrompus par de mauvaises institutions. 11 n'y avait point de ville dans la Grèce dont les relations commerciales fussent plus étendues que celles d'Athènes ; et c^ependant les citoyens de cette ville, malgré des défauts essentiels qu'ils tenaient de la na-

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ture de leur fouyernement, aimaient leur patrie et leurs lois , et combattaient glorieusement pour défendre l'une et maintenir les autres. Il est encore moins raisonnable d'attribuer notre ëgoîsme et notre faiblesse morale au progrès des lumières. Les hommes les plus éclairés de tous les siècles ont été en même temps les meilleurs citoyens. Si vous vouliez m'opposer quelques exceptions, je vous prouverais aisément qu'elles tiennent à des causes indépendantes du progrès des sciences et des arts. Si la philosophie tend à rapprocher les nations, c'est uniquement dans les principes d'une saine morale et dans des pensées utiles à l'humanité. Vous feriez avec autant de justice le même reproche à la religion chrétienne, qui est aussi fondée sur une philosophie sublime, et qui aurait fait le bonheur des hommes, si les hommes ne l'eussent associée à leurs passions, et trop souvent à leurs crimes. Je le répète encot-e , formez les hommes pour leur patrie ; qu'ils ne trouvent dans leurs premiers souvenirs , dans leurs premières émotions , que des idées nobles, et des sentiments d'amour pour les

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institutions de leurs pays ; alors vous pourrez sans crainte leur permettre les spéculations du commerce , et la culture des arts. Entre* tenez l'imagination des jeunes gens de tout ce qui peut relever à leurs yeux la gloire et le caractère national ; que tout soit français eu eux et autour d'eux. C'est dans cette hypothèse qu'un théâtre populaire peut devenir utile. Montrez-nous sur la scène ces héros pleins de bravoure et d'honneur dont les uoms restent ensevelis dans nos annales ; offrez à notre admiration ces hommes supérieurs qui se sont illustrés dans les sciences, dans les arts de la guerre et de la paix ; ne sou£Prez pas que la calomnie insulte à leur mémoire, et cherche à flétrir lear renommée; que leurs statues, élevées dans m)s places publiques, frappent les. regards des citoyens de toutes les conditions et de tous les âges ; que le vieillard les contem* pie avec respect ; que le père les montre à ses enfants avec orgueil ; que nos fêtes , nos jeuLX, nos cérémonies religieuses nous rappellent sans cesse à l'amour de la patrie et des lois, à l'honneur, aux affections dômes*

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tiques y à la justice, enfin à la pratique de toutes les vertus. Alors vous aurez des mœurs ; alors tous les citoyens s'honoreront d'être Français; et, loin d'être imitateurs, ils serviront eux-mêmes de modèles aux autres peuples.

Le philosophe prononça ces paroles avec une chaleur et une espèce d'enthousiasme qui ne lui étaient pas ordinaires , et qui me causa quelque surprise. Il paraissait intimement convaincu de rim{K)rtance et de la vérité des opinions qu'il venait d'énoncer; et lorsque nous fûmes sur le point de nous séparer , il me prit la main , et me dit :

Ahl mon ami, combien il eût été facile de rendre les peuples heureux; mais les législateurs ont oublié que l'institution de l'enfance fait le sort des sociétés.

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