‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 13 sur 48 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ÀYENTDIUS DU LUXEMBOURG.

Je croyais avoir trouyé dans le jardin solitaire da Luxembourg un asyle inviolable, où rien ne devait jamais interrompre mes rêveries et troubler le cours de mes paisibles méditations. Je me rendais régulièrement à mon poste , c'est-à-dire au pied de mon arbre, avec une sécurité parfaite; mais il se passe des choses extraordinaires qui excitent en moi de funestes pressentiments. Il me semble que je suis menacé d'un grand danger; il s'approche de jour en jour, et je ne sais comment je pourrai l'éviter.

Il y a environ huit jours, revenant de rendre visite au philosophe , qui se trouva par malheur absent , il me prit fentaisie de me

retiry dans ma retraite du Luxembourg. J'é-

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tais assis depuis quelques minutes, et je lisais avec attention un nouveau poème de Casimir Lavigne , lorsqu'un bruit léger me fit lever la tête, et j'aperçus à quinze pas de distance une femme assise qui me regardait avec attcfhtion. Je baissai modestement les yeux, et je continuai ma lecture; mais un nouveau bruit se fit entendre , et ma surprise fut extrême en découvrant que les regards de cette femme n'avaient point changé de direction.

Alarmé de cette aventure, je fis un petit mouvement circulaire ; ma belle spectatrice imita mon exemple. Je continuai de tourner autour de mon arbre ; mais ce fut en vain ; je me trouvai toujours sous le feu de ses re** gards , et il me parut évident que j'étais assiégé dans les règles.

Comme je suis courageux de mon naturel , je me préparai à faire une vigoureuse résistance 'y décidé à braver l'ennemi , je n'ai pas voulu déserter mon poste. Je vois cependant avec une.sorte de frayeur que la ligne de circonvallalion que cette dame a tracée autour de moi se rétrécit de plus en plus ; nous n'étions

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aujourd'hui qu'à six pas l'un de l'autre , de sorte que l'artillerie de ses regards commence à produire d'étranges effets. J'avais envie d'appeler du renfort , et je suis sûr que FIoranville me prêterait volontiers son secours ; il se placerait à côté de moi et ferait face à l'ennemi ; mais je ne me servirai de ce moyen qu'à la dernière extrémité.

De penr d'accident , je n'ose envisager cette femme, et je me repens même de lui avoir jeté en dessous quelques œillades téméraires ; je crains de rester sous le charme comme l'oiseau que fascine un serpent irrité par la faim. On dit que le malheureux volatile fait de vains efforts pour échapper à sa destinée ; il bat des ailes, s'agite, se tourmente, et finil par se jeter lui- même dans la gueule béante de son ennemi. Je redoute le même sort, et il me semble que j'éprouve déjà une espèce d'attraction qui me fait trembler pour l'avenir; ce que j'ai pu découvrir jusqu'ici est loin de me rassurer.

Cette femme qui , sans déclaration de

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goerre préalable, s'est avisée de mettre le siège devant moi , m'a paru âgée d'environ vingt-cinq ans. Sa taille est souple, et ^n teint éblouissant de blancbeur; elle est d'un embonpoint raisonnable , et ses bras. seraient dignes de servir de modèles à un babile sta* tuaire ; sef( traits sont délicats et piquants ; son joli pied suffirait seul pour déranger les pieuses méditations d'un anachorète ; elle est d'ailleurs toujours vêtue avec une élégante simplicité. Que le lecteur , quel qu'il soit y juge si le péril que je cours n'est pas extrême, et s'il ne faut pas un grand courage pour l'affronter.

Je ne sais si je me trompe , mais j'ai cru m'apercevoir que cette dame traçait de temps en temps des caractères sur un mor* ceau de papier. Je soupçonne qu'elle veut m'offrir des termes de capitulation; mais je suis résolu de combattre à outrance, et, si je ne puis me dégager autrement , je ferai traîner le siège en longueur, jusqu'à ce qu'elle soit fatiguée et prenne le parti de la retraite. Je me suis en conséquence muni de toutes les

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provisions aëcessaires poar exécuter ce projet. Lorsque je me rends an Luxembourg, je ne suis plus accompagné des poètes qui formaient mon cortège ordinaire ; loin de fortifier mon courage , ils semblaient dHotelIigence avec l'ennemi. Plusieurs d'entre eux me conseillaient déjà de ne pas prolonger une défense inutile , et il m'a fallu un degré de résolution peu onlinaire pour résister à leurs perfidc*s insinuations. Je les ai remplacés par d'austères philosophes et par des moralistes rigoureux , qui soutiennent mon courage et me servent de bouclier. Je me sens beaucoup plus fort lorsque j'ai Sénèque et Ëpiclëte dans ma poche ; et , si le danger devient trop pressant, je ferai avancer un Pascal et un Bourdaloue que je tiens exprès en réserve.

Je suis tenté de croire que les caractères tracés mystérieusement par cette femme sont des signes cabalistiques avec lesquels elle prétend me charmer; de sorte qu'au moment où je m'y attendrai le moins , je me verrai peut-être forcé , par une puissance inconnue, de tomber à ses pietls, et de m'avouer vaincu.

7 a NICOLAS FRSBIiAN.

Ce qui me confirme dans cette opinion , c'est que je surprends quelquefois mon imagination occupée à méditer sur des choses qui ne conviennent nullement à ma gravité naturelle. Pour prévenir ce malheur , je prierai mon ami Duhamel de me prêter son Recueil d'Exorcistnea latins ^ publiés vers l'an i35o, que je me souviens d'avoir vu sur une tablette dans le boudoir de madame. J'en apprendrai quelques formules par cœur, et je les réciterai mentalement lorsque je sentirai le char-* me diabolique prêt à opérer.

Je ne sais , en vérité , ce qui m'attire cette persécution de la part d'une femme que je n'ai jamais offensée, et je ne puis deviner le but de ses manœuvres. Si j'étais un joli homme à la mode , tel que le major , je trouverais l'aventure assez naturelle ; je serais une conquête dont elle pourrait se faire honneur. Mais le portrait que je vais tracer dp ma personne prouvera que je ne suis pas digne de tous les soins qu'on prend pour me ravir ma liberté.

J'entre dans ma trente-cinquième année;

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ma taille est de cinq pieds huit pouces , mon teint a été brùlé par le soleil des tropiques , et je sois croto (i) comme Saint-Preux. J'ai une barbe et des sourcils noirs et touffus, le nez long et les yeux un peu louches. Ajoutez à cela une poitrine vaste , et des épaules carrées ; en nn mot , des formes athlétiques.

Qu'on juge , d'après cette esquisse , si ma tournure a rien de sentimental , et si je devais m'attendre à fixer l'attention d'une femme qui me parait remplie de délicatesse et de sensibiUté.

Je regarde tous ces détails comme autant de pièces justificatives dont je me servirai pour défendre ma réputation , si je suis obligé de rendre les armes. On voit par tous mes préparatifs que j'aurai fait tout ce qu'il est

(1) Marqué de petite-vërole. « Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu'une prude grave et formaliste comme moi fasse les avances , et que, toute affaire cessant , je coure embrasser un visage noir et cixHq. 9 Nottvelle Héloise, 4* partie , lettre 8.

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humainement possible de fiure ponr me ménager la gloire du triomphe. J'avoae que je ne suis pas sans inquiétude : car les approches de Tennemi sont si rapides, qu'à la première rencontre nous nous trouverons vraisemblablement nez à nez. Qu'on se figure alors ma position. Je frémis d'avance des sjaites de cette* entrevue.

Le monde est si injuste , et si accoutumé à juger des événements par le succès, que , si je viens à succomber dans cette lutte inégale , on ne manquera pas de me traiter d'homme sans cœur et sans vertu. Je voudrais bien voir quelques uns de ces rigides censeurs k ma place; ils seraient plus indulgents s'ils connaissaient toute l'étendue du péril que je cours. Au surplus, quelle que soit l'issue de cette aventure , certain d'avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour éviter les reproches, je m'envelopperai dans ma conscience comme dans un manteau sous lequel je serai à couvert des bourrasques de la calomnie.

J'écrivais ces réflexions hier lundi, à dix

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heures el demie da soir ; aujourdlnii toutes mee alarmes se sont diasipées. Cette aven'tore qae je redoutais ayec si peu de raison a fini par la catastrophe la plus imprévue; et , à parler franchement , je ne sais si je dois m'en féliciter. J'étais à mon poste k trois heures précises , et j'attendais avec im» patience que l'ennemi se présentât. Personne ne s'offrant à ma vue, j'ai supposé que la dame dont il est question, étonnée de ma résistance , avait renoncé à ses projets hostiles. Je me complaisais dans cette idée, lorsque la loueuse de chaises est venue m'apporter un hillet.

CSe papier, m'a*t-elle dit , lui avait été confié par une dame qui était venue depuis plusieurs jours au Luxemboui^; elle l'avait priée de me faire ses compliments, et de me le remettre, en me désignant sous le nom du grand bomme noir.

Surpris de cet incident, j'ai donné quelque argent à la loueuse de chaises , et j'ai gardé le billet. Je ne savais trop quel parti prendre: je craignais que ce ne fût un stratagème ; ce

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papier mystérieux renfermait peut-être quelque poudre de sympathie dont il m'ëtait impossible de calculer les effets.

Cependant je me suis reproché ma timidité , et j'ai rompu le cachet. Quel a été mon étonnement de lire les lignes suivantes :

ce MONSIBVB,

D Je professe Fart de la peinture, et je D cherche partout des originaux qui puissent D me servir de modèles. J'achève dans ce D moment-ci un tableau de V Adoration des D rois que je compte exposer au prochain sa - D Ion. Toutes mes figures étaient prêtes , D excepté celle du roi arabe; je désespé- » rais d'en rencontrer une qui répondit à » l'idée que je me suis faite de ce personnage, D lorsque j'ai eu le bonheur de vous' voir.

» Votre figure orientale m'a singulièrement )) frappée ; et je vous demande bien pardon ))^de la liberté que j'ai prise de la dessiner » sans votre aveu. Je craignais un refus qui

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» m'aurait privée d'on grand avantage : car » je ne savais où trouver un visage arabe , et » le vdtre est parfait sous tous les rapports. » Je suis sûre qu'il aura du succès , et sera ^ goûté de tous les connaisseurs. J'aurai Thon- D neur , si vous le désirez , de vous en en- » voyer une copie.

» Votre très humble servante ,

» SUSAKNS LeSUBUH. »

Je laisse à deviner au lecteur l'effet que cette lettre a produit sur moi , et si je serais beaucoup flatté de me trouver l'année prochaine au salon entre le mage noir et le mage persan. Toutefois cette aventure me servira de leçon , et je ne m'alarmerai plus si aisément lorsque je verrai de belles dames fixer sur moi leurs regards; je me souviendrai de Susanne Lesueiur.

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