‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 14 sur 48 · DIALOGUE DE THÉOPHRASTE · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE THÉOPHRASTE

Je persécute quelquefois mon ami Duhamel , afin qu'il me fournisse quelque bagatelle de sa composition , pour grossir le livre qui doit immortaliser le nom de Freeman. Loutre jour encore je le trouvai sur son escalier, lequel , malgré la répugnance de sa femme , est devenue une belle bibliothèque. Il était occupé à terminer son catalogue , qui doit pa* raStre incessamment sous la forme d'un gros in*quarto. Après avoir travaillé avec lui pendant près d'une heure , il me proposa de pas» ser dans son cabinets Là , je lui réitérai mes prières, et, malgré sa modestie, il résolut à la fin de me donner satisfaction.

Il prit un carton vert , où se trouvent quel-

NICOLAS FRBBMAN. 79

ques uns de ses manuscrits ^ et m'offirit d'abord une liste revue , corrigée et augmentée par lui-même , de toutes les éditions attribuées aux Plantins , en disant qu'elle ajouterait un prix inestimable à mon ouvrage. Je refusai ce cadeau , sous prétexte que la classe de lecteurs auxquels je destinais le fruit de mes veilles n'était pas assez éclairée pour sentir toute la valeur d'un pareil trésor. II secoua la tête en souriant d'un air un peu dédaigneux , et me présenta ensuite la traduction d'un ouvrage en deux volumes intitulé : Eleganiiores prœ^ stantium virorum satyrœ. Il m'apprit que c'était une collection complète des injures que les savants les plus célèbres avaient écrites en grec ou en latin depuis plus de dix siècles* Je me défendis de l'accepter y en l'assurant que l'art de dire des injures ne s'était pas encore pex^u , et que des bommes qui n'étaient pas savants pouvaient en tenir école. Là-dessus il r^oQua le fond du carton, et en tira un cabier proprement écrit, qui avait pour Utre : Eloge hisioriqtie de JanséniuSyévéqued'Ypres. a Ce discours, me dit-il , est le chef-d'œuvre d'un ancien professeur de rhétorique du collège de

80 NICOLAS FRBBHAN.

Pézénas. Il est d'une éloquence nerveuse ; la dialectique en serait approuvée par Aristote lui-même , et il est orné de citations qui font le plus bel effet. Je le mets fort au-dessus des oraisons funèbres de Bossuet ; et, en l'insérant dans votre livre , vous rendrez service à tous les hommes de goût.» Je le priai d'obseiv ver que le siècle était si corrompu , et les bonnes doctrines tellement négligées , qu'il y avait cent à parier contre un que personne ne lirait le chef-d'œuvre du professeur de Pézénas, et que je ferais conscience de l'exposer à un pareil affront.

Il me sut gré du ton respectueux avec lequel je parlais du panégyriste de Jansénius.

((Vous avez raison, me répondit-il, nous sommes dans une décadence complète ; le goût des livres s'affaiblit de jour en jour, et ce sont les progrès de la philosophie qui causent cette funeste indifférence. Depuis que les hommes se mêlent de penser , ils s'occupent moins des pensées des autres ; on ne lit plus, et l'érudition est négligée d'une manière déplorable.

Vos philosophes se font beaucoup valoir et

mCOL/LS FRBBMAN. 8l

je gage que pas un d'entre eux ne serait en état de disUngaer la bonne date d'un Aide ou d'un Elsévir. Au surplus, fouillez vous-même dans ce carton , et prenez ce qui vous conviendra. »

le parcourus alors divers papiers, et je tombai , à la fin , sur un manuscrit intitulé : Dialogue de The'ophraeie j traduit du grec enjrançaie par Polycarpe Duhamel,

ce Je ne croyais pas , lui dis-je aussitôt , que Théophraste eût composé des dialogues.

D — Vous étiez dans Terreur , répUqua-t-il.

Diogène Laërce nous a laissé les titres de plus de deux cents traités que ce disciple d'Aristote a écrits sur différents sujets, parmi lesquels il &it entrer plusieurs dialogues. Ils se sont tous perdus dans les temps de barbarie , excepté celui dont j'ai fait la traduction. Je suis parvenu, non sans peine , à découvrir qu'il l'écrivit à l'âge de cent sept ans, après avoir mis la dernière main à son Traité des animau» sujets

â l'envie. Ce manuscrit, que j'ai trouvé dans m* 6

8 a NICOLAS PRBBMAV.

les archives poudreuses d'aoe andeiuie abbaye de Bernardins, qui s'occupaient de cuisine plus que de livres, est une précieuse relique de la littérature grecque. Je ie léguerai par un article de mon testament à la bibliothèque royale , ainsi qu'un manuscrit arabe, écrit de la propre main du calife Aaaron-Al-Raschid. j>

Je remerciisi Duhamel , et je me retirai , emportant avec moi le dialogue suivant , que le lecteur aurait peut-être trouvé insipide, s'il n'avait pas été convaincu d'avance de sa haute antiquité. Il commence ainsi, en forme de prologue.

Page 1