‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 16 sur 48 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

MéNiniiiB.

Ma poitrine est fatiguée ; je maigris à vue d'oeil ; et , pour comble de malheur , je succombe sous le poids de l'ennui. Je cherche un rfva)ède qui fue rende ma vigueur etma santé; si vous pouvez me le procurer, je mets à vos pieds la nioitié def mes richesses.

NICOLAS FBBBIIAK. 87

THéOPHRASTE.

Quel âge avez- vous ?

HBNEOÈltE.

J'eniie dans ua trentième année.

THBOPHHASTB.

Quels sont vos goûts , et quelle est vçtre de vivre?

MiN^DBHB.

Tous tt'y trouverez riea que de très sim- > pie* Le bonheur est Fobjet de tputes mes pensées et le but de toutes mes actions. Je T9^ semble chaque jour autour de uk<Â l'élite des jeunes Athéniens renommés par les grâces de leur esprit et par leur amour pour le plaisir. Des mets exquis couvrent ma table, des vins précieux ciicukfit dans la coupe amie de la joie, et les parfumsde l'Arabie rendent volupr tneux l'air même que nous respirons. Deti joueuses de flûte , des danseuses de Lesbos , et les prétresses les pllis distinguées de Vénus Aphrodite, augmentent nos plaisirsen les par-

88 NICOjLAS FRBBHAK.

tageant. Tout coo3pire à mon bonheur, et cependant je ne suis point heureux. J'éprouve un vide dans mon cœur don t je ne saurais pénétrer la cause ; un dégoût mortel s'est emparé de moi , ma santé s'altère, et je suis las de vivre.

THSOPHRASTB.

Gomment , avec tant de moyens de félicité pouvez-vous connaître l'ennui ?

HÂNiDBMB.

Je ne suis pas moins surpris que vous de cette bizarrerie de ma destinée. Il faut que quelque magicienne de Thessalie ait jeté sur moi un charme infernal; ou qu'un Dieu, dont j'aurai par hasard négligé le culte , se plaise à me persécuter.

THÉOPHBASTS.

Croyez-vous qu'il n'y ait au monde d'au*très moyens de bonheur que ceux dont vous

mez de m^ nurlpr ?

venez de me parler ?

MBNBDEHB.

Votre question m'étonne. Peut -on étabtîr

NICOLAS FRBBMAN. 89

un doute sur une chose aussi éyidente? L'homme le moins instruit vous répondra que les richesses et les plaisirs sont les éléments du bonheur.

THBOPHRASTB .

Ainsi , des palais somptueux , des lits cou- Terts de pourpre , une table bien servie , unchoix de jolies esclaves, rendent nécessaire* ment heureux celui qui les possède ?

lUSNÉDàMB.

Sans doute.

TH^OPHBASTB.

Quoi ! si VOUS donniez toutes ces choses à Lycomède , notre voisin , il ne pourrait manquer d'être heureux ?

Lycomède est déjà vieux; ses sens sont ëmoussés ; les vins de Chypre lui paraîtraient insipides; les regards même de Lais ou de Phryné ne pourraient exciter dans son cœur la moindre émotion.

go NICOLAS FHBBMAN.

THéoPHRASTB.

Que je plaint ee pauvfe homme ! 11 est doue bien malheureux.

MémsràiutB .

Ne le pltt^nez pas : il est d une gaitë oharmwQte) son TÎsage est toujours serein, et il n'éprouve aucune des infirmités de la vieil:* lesse. Il s'éstifbe fort heureux dans le sein de sa nombreuse famille, qui lui prodigue les soins les plus touchants j je ne crois pas qu'il y ait dans Athènes un homme ]^us satisfait de sa destinée.

THÉOPHRASTB.

Vous me surprenez. Si le bonheur oooaiste dans une suite continuelle de plaisirs, tels que ceux dont vous m'avez fait l'énumération, comment Lycomëde peut-il être content de son sort? »

MIÈNBDBMB.

Peut «-être me snis-je trompé* U exiaèe, sans doute, des plaisirs que je ne coo-

NICOLAS VHftSMJlN. 9!

nais pas, et qui ne causent aucune satiétë.

THéOPHBASTB.

Vous croyez donc que les plaisirs de la la« ble , les jouissances du luxe , les caresses intéressées des courtisanes , amènent quelquefois la satiété ?

Je suis forcé de le croire , puisque je Vé^ prouTe moi-même depuis long^tempe*

THéOPHBASTB.

Regarderiez-Tous comme un arantâge de changer ces plaisirs, qui peuvent engendrer le dégoût , contre des jouissances plus solides , et que Tennui n'accompagne jamais?

MBNÉDàMB.

Je croirais faire un marché très araftta*geux.

THioPHBASTB.

Si cela est ainsi , je m'engage à TOUS les faire eonnailre.

93 NICOLAS FRBEtfAN.

MBNÉDàMB.

Un moment. Je vois que vous allez me débiter les fastueuses maximes de Zenon. Renoncez j me direz-vous , à ces habitudes de luxe que vous avez contractées , et ne pensez plus qu'à vous perfectionner par l'étude de la sagesse. Le sage se sépare du vulgaire, méprise toutes les voluptés , s'élève au-dessus de la douleur , et se rend semblable aux dieux.

Mon cher Théophraste , je suis homme , et sujet à toutes les faiblesses humaines. Je n'aspire point aux honneurs de l'apothéose, et je crois les promesses de la philosophie aussi peu solides que la Gaiveur populaire, et que le patriotisme de nos orateurs.

THBOPHHASTE.

Vous êtes donc bien versé dans la philosophie ?

MÉNEDèMB.

Oui , j'ai eu long-temps à mon service un stoïcien et un disciple de Pythagore. J'avais la patience d'écouter leurs rêveries , et je n'y

NICOLAS FRBEMAN. g3

ai tTOuyérien d'applicable à ma situation dans le monde. Ils étaient en contradiction perpétuelle l'un avec l'autre , et se disaient souvent des injures avec une fureur qui me faisait pitié. La conduite de ces deux hommes était d'ailleurs directement opposée à leurs précep* tes. Le sectateur de Pythagore mourut chez moi des suites d'une indigestion , et le stoïcien s'enfuit un jour de mon palais , accompagné de Zoé, la plus jeune et la plus jolie de mes esclaves, qu'il avait séduite. Depuis ce temps-là j'ai de l'humeur contre tous les philosophes. '

THBOPHRASTB.

Yoos pensez donc que la doctrine professée par ces deux hommes était la vraie sa

MENinàiiB.

Je conviens que j'ai pu me tromper.

THBOPHHASTB.

Je n'entrerai point avec vous dans des abstractions ^i fatigueraient votre esprit sans

g4 NICOLAS FRBBMAK.

l'ëclairer; maisje tous montrerai un rrai philosophe*

MÉNéDEMB.

Je ne demande pas mieux. Dites-moi où se trouve ee phénix.

THÉOPHRASTB.

C'est ce même Lycomède , qui y ous parait si content de sa situation.

MÂNÉDiMB.

Lui ! je ne crois pas qu'il ait fréquenté les écoles de nos philosophes , et qu'il se soit jamais sérieusement occupé de syllogismes. 11 ne s'exprime point par sentences , et ne déclame ni contre les ricHesses , ni contre la vo** lupté : c'est tout simplement un citoyen vertueux et bienfaisant, qui a servi la république avec honneur , et s'est retiré avec la réputation d'un homme d'état judicieux et incorruptible. Il est, dit-on, bon père de famille et fidèle ami ; son humeur est égale, sa conversation enjouée : ce n'est sûrement pas là le portrait d'un philoscqphe.

THÉOPHRASTB.

Je suis bien aise que vous m'édairiez sur ce point. Qu'est-ce donc , à votre avis , qu'un philosophe?

MéNÉDBMS.

C'est un ami de la sagesse.

THBOPHBASTB.

En quoi consiste la sagesse.

MÉNSDàliB .

Dans la pratique des vertus publiques et privées.

THiOPHBASTB.

Celui qui parie de sagesse sans pratiquer Ja vertu peutril être regardé comoie un philosophe?

MéNÂDÈMB.

Oa lui donne ce titre , et il le porte sans réclamation.

96 NICOLAS FRBBMAN.

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