III. Q
l3o NICOLAS FBBBMâlf,
terrompait quelquefois poar dire à oiade^ moiaelU Angélique:
<c P^te ftlle , tenez^vous droite. j>
Elle eiiga§[ea le philosophe dans une longne coBTersatâoo sur les beautés de la ville de Grenoble; et à propos de la ftte de son mari^ elle nous fit , dans le pins grand détail , la description d We i%te que son père , greffier au parlement , avait donnée, dans son temps , à Fhonofable oonfirérie des pracoreurs. Elle nous naonta leasocoès qu'elle avait eus dans celte grande jonfnée , et , se penchant vera moi , me dit à l'oreille , pour n'être pas eatendue de M» Duhamel , qu'elle avait dansé avec M* Primerose, premier clerc de son père, et le plus joli cavalier de Grenoble, ua menuet de la coor qui avait frappé tout le monde d'admiration.
Je crois <pi'eUe parlerait encore si l'on ne f&t venu annoncer que le diaer nous attendait. La table était servie avec profusion , et las m4ts avaient été apprêtés avec soin : c'était Ik
NICOLAS PRBBMAK. l3l
le trimuphe de m$éBMe Duhamel. Elle pros^ sait chaque conrive de maBger atec une dbs-tinatiôn qu'elle prenait pour de la civilité , et elle noua aurait proeuré à tous une hidigestion par politesse , A noms tussioiis i^ pondu à ses désirs. Son caquet ne se ralentit qu'an dessert. Ilfnt alors permis de oonver* serj mais bientôt madame Duhnmel, you^ lant faire briller sa fille ^ lut ordonna éé nous chanter quelques roaumees da Homo^ gnëai. Mademoiselle Angélique prétendit qa'eUe ne pouvait chanter , qu'elle était enchifrenée; mais madame Duhamel r ép ét a son invitation d'un ton si absolu, que la petite personne fut forcée d'obâor 9 at mous chnnta, d'assez mauvaiae grftoe, dettx nn mnnces dont nous noua serim» «très hiMi
Noua rentpàmea au salon : c'était Ik le moment que madame Duhamel attandalt avec impatience. Elle dit un mot à l'oreille de sa fille, (]wsortft aussitât. Uonroment aptes, elle se lève ; et, adressante parole à M. Duhamel, qni ne savait ce que t«rt eda voakH dimi
]33 NICOLAS FRBBMAN.
eUe lui fit cette hanngue, qa'die avait préparée depuis quinze jours ;
« Mou très hoaoré mari , c'est aujourd'hui voire ftte. Depuis vingt-cinq ans que vous m'avei menée à l'autd , je n'ai jamais laissé passer ce jour sans vous donner un témoignage de ma tendresse. Je me suis fait un devoir d'étudier vos goûts , pour faire quelque chose qni vous fût agréable : je crois y être parvenue aujourd'hui ; recevez avec complaisance le cadeau que je vous fids avec amitié. »
A ces mots , elle alla elle-même ouvrir la porte de l'appartement ^ et deux hommes entttoent, ehargés l'un et l'autre d'un grand sac, qu'ils déposèrent aux pieds de Duhamel.
Tout le monde , surpris de cet incident , gardait le silence , qui fut interrompu par madame Duhamel :
ce Mon cher mari , je sais que vous avec pour les livres une affection singulière. J'ignore quel plaWr vous pouvez trouver dans
cts Tieax bouquins doat rœ» wtm tenipU YOCre maison depuis la cave jnsqn'an grenier; mais enfin yoas les aimez ^ et il fiaint Uen que vous ayez yos raisons pour cela. Ce matin , je suis sortie de bonne heure , et j'ai été ache* ter tous les livres étalés sur le quai de la Mon* naie ; je les ai fait mettre dans ces deux sacs , que je tous oflFre comme on hommage d^ne de tous. )»
La conclusion de cette harangue fit rire toute la compagnie, excepté Duhamel, qui sentait une joie secrète de voir que sa femme commençait à se réconcilier avec les livres.
a Je crains, lui dit-il, ma chère amie, que la plupart de œs livres ne soient pas dignes d'entrer dans ma bibliothèque. La réputation des ouvrages exposés sur les quais n'est pas très brillante. Ce sont, d'ordinaire, ou des productions romantiques, ou de mauvaises éditions.
Cependant il s'y glisse que^uefi>is de bons livres. Au surplus , je vous sais gré de l'intention , et je ne serai pas fiché de connokre les aateurs que le hasard a confondus ainsi pèle-
lB4 NHMMM muiiAii.
m^ daM flM deox saoB. Qtt'an peiiin-*vow , dil«^ à ILerbabon : pendant que ma femme ttm aon ^qaet à ëcrim av«c M. de Floran-viliit j ne poannoM«iiou paa j^rocéder à cet esamea? Noas raiiTerroM à un aviva jour le manosarit d'Aic«dn. »
Noua aaoueinimea oette propoaiUoa , qui nous débarrassait du babil de madame Dulia«»
mel ; je déliai l'on des sacs , et le premier ou- Trage qui me tomba sous la main fut la h^çpkie da ia nature.
« Adnrirez lea vicfsiitudes des choses hu^ maines , s'écria Kerkabon. Je mesouviensenemre du temps oft ce Ijf re Jouissait de quelque Imputation dans le mcmde ; il arait même ob« tMu l'honneur d'être brûlé en cérémonie par la main du bourreau ; et son auteur , tout fier devoir été exposé aux poursuites d'un procès eriminal , ne savait que faire de tant de gloîfe , et ae regardait comme un martjrr do la vérité. On a ncherché son livre tant qu'il û été défendu ; aujonrd'hui qu'on peut se le proeqrer aisément à un prix modique , on
NICOLAS VHBBMAH. i35
n'en veut plus, et il reste estpoeésttr les quais à tonte rindëmence des saieoDs. Il ftrut cependant être juste, oe trooTe dans et tiUre plusieurs pages «|ui annoncent de Félévation et du talent. L'auteur a trop écrit , il a touIu aller à la postérité avec un gros bagage ; je crains bien qu'il ne reste en route. }»
Ce que vous venez de dire est très juste.
On ne lit plus maintenant la PhHoêophie de la nature qne dans le fond de F Allemagne et en Russie. Ces ouvragessur la nature, qti\ine philosophie superficielle avait mis en crédit, sont tombés pour ne plus se relever. Le Système de la nmimre , flntetf r étaHan de la naiure , la Théologie de la naiure , tEléve de la naiure j toutes ces misérables productions dorment tranquillement dans Fonbli.
Yoilà à quoi s'e:(posent les auteurs qui ne consultent que l'opinion du moment. Il lut un temps où la nature se trouvait partout , et venait au secours de l'imagination la plus pauvre et de l'esprit le plus borné. On aimait la nature, on se rapprochait de la nature,. on
l36 NiCOLAS FRUMAjr*
voulait étie à toute force l'homme de la uatuTfS ; leB femmes même réclamaient à grands cria l'état de nature* Enfin , 11 n'était ques* tîon . que de nature y non seulement en prose boursouflée , mais encore dans les vers fugitif de nos poètes de boudoir. Ce qu'il y a de plaisant y c'est que la nature était célé^ brée dans le style du monde le moins naturel : cela seul aurait suffi pour dégoûter de la nature.
KBBKABON.
Poursuivons notre examen.
FREBMAN.
Traité 9ur la grâ€0 êuffiêmnte. Anonyme.
nuHAMBL, avec empreêsement.
Donnez I Un Traité sur la grâce à câté de la Philoeofhie de la naturel voilà de ces hasards auxquels je ne puis m'accoutumer.
KBBKABON.
Ce rapprochement est plus simple que vous ne pensez y et il ne faut pas attribuer unique-
N1COLA.S FRKBHAN. 187
meDt au hasard ce qui est le produit de la même cause que vous venez de développer.
Nous n'avons pas oublié Fépoque où la grâce suffisante et la grâce efficace occupaient exclusivement les esprits. Chacun alors voulait être théologien : c'était la mode. Il n'y avait pas de petite-mattresse qui ne citât Jansénius cl saint Augustin , et qui ne dit sur la grâce les plus joL'es choses du monde. Tous les écrivains qui voulaient, attirer sur eux l'attention publique s'emparèrent de la grâce, et l'on vit paraître jusqu'à des poèmes sur cette matière , que personne n'entendait. Il y eut des martyrs de la grâce. Que devons-nous conclure de ces faits? C'est que l'engouement, l'exagération, sont répréhensibles, sur quelque matière que ce soit j c'est que les hommes rai* sonnables sont plus rares qu'on ne pense.
Quand je considère le sort commun des écrivains sur la grâce et sur la nature , je ne conçois pas qu'une personne sensée puisse faire entre eux aucune différence . Ce n'est ni l'intérêt de la religion, ni celui de la philosophie, qui les inspirait : c'était seulement l'envie de faire du bruit , et d'arriver , par le chemin le
l38 NICOLAS PRB KHAN.
plus court y à la célébrité. La philosophie et b religion n'ont rien à démêler dans cette ai^ feire. Les rêveries sur la grâce , la morale re« lâchée de9 casuistes de l'école de Molina , ne m'empêchent pas pins d'admirer Pascal, Bo»suet et Fénelon , qne les mille et nne déclamations sur la natnre ne m'empêchent de re« garder Montesquieu , Voltaire et Rousseau , comme des hommes qui ont rendu d'éminents services.à la raison générale. L'indolence , la modération , la justice y telle était la philosophie de Montaigne , et c'est la seule qui soit à l'abri de la critique et des événements.
FRBEMAN.
Si vous entrez dans une dispute réglée, nous ne finirons jamais notre inventaire.
Voici une brochure bien mesquine , Im iragidie de Memnan.
KBBX^ABON.
Je connais l'auteur. C'est un poète qui aurait pu disputer à Lemierre le prix de la vanité. Il croit avoir fait un chef- d'œuvre , et se place sans fayou à côté de Corneille.
C'est un grand garçon qu'on Toit se prome^ ner dans les rues lorsque sa pièce est affichée; jj prend en main sa lorgnette , s'approche de l'affifihe y et semble l'examiner avec attention- Cette démarche manque rarement d'attirer quelques oisi& auprès de lui , et lorsqu'il se Toit entouré d'un nombre suffisant de spectateurs : Comment, s'écrie-t-il, on donne aujourd'hui la tragédie de Memnon! Peste!
c'est un ouyage excellent , fait pour charmer tous les hommes de goût ; je ne manquerais pas cette bonne fortune pour tout l'or du monde. Le calcul du poète est bon; il se trouve toujours quelqu'un qui l'en croit sur sa parole ; et , par cette manœuvre répétée à chaque carrefour , il parvient à peupler son parterre. Du reste , c'est le meilleur homme du monde ; il ne lui manque que du talent.
FLORANVILLB, interrompant êa partie .
Je vous écoute en jouant avec madame , et je certifie la vérité du fait qu'on vient de vous raconter. Mais puisqu'il s'agit de vanité d'auteur , je sais une anecdote qui mérite aussi d'être citée. Un auteur qui a du talent i quoi-
l4o NICOLAS FRBEMAN.
qu'il lasse de méchants opéras , assistait à la première représentation d'un de ses ouvrages lyriques. Vers le troisième acte , un de ses amis intimes s'approche et lui dit : ce Où en est-on maintenant? — A l'enthousiasme, s'écrie notre poète , et je ne sais comment cela finira. »
KBJRK.ABON.
Cette saillie gasconne vaut la peine d'être conservée. Au reste, puisqu'il s'agit de la vanité des auteurs , il y a une remarque générale à faire parmi ces messieurs : c'est que, plus le genre est frivole , plus l'amour-propre est excessif. Je connais un jeune nourrisson du vaudeville , qui n'est que pour un cinquième dans deux ou trois arlequinades , et qui s'imagine que tout l'univers a les yeux fixés sur lui ; il regarde comme une grande injustice qu'on ne l'appelle pas à l'Académie française. Mais laissons ces folies, et continuons notre revue.
FREEMAJ^.
Un tome de Pennée littéraire , et un vo-
mCOLAS FRBBMAN. l4l
lame dépareillé des Œuvres de Voltaire.
KSRKABON.
Voltaire à côté de Fréron ! Qae dirait l'iraficible auteur de la Henriade j si le sort lui permettait de venir, incognito , faire un tour sur le quai de la Monnaie, et qu'il se vit ainsi placé auprès de Maître jilibaron ? Des étincelles sortiraient de ses petits yeux, et il adresserait aux Welches des reproches pleins d'amertume. Pour moi , lorsque j'entre dans une boutique de libraire , il me semble entrer dans un cimetière, où les rangs sont pressés et confondus. Les vastes salles de la Bibliothèque royale sont à mes yeux les catacombes de la littérature. Que de généra* tions d'écrivains en prose et en vers , de critiques, d'historiens, de théologiens, de philosophes, d'orateurs, de commentateurs, de compilateurs, de glossateurs, gisent dans cette enceinte, et dorment d'un sommeil qui ne sera jamais interrompu ! Là , comme dans le champ commun du repos , les passions sont muettes, les inimitiés ont cessé. Le satirique est couché près de sa victime. Boileau et Cha-
l44 NICOLAS FRBBMAN.
donnez le reste à.qoi voudra oo pourra le
lire(i).
FRBBMAN.
Vous n'aimez pas le style académique.
KBBKABON.
Je ne sais ce que vous entendez par style académique. J'aime dans toutes les productions de l'esprit le naturel dans le style , et la raison dans les pensées.
FRBBMAN.
Vous n'êtes point académique.— Le« Délices du sentiment , comédie en ciaq actes et en vers.
(i) Cette proscription absolue est trop sévère. On pourrait citer quelques discours académiques de MM. Victorin Fabre , Villemain et Berville , qui méritent d'être conservés.
(Note de l'Éditeur.)
NICOLAS FRBBMAN. 1^5
FLOKANTÏLLB.
Cette pièce m'est connue. L'auteur appartient à l'ëcole de Dorât. Il n'aime pas Molière : aussi tous voyez quel beau .coton jettent ses mielleuses compositions dramatiques; elles bordent tous le3 quais, depuis l'Arsenal jusqu'au Pont- Royal. Je me souviens que ce poète doucereux me dit un jour : a Molière était un homme dangereux ; il n'épargnait pas même ses amis. .Le rèle de contemplateur n'est point honnête; épier les ridicules , pour les immoler sur la scène , sans se soucier si l'on blesse ses plus intimes connaissances , n'est pas le fait d'un bon caractère ; on en dira tout ce qu'on voudra , mais ce Molière avait un mauvais cœur.
FRESHAN.
L'anecdote est plaisante. — Conaxaé.
FLORANVILLB.
Ah ! ah I le père jésuite ! autre exemple des vicissitudes humaines. Après cent ads d'un sommeil profond, Cooaxa se^ réveille, et voi-