CHAPITRE XI
LETTRE DE FLORANVILLE.
La lettre suivante , que j'ai reçue le lendemaia de la fête de famille dont j'ai rendu compte dans le chapitre précédent, m'a beaucoup surpris, et peut-être produira-t-elle le même effet sur l'esprit de mes lecteurs.
Elle est de Floran ville , et c'est son valet de chambre, le fameux Gabriel, qui me l'a apportée.
(c Mon cher Freeman, je me trouve dans la même position que Panurge , lorsqu'il disait à Épistémon , son compère :
<c Je suis en fantaisie de me marier. i>
y> Vous avez dit vous apercevoir hier que
NICOLAS FRBBMAK. l53
j'étais, contre mon ordinaire, un peu taciturne et réyeur. C'est que je roule dans ma tête un grand projet. Je commence à m'apercevoir qu'à force de vivre , on finit par n'être plus jeune ; et qu'il peut être utile de se préparer de bonne heure des ressources contre l'ennui et le délaissement qui suivent la dernière saison de la vie. Pour tout dire , en un mot, je suis en fantaisie de me marier.
D Je vois d'ici votre étonnement. J'ai jeté moi-même sur les maris tant de ridicule, je me suis si souvent amusé à leurs dépens , que je me sens un peu honteux de ma résolution. Mais je suis maintenant convaincu que nous sommes tous entraînés par la fatalité; mon étoile veut absolument que je grossisse le nombre des maris , et si , comme le prétend le vulgaire , les mariages sont écrits là-haut, il est inutile que je prétende résister à ma destinée.
y> Je l'avouerai cependant, si j'avais pu persuader à la belle Pauliska de former avec moi un engagement d'un genre moins sévère,
l54 NICOLAS FRSBIIAN.
je n'aurais jamais songé à Fanion conjagak ; mais lorsque je lui en fis la proposition y elle parut si triste , elle jeta des cris de désespoir si touchants , elle s'évanouit d'une manière si sérieuse, qu'il faudrait avoir, comme le pieux Énée , sucé le lait d'une tigresse , pour résister à la douleur d'une si channante créature,
» Lorsqu'elle fut à grand'peine revenue de son évanouissement, elle me dit des choses si tendres, elle me révéla le secret de son cœur avec tant de grâce, d'âoquence et de sensibilité , que je fus tout surpris d'être aimé aussi éperdument. Vous savez que je suis peu romanesque de mon naturel; toutefois, je ne pus tenir à cette explosion de senti-»
ment. Vous ne sauriez imaginer toutes les choses tendres qu'elle m'a adressées d'inspiration : je suis nécessaire à sa vie ; sans moi , elle n'a plus d'avenir ; quand on n'aime pas, on perd sa vie , car il faut vous dire que la vie joue un grand rôle dans ses discours.
Corinne n'était pas plus éloquente que Paulisks.
NICOLAS FHBSMAN. l55
» Qae pouvais ««je faiie? QQ^aariez-vous fait dans une telle circonstance? Auriez-vous en la cruauté de briser inhumainement le cœur d'une jeune fille qui meurt d'amour pour Vous? Vous seriez^-vous déterminé, par la crainte de quelques railleries, à détruire soïi avenir , et à lui faire perdre sa f>ie? Pour moi, je n'ai pas eu ce courage ; et, en la priant d'essuyer ses larmes, je lui promis de la conduire à l'autel.
^ A peine cette promesse était^elle échappée de mes lèvres, que ce phénix de sensible litë reprit tout soft enjouement* Elle courut sur-leM;hamp vers sa mère, pour llnstruire de la grande nouvelle , et la comtesse vint me donner une scène d'un caractère plus grave.
« Que viens-je d'apprendre, mon cher* y} major 1 me dit-elle d'un air de dignité. Vous V voulez donc épouser ma fille , et vous allez » Vous engager, devant Dieu et les hommes, » à faire son bonheur. La pauvre enfant m'a » révélé depuis long-temps les sentiments que » vous lui avez inspirés; et dès le premier jour
l56 NICOLAS FRBBMAN.
)) qu'elle vous vit aux Tuileries , elle me dit )) avec une aimable naïveté des choses mer- » veilleuses sur l'impression que vous faisiez » sur elle. Je ne suis pas une mère assez déy> naturée pour m'opposer à ses vœux, et vous » refuser mon consentement. Je ne crains » point d'être désavouée par la noble famille » des Bataroski, qui tiennent le premier » rang en Pologne , et qui ne se sont jamais y> mésalliés de mémoire d'homme. Votre » naissance, votre fortune, votre caractère, me » conviennent. Recevez donc ma bénédiction » maternelle ; ménagez , je vous en conjure )) par tout ce qu'il y a de sacré dans le monr- D de, ménagez cette jeune innocente, que j'ai x> élevée dans les principes d'une vertu se- » vère , et qui vous rendra, j'ose l'espérer , le 7> plus heureux des hommes. y>
D A ces mots, elle prit la main de sa fille et la mit dans la mienne ; ensuite elle nous embrassa tous deux tendrement, et conclut sa harangue par ces paroles :
« Qu'il me tarde de voir' des fruits de ce
NICOLAS FHKUMAN. x5'J
Y> noble hymen! Ne rougissez pas, ma fille : le j> désir de se voir revivre daqs de petites y> créatures qui vous aiment de tout leur » cœur est un vœu bien légitime et bien na- » turel. Puisque nous sommes tous d'accord, D il est convenable, mon cher major, que » nous fixions le jour de la cérémonie nupy> tiale. y>
» Je sentais bien que je faisais une assez sotte figure au milieu de ces deu:sK femmes ; mais j'étais pris sur le temps. D'ailleurs les larmes et la beauté de Pauliska m'avaient ému ; et , dans un premier mouvement de tendresse , j'ai fixé le jour solennel à lundi prochain. Je ne ferai point d'éclat , point d'invitations en forme ; je ne veux avoir pour témoins de ce mariage impromptu que nos deux amis , et madame Lesueur.
D J'ai déjà parlé à Kerkabon de ce projet , qui lui plaît beaucoup; et, .au lieu de me railler sur la soudaineté de ma conversion , comme je m'y attendais, il m'a prêché un fort beau sermon sur les devoirs d'un bon mari ; il
l58 NICOLAS FHBBMAN.
m'a fait aussi promettre de rendre ma femme heureuse ; et, à ce propos, il s^est jeté dans de longues réflexions sur la reconnaissance et le respect que nous devons aux femmes en général , lesquelles , dit-il , embellissent la prospérité et consolent le malheur; le tout accompagné de lieux communs que , pour la première fois de ma vie , j'ai eu la patience d'écouter jusqu'au bout. Il s'est chargé des frais de la noce , et m'a fait entendre qu'il enverrait des présents à la future. Il faut avouer que , malgré sa manie de morale , il a un cœur excellent.
]» Vous voyez , mon cher Freeman , que je m'exécute de bonne grâce. Allons y point de quartier , je me livre à vos coups ; ne m'épai^ gnez pas ; dites-moi que je suis ua fou, un extravagant. Je m'en dis à moi-même cent fois davantage ; et tout cela ne m'empêchera pas d'épouser Pauliska. Ce que c'est que de noys! A lundi.
» Le major FLORANViLiâB. j>
SaCOlAS FBBBMAV. i5g
Le ton de cette lettre, et les efforts éyidents de l'ëerivain pour conserver la gaité habirtnelle de son caractère, m'ont prouvé que ' Fascendant de la jeune Polonaise l'emporte dans le cœur du major sur toute autre considération; il est subjugué, rien n'est plus sûr ; il est aveuglé par la passion ; et je crains qu'il ne fasse un choix dont il ait quelque jour à se repentir. Le consentement de Kerkabon ne m'a point étonné. Sa bonté et sa candeur ne lui permettent pas de soupçonner les piégea qu'on peut tendre à sa bonne foi , et il est de tous les hommes celui qu'une femme artificieuse pourrait le plus aisément tromper.
Poar moi , qui vois peu de franchise dans la conduite de ces deux Polonaises , j'ai cru remplir le devoir d'un ami en adressant à Flo* ranville la réponse suivante :
<c Mon cher major , ne craignez point que je me permette aucune plaisanterie sur la résolntion que vous avez prise, un peu bruaquementi peut-être , d'épouser la jeune personne dont vous êtes bien et dûment amoureux.
Toutes les railleries sur le compte des maris
l6o NICOLAS FRfi£MA.N.
sont bien usées , et il faudrait plus d'esprit que la nature ne m'en a donné pour les rendre piquantes. Je regarde d'ailleurs le mariage comme une noble institution , et comme la base essentielle de toute société civilisée. Cette union inviolable des cœurs, qui met en commun les plaisirs et les peines , la bonne et la mauvaise fortune , porte à mes yeux un caractère touchant et solennel.
» Mais, plus le mariage est une affaire importante , plus il influe sur la destinée de notre vie , et plus il faut apporter de précautions dans le choix d'une compagne. La beauté est sans doute un grand avantage y mais elle ne suffit pas pour assurer le bonheur d'un mari et pour fixer la paix dans un ménage. C'est surtout le caractère d'une femme qu'il faut étudier ; c'est par un bon caractère qu'elle s'honore elle-même et qu'elle honore son époux • Si dans son enfance elle a contracté le goût des petitesses , si les plaisirs de la vanité lui son t nécessaires, si elle oublie dans la prospérité que tous les hommes sont exposés aux revers de la fortune , et si elle ne met aucun terme
NICOLA.S FABBMAN. l6l
à ses profofiioûs , elle finit par inspirer le dégoût, ou du moins Findiffërence , et devient le fléau d'une famille dont elle eût pu être l'ornement et la consolation.
v II est encore des convenances dont on ne doit jamais s'écarter. Il est nécessaire qu'un homme qui s'unit pour la vie à une femme connaisse bien ses parents , ses relations, et la conduite qu'elle a tenue depuis son enfance.
II ne faut pas , sur ces points essentiels , s'en fier aux apparences. Dans un cas pareil, je voudrais prendre les informations les plus exactes, surtout si la personne dont il serait question était étrangère , et que je dusse à un simple hasard la liaison que j'aurais formée avec elle. Pesez bien toutes ces réflexions , mon cher Floranville : elles sont dictées par l'intérêt que je prends à votre bonheur , et à tout ce qui concerne la famille du meilleur des hommes et de mon plus ancien ami.