‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 26 sur 48 · SUR LE MARIAGE · texte numérisé non relu

SUR LE MARIAGE

Il faut que j'instruise le béoiéyole lecteur de ce qui s'est passé hier chez Kerkabon. C'était le jour de notre assemhlée. Floranville était absent, parce qu'il a beaucoup d'affaires dans ce moment -ci. Ce pauvre garçon est tellement occupé de son mariage , qu'il n'a pas le loisir de penser à autre chose ; et je crois que cette idée dominante lui fait négliger jusqu'au soin de sa toilette j enfin, depuis que l'amour s'avise de tourner des tètes , il n'avait pas exercé son pouvoir d'une suanière plus absolue.

Cela ne nous a pas empêchés de faire honneur au dîner du philosophe , qui était encore plus gai qu'à l'ordinaire. On se doute bien que la conversation a roulé entièrement

NICOLAd FaBSM\lf. ]63

sur le mariage de Floranville. Comme je suis en possessioii de dire firancheiDeiit ce que je peose ', je me permis de (aire à ce sujet les reflexions suivantes :

FBBEMA.N.

Je n'aurais jamais imaginé que le major liit capable de faire la folie de se marier.

Lorsqu'un homme a passé quarante-cinq ans, il devrait être assez raisonnable pour sayohr qu'il n'est plus dans l'âge de faire naître uii sentiment de tendresse dans le cœur dHine jeune iille; et sans un amour réciproque le mariage ne ^oduit en général que le mécori* teAtement et le dégoÀt. Il est même quelque* fois suivi de ces accidents trop communs, dont le monde aime à rire , et qcn n'en sont pas moins une source de peines et de regrets.

LKNTsqu'à l'âge oi\ Von peut prétendre à phire, vous aves épousé une femme qui vous aime , il est permis d'espérer <^e la force de ce premier sentiment ne s'affaiblira jamais au point de rendre deux époux indifi%rents l'un à l'autpe ; il ne conserve pas long*- temps toute sa

vivacité; mais l'habitude de vivre ensemble ^

l64 NICOLAS FRBEMAN.

de se confier réciproquement ses plus secrètes pensées, la communauté de devoirs, d'intérêts et d'espérances, le plaisir de voir croître des enfants qui rendront à votre vieillesse les soins que vous prenez de leurs premières années, toutes ces choses sont autant de liens que la mort seule peut dissoudre, et forment ce qu'on nomme Famour conjugal , pour le distinguer de cet autre sentiment passionné qui est plus ardent et moins solide. Mais lorsqu'il existe une grande disproportion d'âge entre deux époux, ils ne peuvent avoir ni les mêmes goûts ni les mêmes manières de penser. IL y a toujours quelque chose qui les sépare ; les premiers désirs satisfaits font place à l'indifférence , et même quelquefois à la haine.

Alors le mariage est,' de tous les états, le ]^us malheureux ; et je crains que notre ami Floranville n'en fasse la triste expérience.

C'est en vain qu'il cherche à se tromper sur son âge : il arrivera bientôt dans cette saison de la vie où le repos devient un besoin.

Alors, que fera-t-il d'une femme brillante de jeunesse et de beauté , qui , n'étant point accoutumée à remplir les devoirs d'épouse , et

NICOLAS FHSBMAIf. l65

ne s'y trooyant portée par aucun motif, ne pensera qu'à satisfaire sa vanité , et à briller dans le monde , dont son époux sera fetigué?

J'ai remarqué de plus que les hommes qui ont mené une vie dissipée contractent une mauvaise opinion des femmes , et sont sujets, lorsqu'ils sont mariés, à devenir jaloux. Je ne connais pas de passion plus funeste que la jalousie 3 elle trouble l'imagination , elle empoisonne la vie, et produit souvent de terribles catastrophes. Lorsqu'un homme âgé épouse une jeune femme, il faut ^u'il soit bien sûr de sa vertu, pour dormir tranquille : car, pour peu qu'il ait des motife de soupçonner sa fidélité, il se prépare des jours pleins d'amertume.

DUHAMEL

Il peut y avoir de la vérité dans ce que vous dites ; mais je ne comprends rien à tous ces sentiments romanesques. Sj le major croit que le mariage lui est bon , il fait fort bien de se marier, sans se mettre en peine des conséquences. Il y a un moyen infaillible d'avoir la paix dans sa maison , c'est d'être-

l66 NICOLAS FEK£MAN.

le mftttre cbea soi. Observes bien fous cetf bonnêlee maris dont les disgràees scsndaleuses amusent le public : ce sont, pour la plupart, da pauvres bires, qui n'ont aucune espèce de caractère. S'ils inspiraient à leim fragiles compagnes le respect qu'une femme doit à son mari j ils éviteraient les mconvénienls auxquels ils sont e:&posëa, DAm merci, madame Dubamel, ne s'est jamais fourvoyée, quoique, dans son temps, oa l'ait eitée à Grenoble pour les agréments de sa figure : mais , si j'avais aperçu en eUe la moindre diq^oâtion à s'écarter de son devoir , je l'aurais nq^pelée à l'ordre de k bonne sorte. Tout, dans le mariage , dépend du premier jour. Les femmes , accoutumées à étudier tout ce qui les entoure, ont one sagacité admirable pour découvrir le côté £ûble des personnes qu'elles ont iatérêt de connaUre* Si vous.IcAir nM>nlre« quelque éài^ position à vous laisser dominer, elles se hà-* teul d'en profiter, et vous Toilà pour la vie sous le joug. Si , d^ les premiers moments , vous faites parsuitre de la fermeté , ne craignea lien i elles deviennent souples , dooilea ,

NICOLAS FaSKUAK. lO/

el votre repo6 ne sera troublé ni par leurs caprices, ni par la légèreté qui leur est naturelle.

Je vois avec peine qu'on se fiiit de fausses idées du mariage. Les anciens, sur ce point, comme en toute autre chose , en savaient plus que nous ; et je me souviens à propos d'un passage d'Horaee qui vient appuyer ma pensée :

Fuit hœc sapientia quondam :

Publiea privaiis t^cemere, saera pnfiamsj Concubitu prohibere vago , dore Jura maritis (i ).

Ce qui signifie : La sagesse de nus ancêtres consistait à distinguer le bien public de l'intérêt privé y le sacré, du profane ; à réprimer la Ucence des mœurs , et à régler les lois du mariage. Ainsi le mariage a des lois; et il appartient au mari , qui est le prenfer magistrat dans sa maison, de les faire observer. Cest lui

(i) Hor., Arspoet,, y. 5g4.

l68 NiCOA^AS FHBKMAN.

qui doit régler la dépense de sa femme , la nature de ses amusements, le choix de ses connaissances ; il doit veiller à ce qu'elle remplisse les devoirs de la religion. S'il commence de Honne heure à exercer cette autorité j s'il établit une bonne règle dans son ménage , sa femme , quel que soit son caractère, n'oubliera jamais ce précepte de l'apôtre, qui fait frémir leur orgueil : a Femmes, soyez soumises à vos époux. »

KBRKABQN.

Vous parlez tous les deux comme des personnes qui ont peu d'expérience. JT'ai fait toute ma vie une étude particulière des femmes ; et je puis dire , sans me flatter ^ que je les connais à fond. Je suis convaincu que, s'il j en a quelques unes de méchantes, ce n'est que par accident; je veux dire par la faute de leurs maris. On les accuse de faiblesse; cependant elles souffrent sans murmure toutes les maladies naturelles à leur sexe; elles portent pendant neuf mois, avec des douleurs infinies, l'enfant dont la délivrance peut causer leur mort ; elles endurent

NICOLAS FRKKHAN. 169

avec une fermeté héroïque le travail si pénible de l'enfantement. On blâme l'inconstance de leurs affections, et toutefois les traits les plus sublimes de dévouement nous ont été donnés par des femmes. On a vu des filles consoler leurs parents en montant avec eux à Técbafaud, et des femmes mourir avec leurs maris, lorsqu'elles pouvaient sauver leur vie en les abandonnant.

Il n'y a point de femme qui ne s'efforce de faire le bonheur de son mari , lorqu'il se conduit bien à son égard ; mais nous sommes en général si injustes, que, sans chercher à connaître les causes réelles qui troublent la paix d'une famille , nous commençons par accuser une femme qui souvent gémit la première de ce d^rdre intérieur. Un homme dont les moeurs sont déréglées exigera de sa femme les mœurs les plus sévères ; il prostituera ses affections aux dépens de sa fortune et de sa santé , et il se plaindra si l'épouse qu'il dédaigne cesse d'aimer celui qui ne l'aime plus. J'ai vu des maris abandonner au hasard du jeu le sort de leur famille , et se plaindre de leurs

l^O NICOLAS FRRBMAN.

femmea, qui ne réglaient pas lava dépenaaa avec une stricte éeonomie. D'autres ne voient dans leurs compagnes que des esclaves soumises à leurs caprices; enfin il est peu de maris qui ne puissent justement se reprocher Tinconduite de leurs femmes. De cette vérité incontestable je conclus que Floranville sera heureux , s'il s'applique à &ire le bonheur de son épouse.

FBSSHAN.

Gonnalases^vous la future? aves-vous eu quelques enseignements certains sur sa famille? Vous devriez vous charger de ce soin : le major est trop amoureux pour prendre les informations requises dans une telle circon * stanoe.

KEBXLABON.

J'en ai chargé un de mes amis y dont je connais la prodience et l'activité; il m'a promis de rempUr mes intentions.

DUHAMEL

Vous dites que le major est amoureux. Ne

NICOLAS FRSBMAir. 171

triHiTea-vcMis pas qu'il y a quelque oliose de ridicule dans cet amour d'un homme qui n'eat plus jeuue ? Il me 8emJ>le que ce aen* tîmeut, 00 plutôt cette folle passion , est in^ compatible avec la dignité qui conTient k l'âge mûr. Il faut laisser à Fëtourderie de la jeunesse ces illusions qui se dissipent si aisément.

KBHS.AB01?.

Ayez-Yous jamais éprouve un rif senti«ment de préférence pour une femme?

DUHAMEL

Non, et je m'en fiUicite* Lonque, après avoir été reçu avocat au parlemeiit de Grenoble, il fut question de m'établîr, on me parla de la fille unique de noire greflkr comme d'un parti sortable. Je m'ioformai fi elle avait coBtraoté des babitudes d'économie , si elle était en état de conduire une maison y enfin si elle se conformait au pratiquas de la rdUgioa : je reçus anr ces trois points essMitiels des réponses satiafaiaantBS , et je la draaandai es mariage k ses parents , quoique je ne lui

1^3 NICOLAS FRBBliAN.

eusse jamais parlé. Ma requête fut appointée par le greffier, et je gagnai ma cause. Éléonore Pincemaille était jeune et jolie. Je n'en fus pas autrement (kché ; mais il me suffisait qu'elle fût économe y intelligente , et fidèle à ses exercices de piété.

FRBBHAN.

On ne vous accusera pas de courir après des chimères; il serait impossible de faire on roman de votre histoire.

KBHKABON.

Je vous ai demandé y mon cher Duhamel, si vous aviez jamais été amoureux, et ce n'est pas sans motif que je vous ai fait cette question. Puisque vous n'avez jamais aimé, il serait impossible de vous prouver que l'amour est une passion très noble et très utile à la société. Vous êtes dans le cas de ces hommes nés pour l'obscurité , à qui l'on ne saurait faire sentir les vives émotions dubesoin de la gloire. Vous dites que l'amour est une illusion : estce que dans ce monde tout n'est pas illusion ? £t si , à l'exemple de certains sophistes , qui

KIGOLAS FRBBllAN. 1^3

ont nsarpë le nom de philosophes , vous alliez dépouiller tous les sentiments de ce charme ineffable que leur prête Fimagination , que resterait-il, sinon de froids calculs et des cœurs glacés d'égoïsme. Il y a cependant dans le ré* cit que vous venez de faire un point qui m'a fiiit plaisir, c'est la piété de madame Duhamel. J'aime dans les hommes, et surtout dans les femmes, des sentiments religieux, pourvu qu'ils soient dégagés de superstition. C'est une garantie de plus de la régularité de leurs mœurs; et je ne sais à quoi pensent ceux qui voudraient délivrer les femmes de ces principes qui fixent la mobilité de leur imagination. La religion est la vraie philosophie des femmes , parce qu'elles sentent plus qu'elles ne raisonnent , et que l'esprit chez elles est toujours dominé par le cœur. C'est à cetta disposition naturelle qu'elles doivent la vivacité de leurs affections : tout est amour pour une femme, même la religion. Quant aux hommes, l'amour fondé sur l'estime est la plus héroïque de toutes leurs passions : elle nous élève dans uue région supérieure, et nous rend capables desplusl)elles actions. Celui qui veut plaire k une femme

174 NICOLAS FHBBMAN.

yeitueuse , parée de toutes les gràoes et de toas les charmes de la beauté , ne trouve au fond de son cœur que des sentiments gënëreuz. Pour mériter on regard de celle qu'il aime , il voudra se distinguer , quelque carrière qu'il ait à parcourir ; et la société retirera mille avantages de ce sentiment, qu'il vous plait de nommer illusion , parce que vous ne l'avea jamais éprouvé.

DUHAMBL.

On jugerait, k vous entendre, que vous soupires vous-même pour quelque Dulcinée.

FRESMAN.

J'ai toujours soupçonné notre ami d'aimer passionnément quelque femme qui m'est io*connue ; et certain portrait , qui ne Tabanàcmnt jamais, méfait présumer qu'il est payé de retour.

KBHKABON.

Mes amis , ce n'est plus k mon âge qu'il est permis de former de nouveaux engagements;

NICOLAS FRBBMAN. i'jS

mais j'ai été j^ne tout comme un autres et le souvenir du premier amour, lorsque nous avons eu le bonheur de l'éprouver, ne s'e&ce jamais de notre mémoire* (Il tire le portrait de ean sein.) Vous voyez dans ce portrait l'image de la seule femme qui ait jamais eu des droits à mes affections.

DUHAliBL.

Il faut convenir qu'elle est, ou qu'elle était d'une beauté parfaite : car je ne sais si elle existe encore.

KSRKABOIÏ.

Il y a trente ans que l'àme angélique de la plus aimée des femmes est retournée au ciel , sa véritable patrie.

FRBBMAN.

J'ignorais que vous eussiez été marié.

KBHXABON.

C'est qu'en effet je ne l'ai point été. Cela ne vous surprendrait point si je vous racontais l'histoire de ma jeunesse.

176 NICOLAS FHBBMANé

FRBBMAN.

J'aurais regardé comme une indiscrétion de vous qoestionaer sur ce point.

K.ERK.ABON.

Je satisferai volontiers votre curiosité ; mais je vous prie de ne pas vous attendre à des événements extraordinaires.

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