‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 27 sur 48 · HISTOIRE DE KERKABON · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE KERKABON

Mon enfance ne rappelle à ma mémoire rien de remarquable. J^étais le fils aîné d'un père et d'une mère qui m'adoraient, et que j'aimais tendrement. De l'étourderie , des caprices, d'une part ; de légères réprimandes , des caresses, de l'autre : telle est l'histoire de mes premières années. Mon père avait bonue opinion de mon esprit, et ma mère disait que j'étais trop beau pour un garçon ; mais

NICOLAS FRBESfAN. 177

je crois qu'ils étaient seuls de leur avis : car un jour la meilleure amie de la famille, qui venait de me bourrer de dragées et de m'ap peler son ange , dit à une autre bonne amie , en l'absence de ma mère : ce Ne trouvez-vous pas, comme moi, que cet enfant est bien maussade , et qu'il a quelque chose de désagréable dans la figure? y> La bonne amie, enchérissant encore là dessus, répondit qu'elle ne concevait pas l'aveuglement des mères , et que je serais certainement un très laid personnage. Je compris fort bien ce dialogue; mais les bonbonnières de ces dames me dédommageaient amplement de leurs sarcasmes , et je me souciais fort peu de Feffet que je faisais sur elles, pourvu qu'on ne génàt en rien mes petites volontés.

J'étais excessivement paresseux ; Fétude

m'inspirait un dégoût mortel. Mon père di-

adt qu'il n'y avait pas de mal à cela ; que les

fruits précoces déplaisaient au goût: qu'il

avait vu rarement les petits prodiges tenir,

dans l'àge mûr, les promesses de leur enfance :

il se citait lui-même pour exemple. On me m. la

l'jS NICOLAS VRBBMAN.

i^çprochait» dipaiti-il, d'avoir la tête trop dore ; et, en eftet, j'avais atteiat a^ douzième aor née y que. je ne savais wco];e ni lire ni écrire. Cependant j'ai passé daps le iponde tout comn^ un autre : quand on, a di; la. nai^asance qt quatre- vingt mille livres. d^ r^nte > on a toujours ass^z dlesprit*

Cette flaapière de penser mp plfiis^lt infiniment , et jp.nf archif is de bpn cœu^. s^J les traces de mop, pèie, lorsqu'il fpt eqievc à sa famille pajr upe. mop;t prématurée*. Ma tendre mère ne p\it lui. survivre, et. jq,d!QviQ9 orphelin ^, l'âge d^ di? ains. Je toiptfai irions sous la. Uitqlle d^'qn oncle qui avait dqs pripcipes moins accQmnipdauts. 3ui1>i9^ qt. cl^oqué de mon ignorance , il me donna, un pc^ptpur habile et zélé, qui me contraria beaucoup dans les cpmmenQem^nfs , mai^ 4^, à f^nce de soins qt|,de,pfitienc)^9 paryîntd^oa l'e^p^cede depxans. à, me metixc; e;^ ^t^.t^ 4^. fpiipe ma sijûème.^u cqllégf. df It^ai^tfis. J'^tai^, ua.d^s éqoliers les plo^ médiocres; et moAprojfessqur, l'excellf^t pèrc)) Chappw 9 q}ii.aii|iait. à U^e dafis la destinée >desn».élèv€^ a.ditplua d'une

NICOLAS PRtfRMAN* I 79

fois : KerkaboD ne sera janidiis un aigle. Sn prédiction s'est aocMcipliie.

Cependant , à fortte de ftîre diés thèmes et des vérsioÉs ^ j'arrivai /asqu'en seconde. Je n'arrais obtenn aucun succès daris Ids distribntions de prix ; xnais à la fin de eetfe anriëe il arrlTa wa événement qui réteilta mon imagination.

jour de fe distribution des prix est une grande ép^qve' dans les collèges. Les personnes les pfas distinguées de* NsÈntes assistaient or*diaairement à cette powpeuse cérémonie. Ea saKe •à>8e>iassemUaient les spectateurs était spanieuse^ On avait placé le théâtre où les élènés allaient seoevoir I011M eonronnes à l'une deS' f xtrémilbés de cette salle , dont ^intérieur éudt gami de banquettes. Observez , je vous prie , quej'avais «lors seize ans , et supposez le jour solennel arrivé.

Le hasard me plaça près d'une jeune fille , que j'entendis nommer Mathilde. Elle paraissait âgée de quatome ans; et, pour la première

l8o NICOLAS FRBEMAN.

fois de ma vie , mon cœur éprouva nDfluenct* de la beauté. La fraîcheur de son teint, Pélëgante finesse de sa taille y et je ne sais quoi de céleste répandu sur toute sa personne, me touchèrent vivement. Elle n^avait point de programmie : je lui présentai le mien d'une main tremblante. £Ue voulut bien le prendre en me remerciant avec un son de voix dont je n'ai jamais oublié la douceur.

La cérémonie conunença bientôt. C'était au bruit des fanfares et des applaudissements unanimes de l'assemblée que les vainqueurs recevaient les prix , objets de tant de vœux. Un de mes camarades de classe , nommé Albert, eut le bonheur d'enlever cinq couronnes. Ce brillant succès fixa sur lui l'attention de tous les spectateurs. Des acclamations redoublées signalèrent son dernier triomphe ; et j'entendis Mathilde , dans un transport d'enthousiasme , dire à sa mère : a Que la sœur de ce jeune homme doit être heureuse ! »

Que n'aurais-je point donné alors pour être à la place d'Albert ! Je ne fus pas même nom-*

NICOLAS FHBKUAN. ]8l

mé pour on modeste accessit. Le yœq dé Ma-r thilde fit sur moi l'eflfet d'un reproche amer ; je rougis inyolontairement, je baissai les yeux, et . je sentis que la gloire n'était pas une ii-r hision.

Depuis ce moment , je formai le dessein de me livrer entièrement à l'étude, et d'essayer du moins de me rendre digne de l'estime de Mathilde, dont l'image ne sortait point de mon souvenir. Elle asmstera peut-être , me disais-*je à moi*méme , à la prochaine distribution des prix : quel bonheur si j'étais couronné en sa présence , et si elle applaudissait a mes succès ! Cette idée soutenait mcm courage. J'allai passer le temps des vacances au château démon oncle; mais, au lieu deperdre mes loisirs en vains amusements , je les employai à repasser mes auteurs , et à me fortifier sur les rè^es de la composition. Je me levais de bonne. heure pour commencer mon travail , et la nuit me surprenait souvent pccape à expliquer un passage de Gicéron , ou à confier à ma mémoire les beaux vers de Virgile. Ceux qui avaient connu mon anti-

l83 NICOLAfi FRUEIIAK.

pathie poor les liTies ne rerenakiil pas de leiur ëtoimeaient, et le vieux prëoepteuri qui daignait encore «ériger mes études loisque j'étais hQia du collège , disait à Hion onple : « Il ne faut jamais désespérer des enfiints.

Voyez qael effet la raison produit sur ce jeune bpmiBe I » S'il avait connu mon secret, il eût accordé moins de pouvoir à la ndson.

A mesure cpie je m'habituais à VéUade y ka «hstaeles s^aplanissaieat devant noi $ ammi goAtet mon jugement se per£M:tionnaieBt de jour en joiir , et je revins au collège plein d'espéniMB et d'ardeur. J'entrai en rhétorique , et y dès la première composition y j'obtins une fdaee distingnée. La surprise fut générale.

Enoepragé par ce premier succès, je fis de nouveaux çfibrts, et je me soutins avec hon* neur jusque l'époque des grandes compositions. Ce fut là que mes angoisses commen«cèrent« Je remplis la tâche qui nous était imposée avec tout le scnn dont j'étais capable; il me semblait que la destinée de ma vie était attachée à ces compositions. Les paroles de MathaUe revenaient sans cesse à mon esprit.

Jette VàfvaièpflA'i^Vue, maiè elle iétah toujoàn présente à ma pensée , et j'attendais avec une impatiènGé Inexprimable le foor t)ù j^^rais le boôliear de la revioir. Ce jour artitii éùSUn i et ce me Ait pêis aà haêard que je dos l'avaittage d'être placé auprès d'elle. Je la trouvai embdUe^ et je eins qu'elle me ïcfconniaissait , car ses regards se tournèrent Ters moi. An moment où l'on annonça la distribution des prix y mon cQror palpitait avee violence ^ et cette af^ttotî«niBtériettt« m'était josqà'ft kin^êiOt' tain point l'usage de mes fiictdtéb* Lés Home des vainqueurs fu^nt proclamés , et le mien ne lui pas métaie pr6noncéi Jugez de ma situation 1 Des iannes eoidèmit de mes yeUx.

MathiMe sVn aperçut, et me dit d'une Voix toudiantc i

a Vous êtes infUspoaé ; vous pleurez !

D -^ Ah ! lui rëpoiidib-je , que n'ai-je eu le boMhetir dVvôii^ un prix ! i>

Ces mots fdtënt énieuduè d^èlle seule, au milieu des applaudissements. Elle me re-

l84 NICOLAS FRBKICA29.

g^a.avec une attention mêlée de aurprise.

' <c Coinciez -vous , me dit-elle : la fortune ti;M4t souyent le mérite, et. les socoès de l'esprit ne valent pas les qualités du cœur. »

£lle tçnait à la main une: rose blanche, que se9 lèvres vermeilles avaient touchée.

a Tenez , ajouta-t-elle en souriant avec une gràoe infinie , vos rivaux emportent les laurieirs^ ; il fiaiut vous contenter de cette fleur. j>

J\Ia douleur s'évanouit à ces douces paxdbs.

Je ne pus m'empêcher de sourire comme elle à cette idée originale ; j'acceptai la rose avec reconnaissance. Cette petite scène , passée dana le tumulte, ne fut aperçue d'aucun des spec-* tateurs.

Alliert avait encore été le héros de la fête. Ce jeune homme annonçait de rfires talents ; mais il était plein d'orgueil. Il me considérait co;pame un rival téméraire , et passa devant moi la tête haute , tenant à la main ses

19IC0LAS FREBMAH. l85

nonl>reii8e8 couronoes. Je vis bien qu'il avait l'intention de me brayer. La sérénité de mon visage le surprit : j'avais placé, la rose blancbe sur mon cœur , la haine et l'envie ne pouvaient y pénétrer.

Gomme tous mes professeurs rendaient un bon témoignage de ma conduite et de mon assiduité au travail, je fus accueilli avec bonté par l'onde qui me tenait lieu de père. J'entrais dans ma dix-huitième année y et il fut question de me choisir un état. Mes ancêtres s'étaient distingués dans la carrière des armes, et j'embrassai cette profession , où l'on sert honorablement son prince etsapatrie« Mon onde obtint pour moi le grade de capitsdne de dragons , et j'allai joindre mon régi-, ment , qui était en garnison à Lille. Je m'ap«> pliquai à mon état; j'étudiai avec soin la géographie et les mathématiques, et ne vou-rlus point me jeter dans la dissipation où vivaient la plupart des officiers. Cependant le cercle de mes connaissances s'étendait chaque jour. Parmi les personnes que je voyais avec plaisir, je distinguai le chevalier de Lauris ,

lS6 lltGOI>48 FHBBMAH.

tùhmtl de fioyal'PiéDUNit , jtune rempli de talebts > el d'un cotmige épusu- ▼ë. NoUB devînmes anife isthnes. Il mltp* prit qu'il ëtâil né aux envinNis de Nànlw^ dans un château situé sur les bords tde fta Loire , où sa famille avait fixé sa Téùdenoe ^ et oomme ii devait y passer tnis moiS) il taie proposa de l'accoaspagber. J'acceptai sa pro<pikittioii^ Il y avait déjà trois ans qme j'étais à Liik y et j'obtins fatsUeflueBl un congé de séw mestlQi

ht souvenir de llfatliilde ne a^ait point affiiibli dans mon esprit , et l'eipArance de b Feneontrer encore une fins était le tnolif de mon voyage ^ autant que le diéiir de ffevolr ma famille, et de ne pas Ine sépaR^ db nami nouvel émi. Nous arrivâmes au (Mteau de Lauris vers la fin dte maii Je i«B reçu aomoÉe un ami de la maison^ A peine étioa8*«Mis assis dans le salon , que je vis entrer Mathiâ« de; oui, Malhilde elle-même, donnant le bras â ce camarade de coU^ , h cet Alben qui m'avait Êiit sentir sa supériorile d'une manière si cruelle. Mathikle était la sœur do

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chevalier de Lanris. Ils s'emlurasaàittAt ainec des tranqporU de joie et de teadiesÉe. Mon ami me prësenta à sa aœur^ qoi ne remit pas ma JgttK , tant j'étais diangë depuis quatre ans. Ma taille s'était dëreloi^pëe ; rhabitnde des oKetvices miUtairei me donnait «n air d'aaamrance que je n'avais point en dans ma première jeunesse. Je dissimulai ma sur<prise: mais je me fis reconnaître d'Albert, qm ne savait que penser dn cbmgement qui n'iétaJA opéré en moi. £t en effet , il j Avait «ne assez gmnde distance de l'écolier timide et défiant an capitaine de dragons , revêtu d'oA élégant nnifocme ^ d'one taSUe élevée^ et d'ofl maintien décidé*

Je ms retirai Jiientât dans l'appartement qoim'était destiné. Là, je me livrai à mes xâlnnions^ J'aimais Mathttde, et nidle adti^ frmoie n'avait pu e&oer de men ccbur la prémiène impression que j'avais reçue en la ▼ojant. Je pouvais raiSQnnal>lement espérer qn'on ne me refiiserait pas sa main : mais la piéBence d'Albert fatiguait mon imagination.

Je savais qu'il était fils d'un propriétaire de

]88 NICaLAS FRBBMAN.

Saint-Domingae, immensément riche. Que iaisaiuii dans la famille du comte de Lauris? La réponse .à cette question était toute simple. Il aimait Mathilde , et il en était aimé ; peut-être même leur mariage avait été arrêté, et Ton n'attendait plus que le jour de la ce* rémonie. C'est ainsi que la crainte , comme k désir, devance les événements.

Dès le lendemain , je fus à même de juger qu'Albert était un rival, formidable. Pendant un séjour de quelques années à Paris, il avait fréquenté la bonne compagnie ; et comme la sensibilité commençait alors à être e& vogue, il était sensible à l'excès. Il parlait avec aisance , et se piquait de littératufTe ; il avait même remporté un prix à l'académie française , et ce succès le mettait au premier rang des beauxHeq[>rits bretons. Pour comble de bonheur , il chantait passablement des ro* mances sentimentales , dont il composait les paroles et la musique : le bruit courait même qu'il était en correspondance avec La Harpe , et que cet aristarqne si difficile rendait hommage à son génie.

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Fier de tant d'avantages , Albert , quoique d'un ejKtérieur peu remarquable , ne croyait pas qu'aucune femme pût lui résister. Comme sa maison de campagne n'était pas éloignée du château de Lauris , il avait souvent l'occasion de voir et d'entretenir Mathilde, qu'il croyait aimer. Mon arrivée lui fit ombrage. La considération attachée au grade militaire dont j'étais revêtu humiliait sa vanité , et il ne laissait échapper aucune occasion , surtout en présence de Mathilde , d'élever la gloire des lettres au-dessus de la gloire militaire. C'était toujours au nom de l'humanité qu'il parlait. Il plaignait les hommes assez peu philosophes pour entrer dans une carrière où il fallait verser le sang de tes semblables: enfin, il étalait avec emphase tous les lieux communs que ce sujet a inspires aux rhéteurs anciens et modernes.

Un jour, nous nous promenions sur les bords de la Loire , et il traitait sa question favorite avec toute l'éloquence dont il était capable. Mathilde l'écoutait avec une attention que je pris pour de l'intérêt. Je l'inter-

]»90 NICOLAS FBBmAK.

rampifr dans liai partie 1» plus t^hémente de soa discouis. -

« M OBsknr, lin dis-je d'mi «ir sévère , j'ai teouté le» avgumeoli et les obji^ctions qae TOUS faitesydeptoia q[iielqiiea jours, contte une poofiesÂon qwf j'ai ewftrassée par incttiiatioD autant que par devoir. J'ai trouvé vos raison^ nements frivoitts ; et je veux bien j répondre, de peur qw* vous ne vous mépreniez sur la cause, dui silence que j'ai' gdndé jusque ici. Je n'ai paa rhaaneurd^âtr^ aussi' sensible que vous paraisaea l'être ; mais je croi^ avoir aa moins autant d'humanité que ceajt qui 'font panade dn ce qu?on est convenu d'appeler êeHtiment.

i>JieTX>usie demande à vous-même, qu'est* ce qu'un militaire ,. si* non un homme d^hon*neur, dévoué à son roi et à sa patrie , qui a'e^pose à toutas> les fatiguée et à tous les dangeis pour repousse» les ennemis de l'état? Il assure à toutes les classes de citoyens le repos qui leur est nécessaire pour rem] leurs devoirs' et pour exercer leur «

NICOLAS FHBBMAN. 191

Veodtoli la: paix , U vaille, sur yoa fironlfères ; pendant la gwi^i^» il vit ai|. milieu d^s caiapa^ biayaot rioçiéineiice di^aoaiaons», et tonjouis pi^t à lipqoei; sa vie au prewier signal. % b dtffisoaa est da droit légitÎApe , le blàmerezH vons de repoosaer la force par la force, et da. M^itve son pays à l'abri des fléaux qu'amène à sa suite le joug étranger? Ignores -voua que le courage militaire suppose une foule de vertus de Tordre le plus élev,é ? La franchise » L'honneur , la générosité, forment esaentiallemenli le. caraotère d'un brave guer-^ riec Si la ^oire accompagne ses travaux , qoi peut âtre assez; injuste pour lui envier une récompense achetée au prix de son sang?

Croyez-moi , ce n'est pas en étalant les maximes d'une philosophie inapplicable. que vous obtiendrez la considération et que vous serviaes llinmanibS. Vous parl^z de philosophes : croyez-vous que Gatinat, guidant ses troupes à la victoire , ne iut pas un philosophe* plus estimable que tous vos faiseurs de phrases et vos déolMuateura de collège?

A Dieu ne plaise que je i^baisse la gloire

193 NICOLAS FRBBMAN.

des lettres, qui forme une partie si importante de la gloire nationale ! J'admire tous les grands hommes qui ont honoré leur patrie, dans quelque genre que ce soit; mais j'ai peu d'estime pour ces esprits jaloux qui , ne pouvant s'élever aux grandes choses, s'imaginent qu'en les rabaissant à leur niveau , ils deviendront des personnages importants, d

Ce dernier trait allait directement au but.

Albert eut l'air de ne pas le sentir ; mais sa figure éprouva une légère altération qui me révéla le secret de son oi^ueil humilié. Il prit congé de nous , et se retira plein d'une secrète indignation.

Je donnai le bras à Mathilde.

ce Que pensez- vous, lui dis-je, de notre discussion?

» — Je ne sais , répondit-elle ; je n'a'^ais pas encore été aussi frappée que je le suis maintenant d'un souvenir qui s'est présenté plus d'une fois à mon esprit. Je crois vous

NICOLAS frkbmah. J93

avoir lencontrë quelque part, et le. son de votre voix ne m'est pas inconnu. C'est une idée confuse que je ne puis débrouiller.

)» — Il est vrai , lui rëpliquai-je j nous nous sommes rencontrés ; et ce n'est point une pensée confuse , c'est un souvenir bien vif qui me rappelle oet heureux moment. Vous souvenez-vous de ce timide écolier dont vous aves consolé la douleur?

D — Quoi ! c'est vous , dit Mathilde avec un sourire. J'espère que la fleur que je vous offris vous a porté bonheur !

D --* En doutez - vous , lui répondis - je , puisque je suis auprès de vous.

9 — Trêve de compliments , répliqua-t* elle : je sais combien ils sont suspects dans la bouche d'un militaire ! y>

Nous étions à la porte du château lorsqu'elle prononça ces dernières paroles, et l'arrivée du comte de Lauris interrompit m. i5

igj^ NICOLAS FRBBMAK.

cette oonvefsatioD aa moment où f allais laisser échapper le secret de mon cœur.

Le comte de Lauris , homme d'un caractère très yiolent, avait mené dans sa jeunesse une vie irrégulière , et dissipé une grande partie du patrimoine de ses pères. Ne pouvant donner une dot considérable à sa fille , il dierchait un gendre assez favorisé de la fortune pour faire vivre Mathilde dans l'abondance et l'éclat auxquels sa naissance l'avait destinée. Ses vues s'étaient portées sur Albert, qui était considéré comme un des meilleurs partis de la Bretagne. Celui-ci , flatté d'une alliance qui le faisait entrer dans une maison illustre , avait demandé la main de Mathilde ; elle lui avait été accordée à l'insu de cette jeune personne. Tels furent les détails que me donna le soir même le chevalier de Lauris , sans se douter du mal que me faisait cette confidence. J'aimais Mathilde, je l'aimais passionnément , et je passai la nuit dans une grande agitatioo.

Le lendemain , je me levai de bonne heure et j'allai me promener sur une chaîne de co-

NICOLAS FRBBMAN. ig5

teaux qui dominent la Loire , et qui rendent cette contrée Tune des plus agréables qui soient au monde. Je réfléchissais à ma situation ; et , considérant que ma présence pouvait porterie trouble dans la famille d'un homme qui m'avait reçu comme son fib , je pris la résolution de m'éloigner, dès le jour suivant, et de retourner à Lille. Je serai m<^ns à plaindre, me disais -je à moi-même, si je suis seul malheureux. Mathilde ignore la vive impression qu'elle a faite sur mon cœur ; elle pourra vivre heureuse avec Albert , qui , malgré quelques travers, est peut-* être un homme estimable. Il me restera du moins la satisfiiction d'avoir rempli mon devoir.

Vous trouverez ces sentiments bien peu romanesques ; mais je crois vous avoir averti que ma vie n'a été composée que d'aventures fort ordinaires , et je ferais conscience d'apr peler mon imagination au secours de la vérité.

Je rentrai au château , iàtigué de ma longue promenade. Tout le monde était réuni au salon ^ et j'aperçus Albert assis près de Mathilde.

196 NICOLAS FRBBMAir.

Le comte de Lauris vint au-devant de moi , et me fit part de l'événement qui venait de se passer dans sa famille. Il avait communiqué à sa fille la promesse qu'il avait faite en son nom . Le mariage d'Albert et de Mathilde était arrêté, et devait se faire dans huit jours. Je jetai les yeux sur Mathilde , et je fus frappé de la pâleur répandue sur sa figure j je cachai la douleur que cette nouvelle me faisait éprouver y et je répondis au comte par les phrases convenues en pareille circonstance.

ir y avait dans le regard d'Albert quelque chose de si insolent , que je fus violemment tenté de lui donner , avant mon départ , une leçon à laquelle il était loin de s'attendre. Mais je fus retenu par de puissants motife. J'étais connu pour exceller dans les armes , et je savais qu'Albert n'avait jamais touché une épée, ni une arme à feu : j'aurais regardé comme une lâcheté de provoquer une lutte aussi inégale.

Je persistai donc dans mon dessein , et j'annonçai mon départ avec des prétextes si spécieux, que toute la famille y fut trompée. Je partis le lendemain avant le jour.

NICOLAS FRBKllAlf. IQT]

- Trois semaines après mon arrivée à Lilk , je reçus une lettre du chevalier de Lauris, qui m'apprenait le mariage de sa sœur. « Ce qui m'a surpris , ajouta-t-il , c'est que Mathilde y que vous avez vue si gaie , est d'une tristesse inconcevable : si tel est l'efièt du mariage , il faut avouer qu'il y a de la folie à engager ainsi sa liberté. Albert me parait aussi d'une humeur un peu chagrine : enfin , je mène ici la vie du monde la plus maussade; et je crois que j'abrégerai de quelques semaines le séjour que je comptais faire en Bretagne. Dites-moi si Alexandrine B^^^ est toujours à Lille , et si elle a quelquefois le temps de songer à moi.

Je me méfie un peu de sa constance , parce qu'elle est femme , et qu'elle donne dans la sensibilité. j>

J'appris, dans le même temps, une nouvelle qui m'affligea beaucoup : c'était la mort de mon oncle , qui venait d'être frappé d'apoplexie. Il me laissait une grande fortune.

Je sentis bientôt que ma santé, usée par un chagrin profond, s'affaiblissait de jour en jour , et , pour me distraire , je formai le pro jet de voyager. Je me rendis d'abord à Paris ,

198 KICOIAS FBBBMAN.

et| après ayoir obtenu du ministre l'autorisation nécessaire , je commençai mes pèlerinages* Je visitai successivement les grands états de l'Europe , observant les mœurs , étudiant le caractère des peuples, et cberchant à démêler les ressorts secrets des gouvernements* J'aperçus partout une révolte secrète de l'opinion contre l'autorité, une tendance à secouer le joug des institutions , et le besoin de désorganiser les sociétés pour les soumettre à de nouvelles formes et à des expériences téméraires. Partout je remarquai le mouvement des passions substitué au calme de la sagesse ; des petits hommes et de grands projets ; des gouvernements faibles et des peuples puissants. Ces découvertes m'alarmèrent pour Vavenir ; et lorsque , de retour en France , j'entendis les déclamations insensées de toutes les classes du peuple contre le plus modéré des gouvernements ; lorsque je vis , dans cette noblesse qui devait soutenir le t^ône, les chefs des mécontents el les artisans de l'anarchie , je compris que je marchais sur un volcan dont l'explosion allait ébranler l'Europe j et je résolus d'aller attendre dans le Nouveau -Monde le retour des lois et de 1»

NICOLAS FR&BMAN. 199

raison^ de cette raison Aoai le nom a été si prostitué y qu'il faut encore aujourd.'hui du coonge pour le prononcer sans rougir (i).

Je pris donc tous les arrangements que ce nouveau projet avait rendus nécessaires, et je fis passer la plus grande partie de ma fortune dans rAmérique septentrionale. Mes fonds furent déposés à la banque des États- Unis , et j'arrivai à Philadelphie vers la fin de 1 790. Je croyais trouver le repos dans ce pays, oi\ l'homme est compté pour quelque chose , où règne une liberté sans licence , et où nul ne peut se soustraire au pouvoir des lois. Mais le bonheur tient rarement aux objets extérieurs; si la paix de son cœur est troublée, l'homme ne trouvera que dans

(1) Ce gentilhomme breton ayait va la révolution avec tons les préjugés de sa naissance et du rang qu'il occupait dans I9 société. Il n'y a rien là que de natu* rel j ce qu'il faut louer dans sa conduite , c'est qu'il n'associa jamais ses haines à celles de l'étranger, et €fu'on ne peut lui reprocher d'avoir porté les armes contre sa pairie. ( Noie de VÈditeur.)

aOO NICOLAS ÏRBBMAN.

k tombe la fin de ses craeltes agitations.

.Le souvenir de Mathiide avait traversé avec moi les plaines immenses de TOcéan , et je le retrouvais partout où Tinquiëtude de mon esprit dirigeait mes pas. Au milieu des dëserts, dans les forêts profondes, sur les flancs escarpés des montagnes, j'emportais avec moi cette image chérie , et le nom de Mathiide a plus d'une fois retenti dans des solitudes.dont nulle voix humaine n'avait en- * core troublé le silence.

Je parcourus ainsi les diverses contrées des deux Amériques; je pâaétrai chez des peuples sauvages dont nous n'avons qo'ane connais* sance imparfaite : le résultat de mes obser* vations fut que l'homme est partout le même j que ses passions sont seulement modifiées par des habitudes accidentelles, et qu'il y a très peu de différence entre l'Indien instruit par la nature et le plus savant recteur de nos universités.

Convaincu, par expérience, qu'une vie

NICOLAS ERBBllAlf. 201

errante ne faisait aucune diversion à la douleur secrète qui me consumait , je me rapprochai des sociétés civilisées , et je finis par fixer ma résidence à Boston , l'une des villes les plus remarquables des États-Unis. Je pris une maison dans ISFewbury-Street ; et j'employai mes loisirs à l'étude de la langue et de la littérature anglaises. Il y avait très peu de Français dans cette ville , et je n'avais cherché à former aucune liaison avec les habitants du pays. Mon unique plaisir était de me promener à pied dans la campagne , et je poussais même mes excursions assez loin. Un soir que je traversais la petite ville de Concorde , peu éloignée de Boston , j'aperçus un groupe d'Américains devant une maison. On me dit qu'on allait porter en terre un Français, mort la veille , qui laissait dans la misèit une jeune veuve , et deux enfants en bas âge. Un sentiment d'humanité me fit entrer dans cette maison pour offrir mes services à cette malheureuse femme , en ma qualité de compatriote; elle nie reçut avec politesse , et accepta mes offres avec reconnaissance. Je lui proposai de quitter Concorde , dont le séjour lui

!I03 NICOLAS FRBBMAM.

était deveaa pénible , et de venir résider à Boston , où elle troaverait plos de ressources pour élever sa petite famille. Elle adopta ce projet avec empressement; et, quelque temps après y j'eus la satisfaction de l'installer dans un petit appartement assez commode , qui était peu éloigné de la maison que j'occupais. Je pourvus à ses besoins et à ceux de sa famille, composée . d'un garçon et d'une fille. J'aime les enfants; et, comme je caressais ceux-ci , et que je me faisais un plaisir de satisfaire leurs petites fantaisies, ils s'attachèrent à moi ; la petite fille, àgéc de quatre ans, se nommait Mathilde. Je demandai un jour à la mère ce qui l'avait engagée à donner ce nom à cette enfant.

« Elle porte , me répondit-elle , le nom de sa marraine , Mathilde Albert. »

Ces mots me causèrent une surprise mêlée d'émotion que je ne pus cacher.

a Connaîtriez- vous cette dame? reprit-elle.

Hélas ! elle est peut-être plus à pbindre que

NICOLAS FRBBMAN. 3o3

je ne le sois moi-niéme. Noos nous sommes rencontrées à Nantes sar le même yaisseaa^et nous avons débarqué ensemble à New- York. Nous suivions toutes deux nos maris sur cette terre étrangère. J'étais alors enceinte de cette enfant ; et , trois semaines après notre arrivée , je la mis au monde. Madame Albert voulut bien être sa marraine , et lui donna le nom de Mathilde ; ce nom doit lui porter bonbeur, car c'est celui d'un ange.

«c — Mathilde! m'écriai - je , où est -elle?

que dit-elle ? où pourrais-je la rencontrer ?

9 — Je ne sais , répondit la veuve. Lorsque je fus rétablie de mes couches , mon mari , toujours flatté de l'espérance de re« voir sa patrie , et voulant économiser le peu de ressources qui nous restaient, m'emmena dans cette partie de l'Amérique , où tout est moins cher que dans l'état de New- York.

I>epuis ce temps , je n'ai plus entendu parler de mon amie. Elle ne me paraissait pas très heureuse^ l'humeur sombre de son époux était encore aigrie par le malheur, et j'ai cru

3o4 NICOLAS FHBEMAN.

m'aperçevoir qu'elle cherchait souvent à me cacher sa tristesse et ses larmes. y>

Cette nouvelle inattendue produisit en mol un effet que je ne saurais exprimer. L'idée de Mathilde en proie à la douleur, peut^tre à la misère, me devint insupportable ; je résolus de la chercher en quelque lieu qu'elle se trouvât, et je partis le lendemain pour New- York.

Mes premières démarches furent infructueuses. £n vain je m*adressai au consul de France et à tous ceux qui pouvaient me pro curer quelques renseignements sur le sort de Mathilde ; le nom d'Albert était inconnu. Je désespérais de la revoir, lorsqu'un jour, me trouvant dans l'église catholique , j'aperçus près de l'autel une femme ensevelie dans un recueillement religieux; je crus reconnaître la taille de Mathilde , et je m'avançai , le cœur palpitant d'espérance. C'était Mathilde elle-même. Mais combien elle était changée !

Son teint n'avait plus cet éclat et cette fraîcheur que j'avais admirés autrefois ; un sen-

NICOLAS FRBBMAN. ao5

liment profond de mélancolie était gravé dans tous ses traits ; le malheur avait flétri avant le temps cette infortunée. Elle était changée, mais mon cœur était toujours le même; et, telle que le sort l'offrait à mes yeux, je l'aurais préférée aux personnes de son sexe les plus accomplies. Je résolus de l'attendre à la porte de l'église, et , appuyé contre une colonne, je me livrai à mes réflexions. Bientôt après, elle sorti t, et passa près de moi sans me reconnaître.

oc Mathilde , 7> m'écriai -je avec un accent de douleur.

Frappée d'étonnement , elle se retourne.

« Est-ce une illusion? me dit^elle. Quoi !

c'est vous. Hélas ! la mauvaise fortune a donc frappé tout ce qui m'était cher ! y>

Qui pourrait exprimer le ravissement que me firent éprouver ces derniers mots !

«c Ne plaignez point mon sort , lui répon* dis-je : je suis trop heureux de vous revoir ! y> ^^

ao6 NICOLAS FHBBMAN.

Elle était faible et chancelante. Je la priai de s'appuyer sar mon bras , et de me permettre de l'accompagner.

a Vous êtes malade , ma chère Mathilde , ajoatai*je ; Yons devriez ménager vos forces. Pourquoi votre époux vous laisse--t-il sortir seule dans cet état de faiblesse ?

y^ — Mon époux n'est plus auprès de moi.

» — Albert est mort ?

» — Non , le cruel m'a abandonnée , et la Providence est mon unique recours, d

A ces dernières paroles , elle ne put rete* nir des larmes abondantes. Je me repentis de mon indiscrète curiosité; et nous arrivâmes en silence dans le Bowery, l'un des faubourgs de New-York.

(( Voilà ma demeure , me dit Mathilde en me montrant une petite maison délabrée, qui n'avait jamais servi d'asyle qu'à la pan-

mLOl^S FHBBMAN. 20'J

vrelë. Entrez , ce n'est pas devant vous que je rougirai de ma destinée. Mais vous, quel caprice du sort vous a jeté dans ces climats ? Je aroj^ qu'avant nos désastres publics, vous vous étiez réfugié en Angleterre.

D — On vous avait trompée , lui répon»

dis-je. Depuis que j'ai quitté la France, j'ai vécu dans les Étals-Unis. y>

En disant ces mots , je la suivis dans une chambre qui oflfrait le spectacle de la plus profonde misère.

a O Mathilde ! m'écriai-je , est-ce ici que je devais vous revoir , vous destinée à jouir des avantages d'une grande fortune?

D — Hélas! j'ai eu quelque peine à me réconcilier avec l'indigence. Mais voilà mon consolateur, ajouta-t-elle en abaissant le voile qui couvrait un crucifix. Seule , incon«nue, abandonnée des hommes ^ Dieu ne m'a point délaissée ; je lui ai confié mes douleurs , et il m'a donné la force de les supporter. »

!I08 NICOLAS FRBBHAN.

Qoe la religion est auguste lorsqu'elle sert d'appui aux malheureux !

(c Je vois bien , Mathilde , lui dis-je y que TOUS n'avez pas besoin d'autre consolateur; mais je réclame de vous une faveur qui sera pour moi du plus grand prix. J'étais attaché à votre famille ; je sais que votre frère est passé en Suisse, et qu'il a sauvé une partie de ses propriétés. Permettez-moi d'être votre banquier , et songez que je ne résisterais pas au chagrin que me causerait un refus.

» — Je ne suis pas aussi à plaindre que vous l'imaginez, répondit -elle. Le travail de mes mains suffit pour me mettre au-dessus du besoin. J'ai trouvé une femme charitable qui achète mes dessins et mes broderies , et qui ne me laisse jamais manquer d'ouvrage ; je vous retiens même aujourd'hui pour mon convive. La chère ne sera pas exquise ; mais un philosophe comme vous doit aimer la frugalité. )>

J'admirai la force de son àme , et je seii^

N1C0L48 FHKBMAN. ^309

lis tout le prix du trésor que j'avais perdu. Je pris une de ses maios.

« Mathilde y lui dis-je , je ne souffrirai |amais que vous restiez plus long-temps dans l'état où vous êtes. Je suis propriétaire d'une petite maison de campagne , située sur la rivière du Nord, à deux milles de NeWrYork:

dès ce moment, elle est à votre disposition. ]»

Ses yeux s'animèrent. <c Eh quoi ! répondit-elle , il est donc encore sur la terre quelqu'un qui s'intéresse à mon sort ? O mon père ! d Elle supprima la pensée qui allait s'écbapper de ses lèvres.

d Tous le voulez : eh bien , soyez mon bienfaiteur. Vous êtes la seule personne au monde qui pût avoir sur moi tant d'empire. 30

J'étais transporté de joie. Je fis avancer surle-champ une voiture ; et, après avoir pris quelque nourriture , nous quittâmes ce séjour de misère , que la vertu avait consacré. En moins ^e deux heures, nous firmes rendus à III. 14

310 NICOLAS FRBBafAlf.

cette maiBOQ de campagne , dont j'étais possesseur depuis quelques mois. £lle était pe^ tite, mais commode, et très élégamment meublée. La façade donnait sur la rivière dn Nord, où Pon arrivait par une beUe avenue de platanes; sur le derrière était un jardin anglais de deux arpents , accompagné d'one prairie , entourée d'une haie formée d'arbrisseaux odorants. Nous étionsà la fin de mai. Les oiseaux du printemps saluèrent notre arrivée, et toute la nature prit à mes yeux une fece plus riante qu'à l'ordinaire. Mathilde entra dans sa nouvelle demeure avec cette aisance de manières que donne une éducation distii^guée. La femme du concierge devait lui servir de femme-de* chambre , jusqu'à ce que j'eusse trouvé une Française qui pût remplir cette eha^ auprès d'elle. Je la laissai seule , de peur de l'importuner ; et je revins chez moi très satis&it de ma journée.

Dès le lendemain, je retournai à Brookline , c'était le nom de la maison de campa* gne de Mathilde, avec Justine , jeune créok de b Martinique , qui m'avait été recomman-

NICOI.A0 FaBra-AH. 3] i

dëe, et qu'elle reçut avec [ilaisir. Je lui ée^ mandai comment elle se trouTait.

ce Je suis toujours un peu faible , me dit -elle, • maia cela n'est pas étonnant , d'après les chocs fiolents que j'ai eus à soutenir. Vous devez être curieux de savoir par quelle aventure je me trouve en Amérique, et je vousl'appreii* drai en peu de mots , si cela peut vous faire plaisir. »

Je lui répondis que je n'osais lui faire cette question ^ mais que j'avais un extrême dé^r de connaître son histoire. Nous allâmes nous asseoir sur un banc de gason ombragé par deux tulipiers de Virginie , et elle m'apprit les détails suivants :

« Lorsque j'épousai Albert, je ne consultai point la voix de mon cœur ; je remplis le devoir d'une fille dévouée , en obéissant à mon père, qui me dit que cet hymen pouvait seul faire son bonheur. Il me semblait, en allant à l'autel , que je pressentais ma destinée; je me rrgmrdai» comme «une victimo

313 mCSOLAS FBBBIIAN.

parée pour le sacrifice. Albert s'aperçut de mon trouble , et c'est on sentiment qu'il ne m'a jamais pardonné.

D Cependant je m'efforçais de lui plaire , je cherchais à deviner ses volontés ^ ou plutât ses caprices; et je m'y soumettais avec résignation. II était difficile de le satisfaire. Si je cherchais la solitude , il m'accusait d'avoir l'humeur sauvage et de me déplaire avec ses amis ; si je me livrais aux plaisirs de la société , j'étais une femme légère et dissipée , que fatiguait l'exercice des devoirs domestiques. Il m'arriva une fois de prononcer votre nom :je m'aperçus avec étonnement que ses yeux étincelaient de fureur. Il ne prononça pas une seule parole ; mais depuis ce moment il parut se faire une étude de me rendre nud.heureuse. Je résolus de supporter avec coarage l'amertume de ma destinée, et je cherchai dans la religion un secours et une force qui ne manquent jamais aux infortunés.

3» Les premiers mouvements de la révolution se firent sentir quelques années après

NICOLAS ranuAfi. ai 3

mon mariage. Albert, dévoré du déûr de jouer un rôle , se rangea sous la bannière des mécontents, et je fus forcée de le suivre à Paris. Sur ces entjre&ites, mon père mourut de cbagrin , et mon frère partit pour FAUemagne ; ces deux événements me causèrent une vive douleur. Mon mari eut la cruauté de me reprocher ce qu'il appelait 1 excès de ma sensibilité. icYotre frère, disait-il , est un » ennemi de la patrie , et ne mérite pas qu'on )» prenne intérêt à son sort, d Je ne répondais que par des larmes à ces paroles, qui déchiraient mon cœur.

7> Dans les premières années de la révolu* tion, Albert eut beaucoup de succès; il fit admis dans les assemblées législatives , où il se distingua par son talent pour la parole et par la véhémence de ses opinions. Il eut même le malheur de devenir populaire , et j'ai rougi plus d'une fois des applaudissements que lui prodiguait une populace sans frein et sans lois. Il était au comble de ses vœux ; mais son bonheur fut de courte durée. Forcé, par sa position, d'embrasser un parti, il

^l4 mCQUAB FHBRlCiJBr.

Aoniticelui qui 'SUGcomba dans ces jours de .deuil oà la Fmneeétait cooTerle de Tiotimes et de betirreaux. Il fiitfHrascrit, et forcé de preadn la Fuite. Quelques amis me eonseillèr^ii da -profiter des ciccooslances pour demander Ufi divorce qui m'aurait readoe mattreasede mou sort ; mais AU)evt était malkeureux , je lie pouvais l'abandonner.

x». J'allai le joindre daûs sa retraita; je 4sherch|d à calmer sea esprit et à relever son cbori^e abattu. Il était incapable de prendre une résolution. Je fis toutes les démawbes nécessaires pour sortir de France; je trouvai un vaissieau à Nantes, et nous nonsembarliâmes secrètement. Albert avait recueilli •^itelquea minces débris d'une fortune considérable, et je lui donnai uiea diamants, qui étaient d'une assez grande valeur.

» Nous débarquâmes beureusement à New- Yafk, et nous tînmes conseil sur l'état de nos affiiires. Je proposai à mon mari d^cheter une petite ferme , où nous vivrions paisiblement jusqu'à ce qu'il nous fût permis de revoir no-

mCOLAS FftlBliAlf. ai 5

tre patrie. Albert , dont le malheur semUail ayoir adouci le caractère , accepta oeCle pro-position. Nous flmes Taeqnisition d'une mai* son et d'une terre de deux caits arpents, dans nie Longue (Long Uland)^ et nous en primes possession deux mois après nôtre arrivée. Pé« tais alors aussi heureuse que je pouvais l'être avec un homme dont les goûts et les opinions étaient si opposés aux miens. J'aime la cam* pagne , et je puis dire sans vanité que je devins une excellente ménagère. Je me chargeai avec un seul domestique des détails de la basse* cour , de la laiterie et du jardin. Vous aunes eu du plaisir avoir ma volaille , mes légumes et mes vaches ; tout était d'une propreté exquise : mes fromages auraient été dignes de figurer sur la table d'un prince , et j'avais un talent particulier pour conserver nos fruits. Je cultivais aussi les fleurs, et cetia culture m'inspira un tel intérêt, que, dans mes moments de loisir, je me rois à étudier la botanique , et à faire des herbiers. Ma santé s'a^ fermissait au milieu de ces exercices. Mon coeinr n'était pas entièrement satis&it , mais au moins mon esprit était tranipiille ; et, lors-

2l6 NICOLAS FRBKMAN.

que je lappekis à ma mémoire les scènes horribles^dont j'avais été forcée d'élre témoin , je remerciais la Providence du repos qu'elle m'accordait , et je levais les mains au ciel en actions de grâces , comme un navigateur échappé du naufrage.

31 Albert , dans les premiers temps , parut assez satisfoit de notre manière de vivre ; mais son cœur était toujours dévoré d'aoïbitioa ; un bonheur tranquille , et qui n'excitait point d'envie ^ ne pouvait calmer l'inquiétude de son esprit. Il regrettait le théâtre politique où il avait joué un si grand rôle , et le souvenir de la faveur populaire qu'il avait éprouvée le poursuivait sur les rivages paisibles du Nouveau- Monde. Tandis que j'apprenais à greffer mes arbres , que j'arrosais mes fleurs, ou que je veillais aux soins du ménage, il s'enfonçait dans les bois, se li-> vrait à de tristes méditations j ou bien il lissait avidement les feuilles publiques , attendant toujours quelque nouvelle révolution qui lui permit de reparaître sur la scène : il ne pouvait supporter le repos.

NICOLAS FHBBMAN. 217

» Je me trouvai donc forcée de diriger nos petites affaires , et je m'en acquittais assez bien. La médiocrité de notre fortune nous interdisait les jouissances du luxe ; mais nous Tirions dans l'abondance , et je me trouvais encore assez de superflu pour faire du bien à quelques pauvres Français qui s'étaient réfugiés dans les États-Unis , après la ruine de nos colonies. Ma toilette exigeait peu de irais ; mes habillements étaient simples, mais d'une propreté recherchée, et j'aurais volontiers consenti à mener cette vie de fermière le reste de mes jours.

y> Cependant Albert , pour se distraire de ses peiKées mélancoliques, faisait de fréquents voyages à New- York, et formait des liaisons avec les principaux habitants de cette ville. Tous savez que les spéculations du commerce \ sont l'aliment de toutes les conversations et le principal objet des pensées des Américains. \ A force d'entendre parler d'affaires, et de fortunes rapides produites par le commerce comme par enchantement , il se mit en tête de devenir négociant ; et, pour se procurer ses

ai8 NUlOIJLft VHSBMAir.

furemies capitaux , il yeadit notit ferme sana même daigner me consulter.

B Lorsqu'il m'apprit cette nouyelle y je ne lui fis auGOB reproche ; mais je ne pus retenir mes larmes. Je m'étais attachée à tout ce qui composait notre petite propriété; je fis de tendres adlenx à mes arbres et à mes fleurs ; et , le cœur plein de tristesse j je suivis mon époux à New- York.

D Je ne sais par quel caprice il quitta le nom d'Albert pour prendre celui de Constan*»

tin. Peut-être son orgueil était-il humilié de la profession qu'il allait exercer. Ses premiers essais ne furent pas heureux; il manquait d'expérience el de fioesse, dans un pays dont les habitants sont si experts , et si avides de gain, que les juifs même ne peuvent vivre au milieu d'eux. Il s'embarqua bientÂt dans de mauvaises aflPaires ; et le résultat fut ce qu'il devait être. Après avoir pajé ses créanciers, il se trouva entièrement ruiné.

» Vous auriea peine à vous figurer l'état

de désespoir où il fat jeté par ce reyeiB de fortune. Je cherchai à le oonaoler. Je lui dis que le désespoir offensait le del; que je Tendrais mes yétements ^ et que j'étais assez habile dans les ouvrages propres à mon sese pour nous faire vivre du prpduit de mon travail. Il garda un farouclte silence, qui ne fut interrompu que par de terribles im<prëcations contre lui-même et contre l'injuf -* tice de la Providence. Cette faiblesse de ca-* tadère m'inspira, je l'avoue, une indigna^ tion dont il me fut impossible de me défendre.

r> Je crois qu'il s'en aperçut , et qu'il forma dès lors le projet de me quitter. En efiet, il partit le lendemain; et je reçus, quelques jours après, le billet suivant :

« Je ne vous reverrai plus. Je ne saurais D m'accoutumer à vivre près d'une femme % qui a tant de reproches à me faire. Notre » mariage a été conclu dans un jour de mal- 9 heur. Le ciel n'a pas même daigné bénir » notre union , et c'est un lien de moins à bri*

320 NICOLAS FHBBUAlf.

» ser. Je sais que vous m'avez toujours haï au » fond de votre cœur. Soyez heureuse, vous D ne me revenez plus, d

» Quelques motifis que j'eusse de me plaindre d'Albert, ce billet me causa un saisissement dont j'eus peine à revenir. J'étais épouvantée de me trouver seule , sans amis , sans protecteur, sans famille et sans moyens d'existence , dans un pays étranger, dont la langue m'était inconnue ; je sentis un frisson mortel courir dans mes veines , et je pleurai abondanun^t.

» Mes larmes et mes sanglots attirèrent l'attention d'une veuve âgée , dont l'appartement touchait à celui que j'occupais. Elle entra dans ma chambre , me prit les mains , et me pria , au nom de Dieu, de ne pas me livrer au désespoir. Vous ne sauriez imaginer quel effet cette consolation inattendue et cet attouchement d'une main amie produisirent sur moi. Je pleurai avec moins d'amertume , et j'eus la force de lui expliquer ma situation.

NIGOIiAS FEBEMAM. 221

» Elk employa toas les moyens possibles pour calmer ma douleur.

» Si les hommes tous abandonnent, la » Providence voas protégera , me dit-elle. Je n ne sois pas riche , mais je ne souffrirai ja-r> mais que vous manquiez de l'absolu né- D cessaiie. j>

» £lle s'aperçut que j'avais la fièvre , et me força de me mettre au lit , en ajoutant qu'elle serait ma garde-malade. Je serrai ses mains dans les miennes , et je consentis à tâcher de prendre quelque repos.

D Je ne pus y parvenir , et je tombai dangereusement malade. Mes forces étaient épuisées par les secousses violentes que j'avais reçues; la fièvre qui me consumait prit une telle activité , que la bonne veuve fit appeler un médecin français, nommé Duseuil, homme habile, et rempli d'humanité, qui me prodigua tous les secours de son art. Il s'aperçut bientôt que les remèdes ordinaires ne feraient qu'irriter mon mal , et que la vertu des

asa NICOLA» FBBBUAK.

plantes est ineficace pour guéfir un eœur malade. Il m'ordonna un régime nourrissant^ et chercha , par des discours pleins de sagesse, à calmer Pagitation de mes esprits. Il arait lui-même été malbeoreiix ; et il employait près de moi les moyens qui avaient soutenu son courage dans l'adversité.

K Songez, me disait -il quelquefois, que » cette vie n'est qu'un passage k une vie meily> leure. Vous n'êtes pas seule sur la terre', D puisque la Providence divine veille sur y> tontes ses créatures, et qu'elle tient en réser-* )) ve d'ineffables récompenses , que la vertu » seule peut mériter. Jelez-vous dans le sein )> de la religion , comme dans les bras d'une D mère tendre, qui aime tous ses enfants, » mais qui reçoit avec une prédilection parj> ticulière ceux qui gémissent dans l'affluéy> tion. Vous y puiserez des forces que la sa* » gesse humaine ne peut vous donner ; vous D apprécierez à leur juste valeur les plaisirs des )> enfants du siècle, et vous reconnaîtrez que )> l'opuleiM» et les grandeurs même ne sont jf que des ombres fugitives, dont l'ëclat trom-

NIGQLA3 FBJUniAM. 2!x3

)i peur amuse un momoit rima^uation , et » pane bientôt sans retour, i»

» Ces paroles consolantes , les soins de ma noufeUe amie, les conseils de M. Duseuil, parvinrent à ranimer mon courage, abattu par une suite d'événements cruels. Mes forces revinrent par degrés, et il ne me resta qu'une oppression de poitrine dont je ne suis pas entièrement déliviA.

)» Il fallait cependant songer à gagner le pain que je devais manger, car j'aurais mieux aimé mourir que d'être à charge à madame Hubert : c'est le nom de cette veuve charitable dont je vous ai parlé. Je m'armai de ré* solution ; je vendis mes meubles ainsi qu'une partie de mes vêtements , et je louai un petit appartement dans le Bowery , où les loyers sont moins chers que dans les autres quartiers de New* York plus rapprochés du centre des affaires* J'établis dans ma chambre une petite aaanu£u;ture de dessins et de broderies. Maiheureusement le travail auquel je me livrais empêchait ma santé de se rafiermir, et les

3!l4 NICOLAd FRBBMAN.

ouvrages de cette espèce sont si longs à perfectionner et d'une vente si difficile , que j'ai souvent manqué du nécessaire. Je suis même convaincue queje n'aurais pas tardé à succomber sous le poids de la misère, si le ciel ne m'eût envoyé un protecteur. »

Mathilde cessa de parler; j'étais profondément ému; j'admirais l'élévation de son àme et la puissance de ]a%ertu. J'allais lui faire quelques nouvelles questions, lorsqu'une femme âgée , d'une physionomie agréable, s'avança vers nous.

(c Voilà madame Hubert, voilà ma bienfaitrice, me dit Mathilde. Je lui ai écrit ce matin pour lui apprendre le changement qui s'ert fait dans ma destinée , et je suis sûre qu'elle en ressent une véritable joie. »

J'allai au-devant de cette femme respectable, qui savait si bien remplir les devoirs de la charité chrétienne, et je lui témoignai toute ma reconnaissance des soins qu'elle avait pris de Mathilde. Elle me répondit avec mo-

NICOLAS PRKBMAK. 235

destie; je remarquai dans ses réponses un sens droit et une pureté de sentiments qui me confirmèrent dans la bonne opinion que j'avais conçue de son esprit et de son cœur.

La Bruyère a dit : ce Rien ne rafraîchit le sang comme le souvenir d'une bonne action. ))

Je voudrais que Ions les hommes fussent convaincus de cette opinion, dont j'ai plus d'une fois reconnu la réalité. Craignant de fatiguer Mathilde, je la laissai avec la bonne veuve, et Je retournai à New- York, en me livrant à d'agréables réflexions. Albert avait quitté Mathilde, et, par cette désertion, il avait mérité de perdre tous ses droits sur elle.

Nous étions dans un pays libre , où il lui était facile d'obtenir un divorce sur les causes les plus légitimes qui eussent jamais existé. Qui pourrait l'empêcher alors de joindre son sort au mien? Je me flattais qu'elle ne serait pas insensible à mes vœux, et je croyais même avoir lu dans ses regards que ma présence nWait rien de pénible pour elle. Les paroles

336 NICOLAS FHBEMAIC.

qu'elle avait prononcées en me revoyant , et qui , dans la surprise qu'elle éprouvait , devaient être l'expression naïve de ses sentiments, revenaient à ma mémoire, et l'avenir s'offrait à moi sous la perspective la plus flatteuse.

J'avais cependant une inquiétude siecrète.

Je n'étais pas aussi rassuré sur l'état de sa santé qu'elle paraissait l'être. Sa conversation interrompue par une toux fréquente, sa démarche mal assurée , qui annonçait une extrême débilité , une vive rougeur répandue sur ses joues, me faiisaient craindre que sa poitrine ne fût affectée. Je chassais ces noires idées, qui s'offraient maigre moi à mon esprit , et je fi* nis par me persuader qu'avec des soins et des précautions, elle parviendrait à recouvrer la' santé.

Je résolus de lui procurer toutes les distractions dont je pourrais m'aviser. Je lui envoyai des livres, un excellent piano-fortë anglais, plusieurs traités de botanique; j'^ joignis un herbier , que j'avais composé à Surinam ,

NlGOLàS FRSBVAN. as^

des plantes les plus rares de l'Amérique méridionale.

J'avais oubUé de m'informer si M. Doseuil était à New -York. Je m'adressai à un de ses amis j et j'appris avec peine que cet honnête médecin était retourné depuis quelques mois à la Martinique. J'allai voir le docteur Mitcliell , l'un des hommes les plus savants et les plus estimable§ des Etats-Unis , et , après lui avoir expliqua le sujet de mes craintes concernant Mathilde , je lui demandai son opinion.

« Evitez-lui , me dit- il, les fortes émotions , et cherchez à rétablir peu à peu le calme de son esprit : l'action du moral sur le physique est une des parties de la science médicale qui a été le moins approfondie , et qui mérite le plus de l'être. Quant aux affections de poitrine , ce sont les maladies les plus dangereuses que nous connaissions dans ce pays ; ce n'est pas la médecine , c'est la nature seule qui peut les guérir. Un régime doux et nourrissant , quelques promenades agréables , sont

338 NIGOLA.S FRBBMAN.

de puissants moyens de guérison. Si ma présence est nécessaire, vous n'avez qu'à parler ; je suis prêt à vous suivre.»

Je le remerciai de sa complaisance et de ses avis, et j'ajoutai qu'il me ferait plaisir de voir Mathildc.

(( Je vous présenterai à elle comme mon ami , lui dis«je , de sorte que votre présence ne lui causera point d'alarmes.M^ous pourrez faire vos observations sans qu'elle puisse soupçonner qu'on ait des craintes sur sa santé. Demain je viendrai vous prendre dans ma voiture. »

Nous convînmes de l'heure , et , rempli des plus douces espérances, je pris congé de lui.

Le docteur Mitchell fut prêt à l'heure convenue. Nous nous rendîmes auprès de Mathilde, que nous trouvâmes occupée à écrire.

Elle nous reçut avec la bonté qui lui était naturelle , et je m'aperçus avec plaisir qu'elle ne se doutait nullement du motif de notre visite.

NICOLAS . BRBSM AN . 3 29

Le docteur fat encbanté de sa conversation.

II fat frappé de la solidité de son esprit , de l'élégance de ses manières y et de la propriété de son langage. Mathilde fîit aussi très contente de lui. Enfin , il eat le temps de faire toutes ses observations , et lorsque nous fù^ mes seyls il me dit :

« Je ne vous cacherai pas que l'état de Mathilde me parait alarmant : elle a les symptômes d'une affection de poitrine confirmée; l'éclat même de son imagination et la vivacité de son langage viennent & l'appui de cette opinion. Les personnes attaquées de cette maladie, qui les condait au tombeau par degrés insensibles, ont des moments d'exaltation qui les trompent elles-mêmes sur leur danger. Leur sang est agité par nne fièvre légère , mais continue , qui donne du mouve-* ment à toutes les facultés : elles sentent la vie plus vivement que nous ; elles éprouvent des affections plus fortes , et j'ai remarqué en géi néral que plus elles approchent de l'instant fatal , plus elles se jettent dans les chimères de l'avenir , et s'attachent à des espérances

23u fflGOLAB FKBBMAN.

de bonheur qui ne sevont jamais remplies. »

Ces paroles me consternk^nt.

« Je vous sais gré , lui rëpondis-je y de me dire la véritë tout entière. Mais quoi ! n'y at-il plus d'espoir? Songez , mon cher ami ^ que ma vie est attachée à celle de Mathilde , que je ne respire que pour elle , et que je ne croirais pas assez payer de toute ma fortune sa santé et son bonheur.

» — Je compte beaucoup sur sa jeunesse et sur le calme dont elle va jouir^merépliqua-t-^l- La nature dana une personne bien constituée répare quelquefois elle-même ces lésions organiques si dangereuses. Surtout , t&chez d'é*carter de son esprit les idées qui pourraient l'agiter; il faut qu'elle ^abstienne d'écrire. Cet exercice , en attachant trop fortement ses pensées ^ ne peut que lui être funeste. Le re-> pos lui est nécessaire. »

Lonque le docteur Mitchell fut parti , je retournai près de Mathilde y et , cachant ma

NICOLAS rHEBMAll. 33 1

douleur sous les apparence de la gaité , je loi fis la guerre sur le genre d'occupation qu'elle avait choisi.

« Comme vos correspondances ne sont pas très étendues , lui dis-je , je suppose que vous avez «nvie défaire un livre.

» — Cela ne serait pas étonnant , répondit M athilde : il y a tant de femmes qui se mêlent d'écrire ce qui vaut rarement la peine d'être lu. Mais non , je n'ai aucune prétention à la gloire littéraire; et lorsque vous êtes arrivé , j'écrivais tout simplement une lettre à l'une des personnes que j'aime et que j'estime le plus.

9 «— Ma chère Mathilde , promettez-moi de ne plus écrire , )» lui dis-je avec quelque émotion»

A ces mots elle fijia les yeux sur moi.

« Je vous comprends , me répondit-elle , et je sais à quelle tendre sollicitude je dois la

^33 mCOLAS FRUMAir.

visite de M. Mitchell , dont le nom et les talents ne .me sont pas inconnus.

» Mais, mon ami,ajouta-t-elle, car il m'est aujourd'hui permis de vous donner ce nom, je connais ma situation ; les coups de l'infor* tune ont pénétre trop avant dans mon-cœur.

» — Que dites-vous ?

y> — La vérité. Je n'ignore pas que j'ai peu de temps à vivre. Chaque jour je m'affaiblis davantage , mais je suis résignée à mon sort ; je remercie la Providence d'avoir conduit près de moi un ancien ami dont la main fermera mes yeux. Je regrette da finir mes jours sur une terre étrangère. L'idée de reposer auprès de la plus tendre des mères aurait affaibli les dernières terreurs ; mais je dois me soumettre , sans murmure ^ aux décrets du ciel.

» — Éloignez ces funestes pressentiments, m'écriai - je en prenant une de ses mains, sur laquelle tomba une larme qu'il me fîit impos-

NICOLAS FRBEMAN. ^33

mble de retenir. Yoqs êtes encore dans la force de l'âge, ma chère Mathilde. La nature a de grandes ressources, et le docteur Mitchell est convaincu qu'avec des soins et du repos vous rétablirez votre santé. »

Je ne voulus pas pousser plus loin mes instances; et je me repentais d'avoir amené cette explication, qui pouvait agiter Mathilde. Je m'efforçai de parler de choses indifférentes ; mais j'étais trop ému moi-même pour soutenir plus long-temps une situation si pénible. Je me retirai , et je recommandai à Justine , avant de partir, de veiller sur sa maîtresse.

Les pressentiments de Mathilde ne tardèrent pas à se vérifier. La fièvre allumée dans ses veines ne la quittait pas un seul instant; la toux augmentait; elle maigrissait à vue d'œil ; enfin il ne lui fut plus possible de marcher, et elle entra dans son lit, dont elle ne ne devait sortir que pour être portée au tombeau.

J'étais au désespoir, et je souffrais d'autant

234 NICOLAS FRBBMAN.

plus, que je concentrais ma douleur; jour et nuit je veillais près d'elle , et le docteur Mitchell nous quittait rarement : mats il n'avait plus d'espérance , et c'était moins pour Mathilde que pour moi qu'il nous rendait de fré« queutes visites. Un jour fatal, dont le souvenir ne s'e&cera* jamais de ma pensée, il examina le pouls de la malade , et , me tirant i l'écart , il me dit :

a Éloignez-vous, laissez -moi ici: je prendrai soin de tout. »

Ces terribles paroles retentissent encore i mes oreilles.

a Non, lui répondis-je , je ne m'éloignerai pas; je veux que son dernier regard rencontre les regards d'un ami , de cekd qui n'a jamais cessé de l'adorer. Hélas! elle ignore encore jusqu'à quel point elle m'est chère; elle ignore qu'en la perdant, je perds à ja« mais l'espérance du bonheur; mais je saurai me vaincre. Elle l'a dit elle-même , c'est moi qui dois fermer ses yeux, y^

NICOLAS FaBRMAll. a35

Je m'approchai de son lit , respirant à peine. £Ue fit un léger mouyement, et, avançant la main, me fit signe de m'asseoir auprès d'elle ; sa voix pouvait à peine se faire entendre.

fL Nous nous reverrons , y^ me dit^eUe»

£Ue ajouta , en portant la main sur son coBor:

« Il y a là quelque chose qui ne meurt pas. »

Sa main retomba dans la mienne ; et une minute après elle rendit le dernier soupir.

Ainsi périt, à la fleur de son âge, la femme la plus accomplie et la plus tendrement aimée qui ait peut-être jamais existé.

Je suis encore étonné du courage que je montrai dans cette circonstance. Je ne voulus point abandonner Mathilde , même après sa mort. Quelquefois il me semblait qu'elle allait se réveiller et m'adiesser la parole , ou

^36 NICOLAS FRSEMàir.

bien je croyais faire un rêve affreux dont j'ai* tendais la fin. Ce ne fut que lorsque son corps fut déposé dans la bière , et que j'entendis le premier coup de marteiau sur les ais du cercueil, que je sentis toute l'étendue de mon malheur. Je pleurai amèrement; et j'aurais volontiers quitté la vie pour ne pas me séparer de Mathilde ; aucun lien ne mMretcnait sur la terre; et d'horribles pensées se présentaient à mon esprit, lorsqu'un homme entra brusquement dans la chambre. Je reconnus Albert.

a Avance , lui dis-je , malheureux ! Jette les yeux sur ce cercueil : voilà ta victime ! Viens- tu encore troubler son repos? ))

Une pâleur soudaine se répandit sur son visage ; ses membres furent saisis d'un tremblement universel.

« Mathilde ! s'écria-t-il ; grand Dieu ! ))

Et il se retira sans pouvoir proférer une autre parole. J'ai su qu'ayant appris que sa

NICOLAS KRRBMÂN. tï3j

Femine vivait sous ma protection , il était venu dans le dessein de lui faire des reproches et de la forcer à le suivre.

Le ciel a puni sa cruauté : il a vécu et il est mort dans la misère aux États-Unis.

Le corps de Mathilde fut déposé dans le cimetière catholique , et je lui fis élever un monument de marbre, sur lequel on grava ces mots': Uêjlos cecidii (i). J'allais souvent gémir sur sa tombe , et je lui parlais comme si elle eût pu m'entendre. Le docteur Mitcbell , craignant que la douleur ae prit trop d'empire sur ma raison , me fit promettre de l'accompagner dans un voyage qu'il était sur le point de faire au Canada.

Avant mon départ ^ je fis un inventaire de tout ce qui avait appartenu à Mathilde, et je trouvai dans ses papiers un paquet qui était

(i) Elle est tombée comme une fleur.

a38 NICOLAS FRBEMAN.

à mon adresse. Je l'ouvris avec empressement : il contenait une lettre et le portrait que je vous ai montré. Cette vue renouvela mon aflOUction ; mais il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance qui en adoucissait Famertume.

La lettre était conçue en ces termes :

oc Je n'ignore pas, en traçant ces caractères, D que j'approche du moment terrible où il » faudra me séparer de vous pour jamais , A ih le meilleur des hommes! seul ami que j'aie y^ trouvé sur la terre. Je sais que vous me re- » gretterez : car je connais depuis long-temps y» vos sentiments secrets ; et je veux du moins, » avant de mourir, vous révéler les miens.

D Peut-être sera-ce une consolation pour vous » d'apprendre que mon cœur avait deviné le » vôtre dès l'instant où vous arrivâtes au » château de Lauris. .

)> Vous m'avez aimée , et vous avez été ai- » mé de Mathilde ; vous seul auriez pu faire » mon bonheur. Le ciel en a décidé autre- )) "ment. J'ai dû obéir à la volonté inflexible » de mon père, j'ai dû me sacrifier pour lui :

N1COLA6 FHKBMAN. a3g

» mais si j'eusse été maîtresse de mon sort, y> je n'aurais jamais eu d'autre ami , d autre D époux , d'autre amant que vous.

j> J'oflEense peut-être le ciel en tous dévoi- » lant ainsi mes sentiments. Ce qui me ras- » sure , c'est que vous n^ouvrirez cette lettre » que lorsque je ne serai plus au pouvoir des » hommes ; c'est Mathilde au tombeau qui » vous déclare son amour. Répandez sur moi I» quelques larmes ; mais ne vous livres pas & » une douleur excessive I Rappelez votre cou- » rage i songez que vous avez encore des de- D voirs à remplir, des bienfaits à répandre , y> des malheureux à consoler. S'il existe quel^ D que communication entre le monde que je 9 quitte et celui dans lequel je vais entrer, je » serai spectatrice de vos vertus. Que cette D idée soit quelquefois présente à votre es* D prit!

y> Si jamais vous revoyez mon frère , ra- » contez-lui mes malheurs , et dites-lui que » j'ai toujours au pour lui l'affection d'une D sœur. Adieu, mon ami , nous nous rêver-

24o NICOLAS FRBEMAN.

» roDS sans doute dans un monde moins » agité que celui où nous avons vécu . Rece- » vez les derniers adieux de Mathilde^ et » pensez quelquefois à elle en considérant y> son portrait , seul gage qu'elle puisse vous » laisser de sa reconnaissance et de son » amour.

y> M ATHILDB. »

Je ne saurais exprimer l'effet que la lecture de cette lettre fit sur mon cœur. Je baisai mille fois le portrait de Mathilde , et je promis solennellement de rester fidèle à sa mémoire.

Telle est l'histoire douloureuse de mon premier amour. De longues années ont affaibli la vivacité de mes regrets , mais n'ont pu effacer de mon souvenir l'image de Mathilde. J'ai rencontré des femmes d'une rare beauté , et remplies de qualités estimables; mais je ne pouvais aimer deux fois , et j'ai renoncé à l'hymen, qui n'aurait pu me rendre heureux.

NICOLAS FRBBMAN. aJ^l

DUHAMBL.

Mathilde n'était pas une femme ordinaire : ce qui me plaît dans son caractère, c'est la décision avec laquelle elle remplissait ses devoirs.

FRBBMAN.

Je trouve qu'elle a poussé trop loin la délicatesse pour un monstre tel que votre Albert ; je l'aurais laissé partir pour son exil , et je serais resté dans ma patrie : il est un point passé lequel la vertu devient faiblesse.

KBRKABON.

Qui osera marquer ce point? Laissons agir la conscience : elle nous conduit mieux que le raisonnement.

ni. 16

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