CATASTROPHE. — SÉPARATION
Je ne manquai pas de me tendre à l'hAtel de Floianville le jour qu41 avait fixé pour conclure son mariage, car il m'avait prié obligeamment de signer au contrat. Je trouvai chez lui Kerkabon , Duhamel et madame Leaueur, que^je ne rencontre jamais sans plaisir. Elle me parut ce jour-là plus belle et plus intéressante que jamais ; j'ignore comment cela finim , mais plus je la vois y plus je découvre en elle de qualités e^imaUea.
Si , comme le dit Floran ville , notre mariage était écrit là-haut , c est un bonheur que je n'ose espérer.
Un moment après notre arrivée , M. Bon-
NICOLAS FRBBMAN. 14^
oemaia le notaire arriva; il avait préparé le contrat , et il ne restait plus qu'à y apposer les signatures. Nous attendions les nouveaux époux; ils entrèrent l'un et l'autre, suivis de la comtesse fiataroski ,. qui s'efforçait de donner à son maintien un grand air de dignité.
Il faut avouer que sa fille est d'une beauté rue ; elle est d'une taille au-dessus de la médiocre et se présente avec grâce. De grands yeux noirs, une bouche charmante , des bras et des mains modelés dans la perfection , la fraîcheur de la jeunesse : tous ces avantages m'expliquèrent la passion de FlomnviUe , et je commençai à croire qu'il n'avait pas si grand tort que je l'avais imaginé d'épouser PauUska.
Après les compliments d'usage , M. Bon-
nemain lut à haute voix le contrat y dans
lequel Kerkabon faisait de grands avantages
à sa nièce. Celui-^i prit ensuite la plume;
mais, avant de signer, il voulvt, suivant sa
coutume , faire un peu de morale.
244 NICOLAS FHBSMAN.
ce Mes enfiuits , dit-il en s'adiessant aur deux époox , vous allez contracter un engagBment indissoluble , et je regarde comme un devoir de vous ez[rfiquer en peu de mots la nature de cet en§|igement.
» Vous , mon neveu , vous allez promettre de contribuer de toutes vos forces et de tout votre pouvoir au bonheur de la compagne que vous avez librement choisie ; vous devez concentrer en elle toutes vos affections. Il ne vous sera plus permis de porter ailleurs l'hommage de votre cœur, et c'est par une inviolable fidélité que vous mériterez celle de votre épouse. Elle entre dans une carrière pénible ; c'est à vous de semer des fleurs sur ses pas , de soutenir sa faiblesse , de fortifier son courage et de lui donner de bons conseils. Rapportez-vous-en à mon expérience : c'est toujours par la faute du mari que la paix domestique est troublée.
D Le mariage est une société où les maux et les biens sont mis en commun. Si la fortune vous favorise , procurez à votre femme tous
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ks pliinrs décents qui conviennent à l'état où elle ee trouvera dans le monde. Autrefois on voyait rarement les maris avec leurs femmes ; c'était là le comble de la dépravation des mœurs. Aujourd'hui nous sommes revenus à des idées plus saines , et nous devons nous en féliciter. On vous estimera davan<tage si vous vivez dans une union parfaite avec votre épouse , et vous ne manquerez pas de suivre cet avis , si vous réfléchissez qu'une bonne femme est le plus précieux de tous les tiësors. Si vous êtes destiné paf la providence à connaître l'adversité, soyez encore plus indulgent , plus tendre avec la compagne qui doit partager vos malheurs. C'est sur voua qu'elle doit s'appuyer dans les temps orageux. Que deviendra-t-elle si vous lui re^ tirez cet appui ? Ne lui montrez donc jamais d'humeur ; occupez-vous à la consoler , à lui montrer l'avenir sous un aspect plus &vorable ; elle sera sensible à vos procédés, et ses caresses et son amour vous dédommageront des caprices du sort. »
Le philosophe se tournait vers Pauliska
a46 NICOLAS FmBBMAn.
pour coBtiûuer ses exhortations aiorale^) Ion* que nou6 vimee entrer dans l'appartement un homme chargé d'une grande corbeille couverte d'un scbali de cache mlre« Il la déposa au milieu de la chambre , et se retira après avoir remis une lettre à Kerkabon» Cet incident ne surprit personne; on savait que le philosophe devait faire des présents à sanièce, et il était naturel d'imaginer qu'ik étaient contenus dans cette corbeille. Je remarquai sur le visage de fat comtesse d'air de la salis* faction ; elle paraissait impatiente d'examiner les présents de noce, et cela dérangeait im peu sa gravité. PauUska avait aussi quelque peine à cacher sa joie. Une corbeille tHin^ verte d'un cachemire devait renfermer des trésors.
Kerkabon décacheté la lettre^ et, tandis qu'Jl en fait la lecture , soû visage change de couleur.
ce Madame, dit -il à la comtesse, faites-moi le plaisir de découvrir cette corbeille. »
NICOLAS FBBBMAN. ^^
La cooiteaw se hàle de lemplir cette mis-* sion. A peine a-t^eile soulevé le oacheniire, qs'elie reste pétrifiée d'étonnem^t, et Pau-* fiska tombe sans connaissance sur un iantenil qui se trooYa heureusement près d'elle. Qu'on juge de notre étonnement lorsque nous apep* çùmes au fond de la corbeille un beau petit garçon plongé dans un doux sommeil. L'en« faut se réveille au bruit qu'on faisait autour de loi , et se met à pousser des cris qui tiré* rent Pauliska de son évanouissement ; elle s'é* lance vers la coibeille &tale ; et , la nature étouffant en elle toute autre considération, elle pitnd l'enfant d^ns ses bras, et cherche à le calmer tont en répandant un torrent de lar« mee. Touchée de ce spectacle , madame Lesoeur s'approche de Pauliska et s'occupe à la consfrfer.
Je ne savais que penser de cette aventure j Floranville, troublé, attendait une explication , lorsque Kerkabon s'adressa en ces termes à la comtesse :
c Madame, ramenés votre fille et votre pe-
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tit^fils. Votve conduite méritenît iiae puni* tioû exemplaire ; c'est avec un fiiox nom et une fausse qualité que vous vous êtes présentée pour entrer dans ma famille ; vous êtes la première femme qui m'ait donné occasion de mal penser de son sexe ; mais je vous regarde comme une exception. C'est à vous seule, à vos perfides conseils, que j'attribue la conduite peu honorable de votre fille. £Ue est infortunée ; mes bienfiaits iront la chercher en quelque lieu qu'elle se trouve ; mais partez , et que je ne vous revoie plus. »
Cette femme , confondue parla juste sévérité de ces paroles, ne chercha point à se justifier, et prit sa fille par la main. Celle-ci ne fiiisait que gémir en embrassant son enfant.
Kerkabon fut ému de cette scène ; il s'approcha de la jeune femme et lui dit :
(( Consolez-vous ; vous êtes jeune encore ; les fautes peuvent se réparer par le repentir et par une bonne conduite. Je m^occuperai de vous et de votre enfant ; le malheur n'approchera point de son berceau , et si vous re-
NICOLAS FRBSMAN. 2^g
▼enez dncèrement à la vertu , vous trouverez en moi un protecteur. »
Cette jeune femme , que l'amour maternel rendait intéressante , même daus un moment aussi fâcheux pour elle, baisa la main de Kerkabon en saoglottant, et suivit sa mère , qui témoignait plus de confusion que de repentir.
M. fionnemain fut congédié; et, lorsque nous fûmes un peu revenus de notre première surprise, je demandai au philosophe comment et par qui cette corbeille avait été envoyée si à propos.
a Je ne sais si je vous ai dit, répliqua Ker* kabon , que j'avais chargé un de mes amis, qui a des relations très étendues dans le monade , de se procurer des renseignements exacts sur une certaine comtesse fiataroski et sa fille, qui se disaient Polonaises. Jusqu'ici cet ami n'avait rien appris qui pût faire soupçonner ces dames d'intrigue et de mauvaise foi ; mais enfin, à force de perquisitions, il est parvenu à découvrir que la chaste Pauliska était secrè-
a5o NICOLAS FRBBMAir.
tement accoachée peu de temps avant l'épo^ que où elle fit connaissance avec Floranville, En donnant quelque argent à la nourrice , il a obtenu d'elle la permission de disposer de Fenfiint pendant un seul jour, et c'est lui, mon neveu, qui vous a envoyé ce présent de noces. Ce qui vous surprendra peut-être , cVst que le père de l'enfant n'est autre que le oélèbre Gabriel , votre valet de chambre. »
A ces mots , Floranville entra dans une colère terrible. Il sonna violemment , et Gabriel, qui, par je ne sais quel hasard, ign(H*ait encore ce qui venait d'arriver , se présenta devant son maître. Le major, furieux d'avoir été pris pour dope , le saisit au collet , et lui aurait fait un mauvais parti sans l'intervention de Kerkabon.
<c Laissez cet aventurier, dit-il à son neveu; il suffit qu'il soit renvoyé de votre maison. Mais, avant qu'il parte, j'exige qu'il nous raconte fidèlement les détails de l'intrigue dont vous avez manqué d'être victime. S'il se permet , dans ce récit , d'altérer la vérité , je me
mCOXiAS FHBBMAIC. 2S1
charge moi-même de le faire piuiir séTère*' ment. »
Gabriel , qui connaissait l'hanienr violente dn major, avait une frayeur mortelle, et se hâta de répondre au désir de Kerkabon.
a Je demande pardon à M • le major, dit* il d'un ton hypocrite , d'avoir voulu le tromper en lui faisant épouser une fille qui avait été ma maîtresse. »
Flomnville , choqué de cette idée , lui oridonna de se dispenser des préliminaires, et de déclarer ce qu'il savait sur ces deux femmes.
a La mère et la fille, répondit Gabriel, sont deux Italiennes qui ont passé les Alpes il y a près de deux ans ; elles sont natives de Milan , et leur nom de famille est Batiûro.
La jeune personne se nomme Pàulina.
D Madame fiattaro est une vieille intri* gante, qui ne manque ni d'adresse ni d'esprit , et ^t , en tenant à Paris , cherchait un
:i5a mcoLAs frbbmah.
thé&tre digne de son talent. Elle fondait de grandes espérances sur la beaatë de sa fille ; et comme elle avait apporte d'Italie ane somme d^argent assez considérable , elle produisit Paulina dans tous les spectacles et toutes les promenades, attendant toujours que quelqu'un vint mordre à l'hameçon. Gomme on se défie généralement de la bonne foi des Italiennes , elle s'avisa de donner à son nom et et à celui de sa fille une terminaison polonaise.
s> Un jour que je traversais les Tuileries , je rencontrai ces dames sur la terrasse des Feuillants , et je fus frappé de la beauté de Paulina. Je les suivis , sans être aperçu, jusque dans la rue Saint-Honoré, où elles de* meuraient , et je fis plusieurs questions au portier, qui me dit seulement que ces deux femmes occupaient un appartement dans.lliâtel, et que la mère se faisait appeler la comiesse Baiaroêki.
» Comme je ne suis pas tout-à-fait dépourvu d'expérience , je commença» à soup-
NICOLAS FHSBMAN. ^53
çonncT que cette dame s'était élevée d'ellemême à la dignité de comtesse ; et comme j'étais devenu sérieusement amoureux de sa fille, il me prit envie d'éprouver si mou talent pour l'intrigue s'était affaibli depuis que je me trou* vais au service de M. le major. Les fonctions de valet de chambre que j'exerçais depuis quelque temps me facilitèrent les moyens de jouer mon rôle avec succès.
y» Je profitai de plusieurs occasions favorables pour prendre dans la garderobe de mon maître, qui est abondamment fournie, les habillements qui m'étaient nécessaires pour me donner un air d'importance. Je déposais ces costumes chez un tailleur de mes amis, dans la maison duquel je faisais ma toilette ; et j'avais soin de changer souvent ces costumes , afin qu'on ne s'aperçût pas de mes manœuvres , et que ces dames conçussent une plus haute idée de mon opulence. Toutes les fois que M. le major n'avait pas besoin de mes services, ce qui arrivait fréquemment, je courais chez le tailleur; et bientôt, vêtu comme un prince y je me rendais partout où
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j'espérais raicontrpr madame Battaro etPaulina. C'était le plas souvent aux Tuileries que j'avais ce plaisir. Je passais et repassais devant elles en jouant de la prunelle, et je m'aperçus bientôt que la comtesse ne dédaignait pas dé m'accorder quelque attention.
» Je résolus alors de frapper un grand coup.
Je lui écrivis une lettre conçue en ces termes :
u Madame, un homme qui meurt d'amour » pour votre adorable fille vous demande un )!> moment d'audience. U est riche, d'une nais- )» sance distinguée , et n'a que des intentions D honorables ; il attendra vos ordres avec une » grande impatience ; et il espère que vous ne » verrez dans sa démarche que le «procédé j> d'un homme plein de délicatesse et de proy> bité. )»
» J'en demande mille fois pardon à M. le major; mais j'eus la témérité de signer son nom , et d'indiquer son adresse. »
Le major se mordait les lèvres de dépit;
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et , s'il eût été /seul avec Gabriel , je crois qu'il lai aurait passe son épée au trayeis du corps; mais, force de se contenir :
a Achére , maraud , lui dit-il , et fais-nous grâce des réflexions.
» — Voici , reprit Gabriel , quelle fut la réponse de madame Battaro :
^ Je suis très sensible au procédé de M • le > major. On ne peut avoir que des vues droi- )» tes lorsqu'on s'adresse à une mère pour ob- » tenir la main de sa fille. Nous serons visi- » blés après-demain dimanche, à une heure, » au sortir de la grand'messe de Saint-Roch.
)) Signé la Comtesse Batahoski. »
« La messe de Saint^Roch ne me donna pas meilleure opinion de ces deuiL dames.
Je pris d'avance tous mes arrangements pour être libre à l'heure indiquée , et, après avoir passé une heure chei mon fidèle tailleur, je m'acheminai vers Saint-Roch.
5256 NICOLAS FRBBMAN.
» Je fis le tour de l'église , et je trouvai b mère et la fille dans le coin d'une chapelle. Madame Battaro priait Dieu avec la plus grande ferveur ; elle baisait la terre, et se frappait la poitrine très dévotement. Si je n'avais pas eu quelques soupçons sur sa moralité ^ je l'aurais prise pour une sainte. Elles sortirent de l'église lorsque la messe fut finie , et prirent le chemin de leur hôtel. Je les suivis de loin ; et, après m'être assuré qu'elles étaient rentrées , je me présentai chez elles. Paulina était dans sa chambre , et madame fiatta^ me reçut avec politesse ; elle me parla beaucoup de la vertu et du mérite de sa fille , et me dit que j'étais le premier homme sur qui elle eût Jeté les yeux. Je répondis sur le même ton , et je demandai à la voir. La comtesse alla chercher sa fille , qui reçut mes compliments avec modestie; enfin, j'obtins la permission de visiter ces dames ; et, en me retirant , je baisai avec transport la main de Paulina.
D Je rencontrai sur l'escalier ^fi homme qui me demanda si madame BaUaro ne logeait pas dans cet hôtel.
NICOLAS FRBBMAN. ^57
m Qu'entendtz-Yous par madame Battaro ?
7> lui dis-je.
» — Je parle , me dit-il , d'une femme de D Milan , qui doit demeurer ici avec sa fille , D à moins qu'on ne m'ait donne une fausse « adresse. »
» Je lui indiquai l'appartement que je ye* nais de quitter, et j'allai l'attendre dans la tme. Il ne tarda pas à sortir, et je m'informai s'il avait vu les femmes qu'il cher-* chait.
« Oui , me dit-il : je les ai trouvées dans )» l'appartement que vous Wavez montré, d
» Comme cet homme était un peu bavard de son naturel , il me donna sur la comtesse tous ks renseignements que je pouvais désirer ; et ce fut alors que j'appris qu'elle était veuve d'un mattre d'école de Milan.
» Cette découverte me mit à l'aise , et je
crus pouvoir en foute sûreté de conscience III. 17
358 NlOQUkft FBKBIAABT.
timnpa une tvojupeuse. Je contâooti de visiter ces dames, et j^inspirai à Paulma une véritable passion ; mais je n'avançais pas beaucoup jnes aflSûres. La vieille doovtesse , qui ej»t 006 fine matoise., mt pariait toujours de HiftriAge« £Ue avait fait prendie sous main des renseignements qui me furent favofablei : car elle me prenait de bonne foi pour M. le major, et il lui tardait de me vm* épouser sa fille. Ce n'était pas là mon •compte. Gomment faire? elle ne la quit4ait pa9 un instant. A k fin, je m'avisai d'un expédient qui me réu^ sit à merveille.
D Je fabriquai une lettre qui portait en substance :
« Qu'une personne charitable qui voyait » souvent madame la comlesae fiataroski i » l'église de Saint-^Rooh, et qui était édifiée )» de sa dévotion, désirait lui remettre une D somme d'argent destinée aux pauvres de la y> paroisse. On espérait qu'elle voudrait bien y^ se charger de cette distribution ; on voulait D lui parler sans témoin, o
KICOLAS FRfiBICA>\ 259
D Je signai le premier nom qui me vint en télé , et je donnai mie fausse adresse.
D La bonne comtesse , qui aime l'argent y et qui croyait trouver une bonne aubaine, donna dans le panneau. J'étais posté «dans le coin de la rue ; à peine fut^elle sortie , qae je montai chez Paulina; j'entrai sans me faire annoncer. Je lui dis que je venais de rencontrer sa mère dans la me , et que , devant revenir fort tard , elle m'avait prié , puisqu'il faisait beau temps, d'accompagner sa 61ie à la promenade. La pauvre petite ne demandait pas mieux* Nous sortîmes ensemble; nous fîmes un tour aux Tuileries ; je la conduisis ensuite chez une de mes ancien* nés aoyes, où nous eûmes un entretien particulier , qui produisit de Acheux résul- Uts.
j> Il était déjà tard lorsque je Paulina à son hôtel. La comtesse, qui se doolait de quelque chose , était furieuse comme une lionne à qui on a ravi ses petits; elle chercha querelio à sa fille , et j'eus toutes les
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peines du monde à l'apaiser. Je m'en ' allai fort content de ma journée.
» J'y retournai le lendemain , et madame Battaro me fit nne scène, tragi-oomique ; elle avait tout appris; elle employa son éloquence pour me toucher , et me dit que son honneur était perdu ; que jamais la noble ùl-» mille des fiataroski n'avait reçu un pareil affront; enfin elle me conjura/ les larmes aux yeux , de fixer le jour de mon mariage avec Paulina.
» Il n'y avait pas à balancer ; et , au risque de tout ce qui pourrait arriver , je lai déclarai que je n'étais pas M. le major Floran ville, que j'avais seulement l'honneur d'étre.son valet de chambre , fils d'un honnête fermier de la Brie , et que j'épouserais volontiers sa fille , si elle daignait y consentir. Il me serait impossible de vous dépeindre la fureur de cette femme ; je crus qu'elle me dévisagerait. Elle exhala son courroux par un torrent d'injures, et finit en disant qu'il appartenait bien à un faquin comme moi, à un fils de fermier, de le->
NICOLAS FRBBMAIf. a6l
ver les yeux sur une fille comme Paulina.'
a Tout beau , Madame , lui répondis-je ; » ne vous échauffez pas : un fermier de la y> Brie vaut bien un niaitre d'école de D Milan. »
D Ce peu de mots produisit un effet prodi* gieux. Madame Battaro se radoudt insensiblement, et me fit plu«eurs questions sur M. le major. Je lui répondis que mon maître était un homme bien fait ^ de bonne mine , riche, jeune encore , et qui avait beaucoup de succès auprès des femmes. i>
Gabriel s'interrompit un moment , et je m'aperçus que le major commençait à perdre un peu de sa mauvaise humeur.
a Achève ta narration, lui dit-il, et sur- » tout point de commentaires. »
jk Dans ce temps-là , reprit Gabriel, je fus obligé de vous suivre dans votre dernier voyage de la Suisse ; mais avant notre départ
202 NICOLAS FRBBMAN.
j'eus plesieufs entrevues a?ec Paulina , qui n'était plus gardée aussi séyërement par sa mère. Lorsque nous Mmes de retour de ce voyage, qui avait duré près de neuf mois, mon premier soin fut de me rendre cliez nos Italiennes, et je trouvai Paulina mère d'un joli enfant qui, disait-elle, était tout mon portrait. La comteiise me reçut avec bonté.
Pendant notre absence , elle avait conçu un projet qu'elle me communiqua. Il s'agissait de fixer votre attention sur sa fille, et, en cas que vous vinssiez à l'épouser, je devais avoir une somme d'ai^ent considérable. J'avoue que je n'eus pas la force de résister à la tentation. Nous concertâmes notre pbn avec beaucoup de prudence. Un jour que je connaissais votre intention d'aller faire un tour de promenade aux Tuileries, je fis avertir madame Battaro, et tout réussit an gré de nos désirs. Vous fuites frappé de la beauté de Paulina. Vous connaissez aussi bien que moi les suites de cette rencontre. J'ai eu tort de vous tromper; je me repens de cette faute, et je recevrai sans murmure toutes les punitions qu'il vous plaira de m'infliger.
» ^^ Ote-toi de detaot^es jeas , s'écria le major , et ae ^aviae jamais de rentrer dans ma maison. )>
Gabriel , heiireux d'en être quitte à si bon marche , ne se fit pas répéter cet ordre deux fois. Lorqu'il fat parti , je dis à Floranyille :
« Ce garçon -là est un vaurien , mais il^ne manque pas d'esprit, et il s'exprime assez bien poor im homme de sa condition.
j^^^ Qua cela ne vous étonne pa», répon*éit le major, il a été bien éleré; et c'est à la sidte de plasieim fredaines de la même es^ pèoa qu'il a été forcé de eherdier une place de domestique*
» — C'est im homme dangereux , dit Kerkabon , et je ferai sorreiller sa conduite* Alhms, mes amis, la noce est manques ; il faut nous consoler de cet accident ; retournons chez moi. Floranyille, pour se dissiper un peu , nous aooonqpagnera , et nous passerons la soirée ensemble. Mon neveu trouTera aisément
a64 NICOLAS FRBSIIAN.
ime femiMe qui le coûsolera de k perfidie de Pauliiia : les boaneafemiiies ne sont pas rares, même à Paris. )>