LE PARADIS PERDU
Parmi les prodncUons poétiques qui font le plus d'honneur su talent de l'abbé Delille y dont les dédains des contempteurs de Racine ont accru la renommée, il est juste de placer au premier rang la traduction du Parmiiê perdu.
Il y règne une aisanpeet une &cilité d'expression qui n'appartiennent qu'à un poète d'un
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ordre supérieur. L'on ne trouve point dans son poème cet air étranger, cetteaspërité de langage qui manquent rarement de rebuter un lecteur français. L'illusion est si complète qu'on croit lire un ouvrage écrit dans la langue même du traducteur. Il est vrai que Delille ne s'attache pas strictement à la pensée de Milton, et qu'il n'a cherché à reproduire ni l'austérité, ni les formes, ni les mouvements de son style. Gomme l'auteur anglais n'est pas un de ces écrivains qu'il faut étudier comme modèles , je penche à croire que le poète français ne mérite aucun reproche à cet égard. Le succès de sa traduction est la meilleure réponse qu'on puisse faire aux critiques qui seraient tentés de blâmer comme une licence la liberté qu'il a prise de paraphraser son auteur. Il s'est mis à cet égard dans une telle indépendance , qu'on pourrait appeler son ouvrage le Paradis perdu de Pabhé Delille.
Cette idée a frappé mon esprit , en comparant avec l'original la traduction de l'exorde si connu du troisième chant , où tse trouve
D£ LITTÊHATUS. tàÔQ
cette belle invocation à la lumière, qai conduii MiUon, privé de la vue, & un retour si naturel sur lui-même. Delille , dont les yeux étaient aussi fermés à la lumière , a rendu les regrets et les plaintes du poète anglais avec un charme et une éloquence qn'on ne saurait trop admirer. Quoique le passage soit un peu long, je ne puis résister an désir de le mettre tout entier , dans l'une et l'autre langue , sous les yeux de mes lecteurs.
Hail hoiy ligbt, o£&pring of heav'n first-boni, Or of th'etemal cœtemal beam , May I express thee' unblam'd? since God is ligfat, And ne ver but in unapproacbed lîgbt Dweit Irom eternity, dwelt then in thee , Brigfat effluence of bright essence increate. «
Or hear'st thou rather, pure ethereai stream , Whose fountain who shall tell ? Before the sun , Before the heav'ns thou wert j and at the voice Of God , as with a mantle didst invest The rising world of waters dark and deep , Won from the void and formless infinité.
Thee I re-visit now with bolder wing , Escap'd the stygîan pool , though long detain'd In that obscure sejoum; while in my flight Through utter and through middle darkness borne,
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With other notes than to th'orphean lyre I sunf^ of chaos and eternai night Taught by the heav'niy muse to venture down The dark descent, and up to re-ascend, Though hard and rare : thue I revisit safe , And feel thy sov'reign vital lamp ; bat thon Revisit'st not thèse eyes , that roU in vain To find thy pierdng ray, and find no dawn ^ So thick a drop serene hath queneh'd their orbs , Or dim sufiusion veiPd. Yet^ not the more Cease I to wander where the Muses haunt , Clear spring , or shady grove , or snnny hill , Smit with the love of sacred song ; but chief Thee , Sion , and the flow'ry brooks beneath , That wash thy hallow'd feet, and warbling flow , Nightly I visit : nor sometimes forget Those other two equall'd with me in fate ^ So were I equaii'd with them iii renown , BlindThamyris and blind Mœonides, And Tiresias and Phiueus , prophets old :
Then feed on thoughts, that voluntary move Harmonious numbcrs ; as the wakeful bird Sing darkling , and in shadiest covert hid Tunes her nocturnal note. Thus with the year Seasons retum , but no to me returns Day, or the sweet approach of ev'u or mom, Or sight of vernal bloom, or summer*s rose y Or flocks, or herds, or human face divine ^ But cloud instead , and ever-during dark
Snrroiuids me^ from the oheerful way» of men
Cnt o£f , and for the bcmk of knowlcdge ftdr
Prcsented whh a onivenal hlank
Of natore's workt lo me expaug*!! and rab'd ,
Ànd wisdom at one entrance qiiile shnt ont.
So much the rather thoa , celestial light ,
Shine inward , and the mind through ail her powen
Irradiate , there plant eyes , ail mist from thenoe
Purge and disperse , that I may see and tell
Qf things invbible to mortal sight.
Ecoat(His maiatenaat Delille , et ne consi*dërons que le poète y saos songer au Uraduc* teur :
Salut , clartë du jour, éternelle lumière , Du ciel la fille aimée et la beauté première , Peut-être du très haut rayon co-éternel , Si te nommer ainsi n'outrage point le ciel !
Que dis-je? Dieu t'unit à sa divine essence , Dieu même est la lumière, et sa toute-puissance G>rame d'un pavillon s'environne de toi.
Éclatant tabernacle où réside ton roi , Brillant écoulement de sa gloire immortelle , Comme elle inaltérable , et féconde comme elle , Ruisseau pur et sacré qui, coulant à jamais, En dérobant ta source , épanches tes bien&its , Salut! Avant qu'un root eût enftnté le monde,
!2^3 MiLANGKS
Eût arraché la terre aux abymes de l'onde ^
Eût assis le soleil sur le trône des airs,
Et sur le vide immense eût oonqois l'univers,
Tu brillais de ses feux ; Tinsensible matière ,
En recevant la vie, a senti la lumière;
Et, comme un voile pur du ciel resplendissant.
Tu jetas la clarté sur ce monde naissant.
Trop longtemps retenu dans les gouffres funèbres^
J'ai de mes pas errants parcouru leurs ténèbres;
De leur voûte brûlante à leurs antres sans fonds
J'allai , j'interrogeai leurs abymes profonds ;
Pour chanter le chaos, l'ombre qui l'enveloppe.
Je dédaignai le luth qui charma le Rhodope.
Grâce aux Muses , du ciel descendu sans effroi ,
J'ai plongé dans l'abyme et remonté vers toi,
Pour les faibles humains privilège si rare!
Enfin je viens à toi de la nuit du Tartare ;
Je viens revoir le ciel, revoir ce monde heureux ,
Brillant de tes rayons, échauffé de tes feux.
Je sens déjà ta flamme , aliment de la vie ;
Mais, hélas! à mes yeux ta lumière est ravie!
En vain leur globe éteint , et roulant dans la nuit ,
Cherche aux voûtes des cieux la clarté qui me fuit;
Tu ne visites plus ma débile prunelle ;
Pourtant , des chants sacrés adorateur fidèle.
Ma Muse, chère au ciel , anime encor ma voix ;
J'erre encor sur ses pas sous la voûte des bob ,
Au bord du clair ruisseau , sur la montagne altièn*
Que pour d'autres que moi vient dorer la lamière , Mais c'est vous , vous surtout qui m'avez inspiré, Montagne de Sien , et toi , ruisseau saeré , Toi qui , baignant ses pieds avec un doux murmure , Les caches sous des fleurs, les couvres de verdure! Souvent aussi (des maux trop funestes rapports!) J'évoque ces mortels fameux par leurs accords , Qui n'ont de tes bienfaits gardé que la mémoire. Votre égal en malheur, que ne le suis-je en gloire ! O vieux Tirésias , Homère , Tamiris !
Ainsi , de mille objets en silence nourris , Mes vers coulent sans peine , et ma muse féconde Reproduit dans mes chants les merveilles du monde ; Mais du moins dans mes maux j'imite leurs concerts, Et mon cœur sans efforts se répand dans mes vers. Tel au sein de la nuit et de la forêt sombre ^
L'oiseau mélodieux chante caché dans l'ombre. Les ans, les mois , les jours , par une sage loi , Tout revient ; mais le jour ne revient pas pour moi : Mes yeux cherchent en vain les fleurs fraîches écloses; Mes printemps sont sans grâce et mes étés sans roses^ J'ai perdu des ruisseaux le cristal argentin , La pourpre du couchant , les rayons du matin , Et les jeux des troupeaux , et ce noble visage Où le Dieu qui fit l'homme a gravé sou image. J'ai gardé ses malheurs et perdu ses plaisirs. * Où sontjes doux tableaux si chers à mes loisirs? Rien ! rien de cette scène en beautés si féconde Ne se peint dans ces yeux où se peignait le monde. III. iB
Vainement se colore et le fruit et la fleur ;
Pour moi dans l'univers il n'est qu'une couleur,
Ma vue , à le elarté refusant le passage,
Des objets effacés ne reçoit plus l'image;
Tout est vague , confus , couvert d'un voile épais.
Et pour moi le grand livre est fermé pour jamais.
Adieu des arts brillants la pompe enchanteresse ,
Les trésors du savoir, les fruits de la sagesse;
La nuit engloutit tout. Eh bien! fille des cienx,
Éclaire ma raison, au défaut de mes yeux ;
Epure tout en moi par ta céleste flamme ;
Mets tes feux dans mon cceur, mets des yeux dans mon ftmc
Et fois que je dévoile en mes vers solennels
pes objets que jamais liront vus les yeux mortels.
Ce fragmetit mérite les plus grands éloges.
On est frappé surtout de cette marche libre et assurée qui caractérise les jprod actions originales. Peut-être Tétonnement cessera si Ton considère que Milton a rendu en cinquante-cinq vers les mêmes pensées qui ont coûté à Delille quatre*- vingt -quatre vere.
Cette observation, qui parait minutieuse au premier aspect , le paraîtra moins lorsqu'on la regardera comme une preuve que le poète français a travaillé plutôt à faire un bel ouvrage qu'à traduire rigoureusement Milton. S'il y
DB LITl^aATUBB. 2'jS
a plus de naturel et de simplicilé dans celuici, on trouve dans le poète français un style plus nourri d'images , et des développements pins heureux. Qu'on me permette de faire un seul rapprochement. L'idée des saisons qui viennent tour à tour changer la face de la nature , sans que le poète puisse jouir de la variété d'un si beau spectacle, se présente à l'esprit de Milton , et il l'exprime en huit vers, dont voici la traduction à peu près littérale :
« Ainsi les saisons reviennent avec l'année ;
» mais la lumière du jour , le doux crépus-
» cule du soir et du matin ne reviennent
D point réjouir mes yeux. Je ne puis con--
9) templer ni les fleurs priutanières , ni les
i> roses de l'été , ni les divers troi^aux , or-
D nements des campagne, ni le visage de
1) l'homme , oi\ brille une flamme divine. Un
» nuage épais, des ténèbres éternelles m'en-
» vironnent. Séparé du joyeux commerce de
» mes semblables, plongé dans une nuit pro-
» fonde, le grand livre de la nature est à ja*
» mais fermé pour moi. »
276 MiLàNGSB
Il a £bi1)u dix-huit vers à De Lille, pour rendre les huit vers de Milton.
Les ans, les mois , les jours , par une sage loi ,
Tout revient ; mais le jour ne revient pas pour moi :
Aies yeux cherchent en vain les fleurs firaiehes écloses ;
Mes printemps sont sans grâce et mes étés sans roses }
J'ai perdu des ruisseaux le cristal argentin ,
La pourpre du couchant, les rayons du matin ,
Et les jeux de^ troupeaux, (t ce noble visage
Où le Dieu qui fit l'homme a grave son image.
J'ai gardé ses malheurs et perdu ses plaisirs.
Où sont les doux tableaux si chers à mes loisirs?
Rien ! rien de cette scène en beautés si féconde
Ne se peint dans ces yeux où se peignait le monde.
Vainement se colore et le fruit et la fleur :
Pour moi dans l'univers il n'est qu'une couleur ;
Ma vue , à la clarté refusant le passage ,
Des objets e£bcés ne reçoit plus l'image ;
Tout est vagye , confus , couvert d'un voile épais ,
Et pour moi le grand livre est fermé pour jamais.
Je serais peu surpris que des personnes dW goût sévère préférassent l'énergique concision du poète anglais à l 'abondance et au coloris de l'imitateur. Il faut avouer , cepen dant, que le premier tombe quelquefois dans
OB LITTSEATURS. 377
la sécheresse , défaut qa'on ne peul reprocher àDeUUe.
Qae lÀolte-t-il de ces réaesûoDS? CW que DaUUe a fait un beau poème , <!4 que le Parmdiê perdu de Milêomesiemc^we à traduire.
Ces deux ouvrages oot eu one destinée bien différente. Le Paradis perdm do poète iiran- (aisétéareça du publicayec les égards qu'on devait au noble caractère et au talent distingué de son illustre auteur. Son grand âge, ses longs travaux , le souvenir de ses succès , n'ont pas permis à la critique de relever avec amertume les fautes dans lesquelles il est tombé. Les hommes de lettres , en général , n'ont cherché dans ce poème que les nombreuses beautés qui fout excuser les défauts; et, s'il fiiut en croire la renommée , M. Delille a eu autant à se louer de la conduite loyale de son libraire que de l'empressement du public à rendre justice à ses talents.
L'a fortune ne traita pas Milton si favorablement.
« Une pceuve indubitable, dit Voltaire, » qu'il avait peu de réputation, c'est qu'il eut » beaucoup de peine à trouver un libraire qui » voulftt imprimer son Paradis perdu. Le ti- )> tre «eut révoltait; et tout ce qui avait quêl^ » que rapport à la reiigion était alors passé » de mode. Enfin , Thompson ' lui donna y> trente pistoles de cet ouvrage , qui a valu )>id^ttis plus* de cent mîUe écus aux héri- » tiers de Thompson. Encore ce libraire avait* » il ki peur de faire un mauvais marché , )) qu'i)^ stipula jqne la moitié de ces trente pis- )) tolea ne: serait payable qu'en cas qu'on fit D, une seconde édition du poème , édition que » Milton n'eut jamais la consolation de voir. » Il resta pauvre et sans gloire. Son nom doit j» augmenter la liste des grands génies perse- » cutés de la fortune. Le Paradis perdu fut D donc négligé à Londres, et Milton mourut y> sans se douter de sa gloire. Cg fut le » lord Somers et le docteur Atterbur y, dey> puis évéque de Bochester, qui voulurent y> enfin que l'Angleterre eût un poème épi- » que. lis engagèrent les héritiers de Xbompy> son à faire une belle édition du Paradis
DB LITTiBATURB. 379
reperdu. Leur snflErage en entraîna plu- » sieors. Depuis , le célèbre Addisson écri- » vit en forme pour prouver que ce poé- )> me égalait ceux de Virgile et d'Home- » re; les Anglais commencèrent à se le » persuader, et la réputation de Miiton fut » fixée. »
Il y a quelques erreurs dans ce récit de Voltaire.
a Tout ce qui avait quelque rapport à la religion était alors posée' de mode. » Oui, sans doute , à la cour de Charles II , dans laquelle on n'admirait que les poésies efféminées de WaUer, le clinquant de Cowiey, et les satires licentieuses du comte de Rochester ; mais cette indifférence religieuse ne régnait pas encore dans la partie la plus nombreuse du peuple anglais , qui fait seule les réputations littéraires. La raison que donne Voltaire explique bien pourquoi le Paradis perdu ne réussit pas k la cour; mais n'indique point la cause de son peu de succès dans les autres de la société.
:i8o MÉLAiieBs
a Thompêon lui donna trente pistotes. »
Ce fut un libraire, nommé Samuel Simmons, qui acheta le manuscrit du Paradis perdu cinq livres. sterling (120 fr. de notre monnaie), en s'obligeant de payer à Fauteur la même somme lorsqu'il aurait vendu treize cents exemplaires de son édition.
ce // resta pauvre. y> Milton, énamourante laissa i5oo livres sterling à ses héritiers, c'està-dire 3 a, 000 fr.(i). Plusieurs de nos poètes actuels, qui vivent dans une honorable aisance, seraient bien embarrassés de réaliser une pareille somme. La lecture de Yoltaire est toujours agréable , souvent instroctive ^ surtout dans ce qui congrue cette partie de la littérature qui tient au goût et aux bonnes études ; mais il faut un peu se défier des anecdotes qu'il raconte , parce qu'il comptait
(1) Si Ton considère l'époqne où Tivait Mihon, cette somme représente an moins le double de la valeinr qu'elle aurait aujourd'hui.
DB LITTÉBATURE. 2Si
quelquefois an peu trop sur sa mémoire.
Depuis Voltaire y plusieurs hommes de lettres ont cherché à découyrir les causes qui se sont opposées, du vivant de Milton, au succès de son poème. M. Michaud , Ton des édi* teurs de la traduction du Partidis perdu , a commencé la préface qu'il a placée en tête de son édition par ces mots :
« Le Paradis perdu est resté long- temps inconnu en Angleterre. Milton fut méprisé et haï de ses contemporains. Son siècle ne connut que ses opinions insensées , et il ne vit point la beauté de son génie. y>
Voilà une décision bien dure et bien tranchante. M. Michaud a lait preuve d'un talent «ystingué en plus d'un genre, et il était digne de lui de parler avec moins d'irrévérence d'un homme tel que Milton. La vie privée de ce grand poète n'offre rien qui puisse justifier ces assertions de haine et de mépris. L'histoire du temps est restée muette à cet égard . L'opinion de M. Michaud est évidemment
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fausse , puisqu'elle est dénuée de preuves.
Mais si Milion ne fut ni haï ni méprisé de ses contemporains , si l'influence de la cour de Charles II, livrée à la mollesse et à la dissipation, ne fut point un obstacle au succès du Paradis perdu , quelles furent donc les causes de l'oubli où ce poème a été condamné pendant tant d'années?
Avant de répondre à cette question , je crois qu'il convient de jeter un coup-d'œil rapide sur la vie de Milton y en marquant soigneusement les dates des époques où parurent ses ouvrages. J'examinerai ensuite quelle était la situation morale de l'Angleterre h chacune de ces diverses époques, et je tacherai de fixer, par des raisonnements solides et des faits incontestables, les motifs qui enlevèrent à Mil* ton la consolation de jouir avant sa mort de a gloire qu'il avait si bien méritée.