‹ Œuvres de M.A. JayChapitre 33 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

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ila furent reçus , quoiqu'il fïkt impossible que Milton eût , à cette époque , encouru personnellement la dé&veur de ses concitoyens.

Les querelles ecclésiastiques étaient alors dans toute leur force , et l'attention publique était partagée entre les discussions sur la légitimité de quelques impôts et les querelles sur la litui^ie. Les symptômes d'une révolution qui devait assurer la liberté politique en An^ gleterre se manifestaient de toutes parts; le feo de la révolte était encore alimenté par Fintervention secrète et per&de du cardinal de Richelieu (i).

(i) On lit, dans une lettre du cardinal de Riche— lien au comte d'Elstrades, alors envoyé en Angleterre^ ces mots remarquables :

« Le roi et la reine d'Angleterre se repentiront ^ avant qu'il soit un an , d'avoir négligé mes offres, connaîtra bientôt qu'on ne doit pas les mépriser.

Ce ministre-roi avait inutilement tenté d'em

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La culture des arts d'imagination se trouvait alors abandonnée à un petit nombre d'hommes qui vivaient dans la solitude , et les chants des Muses se perdaient au milieu du tumulte des fections. La poésie n'avait point encore appris à servir les fîiieuis des partis opposés; et le plus misérable écri^ vain de pamphlets factieux et de déclamations fanatiques jouissait d'une célébrité qu'Homère lui-même n'aurait pu obtenir.

Qu'on juge quel accueil durent alors recevoir deux poèmes tels qu'un opéra , et une élégie sur la mort d'un ami !

UjiUegro et le Penser^Oj puUiés en j645 , parurent à une époque encore plus désastreuse. La guerre»civile avait éclaté.

De tant de troubles , dit un écrivain célè*

Marie de Médicis de trouver un asyle en Angleterre cbez sa fille , et d'engager Charles I**^ dans les intérêts àe la France.

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bre , qui ont agile l'AngleteiTe ayant qu'elle ail pris une forme stable de gouvernement, les troubles de cette époque furent lesseuk où l'excès du ridicule se mêla aux excès de la fîireur. Ce ridicule, que les réformateurs avaient tant reproché à la communion romaine, devint le partage des presbytériens ; leurs babil* lenaents, leurs discours, leurs contorsions, leurs sermons, leurs prédications, tout en eux aurait mérité, dans des temps plus tranquilles, d'être joué à la foire de Londres , si cette faroe n'avait pas été trop dégoûtante. Mais malheureusement l'absurdité de ces fanatiques se joignait à la fureur ; les mêmes hommes dont les enfants se seraient moqués imprimaient la terreur en se baignant dans le sang , et ik étaient à la fois les plus fous de tous les hommes et les plus redoutables.

Lorsqu'une nation est ainsi travaillée, il ne faut pas s'étonner si elle néglige les productions de l'esprit, qui supposent dans ceux qui sont appelés à les apprécier des connaissances et du goût. Il est malheureux pour l'homme de génie de paraître dans ces temps

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ciles. Il faut qall renonce à jouir de sa gloire, et qu'il se réfîigie dans la postérité.

Cependant lorsqn'en 1667 MiltoïKpoblia le* Paradis perdu (1)9 la tranquillité était rétablie en Angleterre. La nation anglaise présentait alors un singulier spectacle. Charles II , qui aimait la galanterie et les plaisirs, avait introduit dans sa cour une licence de moeurs dont le peuple était scandalisé. Les femmes et les favoris y régnaient despotiquement; des parties de débaudie , des fSItes continuelles étaient la principale aSSeiire du souverain et de ses courtisans. Il croyait imiter Louis XIY ; mais il n'avait ni cette magnificence , ni cet amour de la gloire , ni cette dignité qui couvraient le^faiblesses du monarque français , el le rendaient alors l'idole de

(i ) Le goavememeDt paraissait solidement établi ; mais les passions factieuses n'étaient pas éteintes; on était sortOQt mécontent da dnc d*York , depuis Jacques II y qui avait embrassé le catholicisme.

la Dation. Charles II ne manquait pas d'instruction, mais il ne montrait du goàtqœ pour les comédies licencieuses de Wicherlej et pour la partie frivole de la littérature; d'ailleurs, il n'estimait qne les écrivains français, qui n'avaient point de rivaux en Europe; la cour partageait les goûts et les opinions du maître ; personne en Angleterre n'était moins Anglais que Charles II .

Il est incontestable que , mettant à pari l'iiopiessioa fâcheuse que le nom de l'an* teur du Parodia perdu devait produire à la cour, ce poème était d'un genre trop sévère pour y obtenir du succès. L'histoire d'Adam et d'Eve , l'aventure de la pomme fatale , les prouesses de Satan , les combats des anges et des démons, la peinture du paradis et de l'enfer, tous ces objets n'étaient pas de nature à intéresser des hommes peu religieux , qui s'amusaient à jeter du ridicule sur les choses les plus sérieuses, et qui jouissaient 4^ pré* sent, sans trop s'inquiéter de l'avenir. Les deux poètes les plus fHvoles que l'Angleterre ait produits, WaUer et le comte de Roches*

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ter, étaient seuls en possession d'amuser la cour.

On n'y connaissait Milton que comme Fauteur de quelques pamphlets séditieux ; et, lorsque sou chef-d'œuvre parut, on imagina sans doute qu'il ressemblait à ces productions mystiques et ennuyeuses jiont les presbytériens et les puritains inondaient encore l'Angleterre.

D'un autre côté , la masse du peuple avait conservé des mœurs austères et un grand attachement à la religion ; l'incrédulité n'a« vait fiiit aucun progrès dans la nation; les Anglais étaient chrétiens de bonne foi. La lecture de la Bible éUiit pour eux un devoir, et ib le remplissaient avec exactitude ; leur piété était sérieuse et même sévère. L'éradition théologique, la méditation des mystères du christianisme , le moyen de répandre les vérités reUgieuses , tels étaient les sujets principaux qui occupaient tous les esprits et alimentaient toutes les conversations. Rien , au premier coup-d'œil , ne devait être plus fa*

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Torable an saccés da Paradis perdu, et cependant c^est à ces mêmes circonstances qu'il faut attribuer l'indifférence avec laquelle il fut reçu.

Il est impossible qu'un poète qui traite un sujet chrétien, et qui se livre à sa rerve, n'embeHisse pas son ouvrage de quelques fictions ; et ces mensonges poétiques révoltent les hommes sincèrement religieux. Ils regardent comme autant d'impiétés les allusions profanes qui se mêlent aux dogmes inflexibles du christianisme ; ils veulent qu'on adore en silence le Dieu qui juge les vivants et les norts , ou qu'on célèbre ses louanges dans les chants qu'il a lui^mélne inspirés. Si Milton eût raconté simplement la chute du premier homme et les funestes effets du péché , sans s'écarter en rien du récit de la Genàêe^ il est vraisemblable que son ouvrage fût devenu populaire en naissant; mais on ne pouvait lui pardonner ni ses allusions fréquentes à la fable, ni ses descriptions imaginaires des milices célestes , ni les épisodes dont il a orné son poème. Les amours horribles du pé-

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ché et de la mort , le pont jeté sar le chaos , le^ paradis des fous , rinvention de la poudre à canon , ingénieusement attribuée au chef des esprits rebelles, même l'expression des chastes amours d'Adam et d'Eve « e&rouchent les chrétiens scrupuleux : ils ne sauraient supporter qu'on mette en scène le créa« teur de l'univers , et qu'on lui fasse tenir des discours qui sont presque toujours indignes de la toute-puissance et de la majesté divine. Delille a reconnu lui*méme ce défaut dans Milton. Ce chant, dit-il, en parlantdu troisième, est inférieur aux deux premiers. Le père étemel n'y parle pas toujours avec la noblesse et la majesté qui lui conviennent. Ses discours sont trop longs : la dignité n'est jamais prolixe ; de plus , il se justifie , ce qui est peu convenable au caractère de la toute-puissance (i). C'est avec raison qu'on a critiqué le Paradis dtêfous. Milton n'a point ici les honneurs

(i) Paradis perdu, traduit par Jacques Delille, t. I, p. a68.

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de l'invention ; et cette idée convenait beaucoup mieux au poème héroï^-comique de F Arioste, d'où il est emprunté. Milton, pour se l'approprier, n'a fait que le transporter de la lune dans un autre globe : c'est faire trop peu de frais d'imagination; mais il n'a pu résister au plaisir d'y placer les moines et toutes les cérémonies de l'Église catholique (i).

Si l'abbé Delille eût réfléchi sérieusement sur ces défauts, et sur les autres inconvenances si fréquentes dans le Paradis perdu de Milton, il y aurait découvert la véritable cause du peu de succès que cette production obtint chez un peuple qui , à l'époque où elle parut , respectait trop la religion pour souffrir qu'on mêlât à ses vérités fondamentales de riantes fictions poétiques.

(]) Paradis perdu, traduit par Jacques Deliile, t I , p. 269.

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Je suppose que le Génie du Christianisme et les Martyrs eussent été publiés dans le siècle de Louis XIY , lorsque les doctrines religieuses étaient encore dans toute leur force , il est plus que probable que ces ouvrages , malgré le brillant génie de l'auteur , auraient été condamnés par les Arnaud , les Nicole, les fiourdaloue, les Pascal, les Bossuet et les autres soutiens de la foi. Comment des hommes qui ne pardonnaient point à Racine de composer des tragédies auraient-ils pu tolérer le mélange du sacré et du profane , de la vérité et de la fiction, qu'on rencontre partout dans ces deux productions? Un poète de cette époque , qui a mérité , après Horace , d'être nommé le poète de la raison , nous fera connaître l'opinion de son siècle (i) :

De la foi d^an chrétien les mystères terribles D*oniement8 égayés ne sont point susceptibles ;

(i) Boileau, Art poétique, chant 111.

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L'Évangile à Tesprit n'offire de tous côtés Que pénitence à faire , et tourments mérités ; Et de vos fictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l'air de la fabie.

Il y a un sens très profond dans ces deux derniers vers. Il est certain qu'en lisant le poème de Milton et celui de M. de Chateaubriand , on est tenté toujours de croire qu'on est avec eux dans le domaine des fictions.

Je suis convaincu que, si le siècle de Milton eût été moins religieux, le Paradis perdu ^lu-rait jeté à sa naissance un grand éclat ; et que M. de Chateaubriand doit une partie de ses succès au peu de zèle et de ferveur religieuse de ses contemporains.

Ne soyons donc pas surpris que des théologiens rigides gémissent sur les justes éloges donnés au Paradis perdu et aux Martyrs par les admirateurs du génie. Ces théologiens ne se méprennent pas sur l'efiTet de ces productions. L'insouciance pour les dogmes du christianisme avait fait de grands progrès en An-

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^tene lorsque le Paradis perdu attira l'attention des connaisseurs , et fut mis au rang du petit nombre des chefs-d'œuvre littéraires destinés à l'immortalité. On fut peu choqué de cette bizarre réunion des vérités sacrées et des jeux d'une imagination poétique ; et les beauté répandues dans ce poème frappèrent vivement des esprits qui ne mettaient plus autant de chaleur à défendre les intérêts de la religion. Les hommes d'une piété solide , mais peu éclairée , furent séduits par la force de l'opimon publique , et personne ne se rendit compte à soi-même des véritables causes qui avaient contrarié en d'autres temps le succès du Paradis perdu.

Je suis persuadé que Miiton croyait rendre un véritable service à la religion en prenant le sujet de son poème dans les livres saints. Cette opinion est d'autant plus probable, que Miiton peut être mis au nombre de ces sectaires intolérants qui sortent presque toujours du sein des révolutions. Il avait aussi cherché à exalter les tètes de ses contemporains, parce que les fanatiques, quelle que

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soit la cause de leur exaltation , se plaiseot dans le désordre 'et Panarchie. Mais tel est le pouvoir d'un talent sublime, tel est le charme attaché aux grandes conceptions du génie , que les hommes oublient ses erreurs et admirent les monuments qui le rendent immortel.

Après VIliade , à laquelle il ne faut rien comparer , après les poèmes de Virgile et du Tasse, le Pamdis perdu est la plus magnifique épopée qui ait illustré une nation. Le poète anglais est même supérieur, pour l'invention et la hauteur des idées, à Virgile et,^ Tasse; et si son imagination trop peu réglée ne l'eût souvent emporté hors des limites du goût et de la raison , il ne le céderait qu'à Homère. Si l'on se transporte , par la pensée , à l'époque où M ilton écrivait , si l'on considère que la littérature anglaise était encore dans son enfance , quoi qu'en disent les enthousiastes de Shakspeare, on conviendra que l'auteur do Paradis perdu est un des hommes de génie les plus étonnants qui aient jamais existé.

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