NOTAS. I7I
condamné Socrate , Galon et Marc - Aurèle , tous hommes vertueux, mais d'une vertu mondaine et réprouvée.
Mallebranche accuse Montaigne d'effronterie, d'ignorance et de vanité-, Pascal s'écrie : « Le sot » projet que Montaigne a eu de se peindre*! » C'est avec cette urbanité que les écrivains de Port-Royal parlaient des hommes qu'ils n'aimaient pas. Ils voulurent même lutter contre le philosophe dont ils avaient attaqué la réputation , et ils engagèrent un de leurs chefi , athlète éprouvé dans la controverse , à publier des essais de morale. Le livre de Nicole fut reçu avec transport j il fut loué , prôné avec enthousiasme, et biaojêt négligé. Il 7 a cependant du mérite dans son ouvrage, U est écrit correctement , la morale en est pure; mais il est froid; il ne parle ni flu cœur ni à l'imagination. On l'estime encore , mais on qp le lit plus. Ces mêmes hommes qui traitaient avec si peu de ménagement l'auteur des E$sw ne dédaignaient pas d'emprunter &s pensées, souvent même ses expressions, et le regardaient sans dqute comme un ennemi vaincu , dont il est permis de s'approprier les dépouilles. Tout cela n'empêche* pas que les solitaires de Port-Royal n'aient été des hommes supérieurs. Personne plus que moi n'adnwe lears
travaux, et je les regarde comme les fondateurs de la saine littérature en France.
(Test une chose assez curieuse de voir de quelle manière Mallebranche parle àupédantisme de Montaigne, et quel formidable appareil de raisonnement il emploie pour établir cette opinion.
« Il n'est pas seulement dangereux de lire Mon- » taigne pour se divertir, à cause que le plaisir » qu'on y prend engage par degrés dans ses senti- » ments , mais encore parce que ce plaisir est plus » criminel qu'on ne pense : car il est certain que » ce plaisir naît principalement de la concupù- » cenee, et qu'il ne faitoqu'entretenir et fortifier les » passions , la manière d'écrire de cet auteur n'é- » tant agréable que parce qu'elle nous touche, et » qu'elle réveille nos passions d'une manière im- » perceptible. /
» Il me semble que ses plus grands admirateurs » le louent d'un certain caractère d'auteur judicieux » et éloigné dilettantisme, et d'avoir parfaitement » connu la nature et les faiblesses de l'esprit hu- » main. Si je montre donc que Montaigne , tout » cavalier qu'il est, ne laisse pas d'être aussi pé- » dant que beaucoup d'autres, et qu'il n'a eu qu'une
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» connaissance très médiocre de l'esprit , j'aurai fait » voir que ceux qui l'admirent le plus n'aqront point » été persuadés par des raisons évidentes , mais » qu'ils auront été seulement gagnés par la force » de son imagination.
» Ce terme pédant est fort équivoque ; mais Pu- » sage, ce me semble, et même la raison , veulent » que l'on appelle pédants ceux qui , pour faire pa- » rade de leur fausse science , citent à tort et à trait vers toutes sortes d'auteurs, qui parlent simple- » ment pour parler et pour se faire admirer des » sots , qui amassent sans jugement et sans discer- » nement des apophthegmes et des traits d'histoire » pour prouver ou pour faire semblant de prouver * des choses qui ne se peuvent prouver que par des » raisons.
» Pédant est opposé i raisonnable § et , ce qui » rend les pédants odieux aux personnes d'esprit, » c'est que les pédants ne sont pas raisonnables : » car les personnes d'esprit aiment naturellement » A raisonner; ils ne peuvent souffrir la conversa- » tion de ceux qui ne raisonnent point.
» Il ne sera pas maintenant fort difficile de prou- » ver que Montaigne était aussi pédant que plu-
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» sieurs autres, selon cette notion dnemei péeîemt, » qui semble la plus conforme à la raison et à 1*0- » sage : car je ne «parle pas ici de pédant à longue » robe; la robe ne peut pas faire le pédant. Mon- » taigne, qui a tant (Ta version pour la pédanterie, » pouvait bien ne porter jamais la robe longue; » mais il ne pouvait pas de même se défaire de ses » propres défauts. Il a bien travaillé à se faire Voir » wwaiier; mais il n'a pas travaillé à se faire l'esprit » juste, ou, pour le moins, il n'y a pas réussi. » Ainsi il «'est (plutôt fait un pédant à la oavaUire » et d f oiie^spèoe toute singulière qu'il nes'est rendu » raisonnable, judicieux et honnête homme, etc. >
<?est avec peine qu'on voit un homme tel que Mallebranche descendre à des injures; mais il semble que ce soit là un privilège exclusif des savants. Balzac, qui n'était pas un pédant à longue robe, s'est aussi permis quelques /personnalités contre Motrtaigne; mais il les a couvertes de ce vernis de politesse qui convenait à un oooaUer comme lui. Au reste , La Bruyère , qui voyait dans Montaigne ce que Baisse et Mallebranche n'avaient pu apercevoir, a fait justice de leur critique dans le passage suivant :
4i Deux écrivains, dans leurs ouvrages, ont bit-
» mé Montaigne, et il parait que tous deux ne Font » estimé en nulle manière. Balzac ne pensait pas » assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; î) le père Mallebranche pense trop subtilement pour » s'accommoder des pensées qui sont naturelles. »
[Caractères de La Bruyère .)
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Montaigne ne fut exposé nicnsa attaques de lâchante ouvertement ididarie , ni à ce* délations ténébreuses, arme éternelle de la bassesse et de f hypocrisie.
Montaigne jouissait du premier des biens après la philosophie, d'une fortune indépendant^. Il vivait dans la retraite» après avoir exercé pendant plusieurs années une magistrature honorable. Les circonstances politiques le favorisèrent* Tqgp les esprits étaient occupés des dissensions civiles qui menaçaient la fortune et la vie des citoyens. La guerre la plus cruelle était déclarée entre les protestants, qui formaient un parti considérable , >et les catholiques, attachés A Mfcour de Rom^ Des intérêts d'une haute importance se mêlaient A ces querelles. Les grands cherchaient, en attisant le