‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 18 sur 32 · DE L'ABBÉ RAY&AL · texte numérisé non relu

DE L'ABBÉ RAY&AL

■ipide et Sophocle , Tacite et Tite-Live , Molière et Térence , Corneille et Racine ; ce qui met hors de ligne Fénelon , Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Ceux-ci au titre de grands écrivains joignent celui de bienfaiteurs de l'humanité. Ils n'ont ni tout pensé ni tout dît sur les intérêt^ de la société , il leur manquait l'expérience; mais leur pensée a fait naître l'investigation, leur parole a été féconde , ils ont renouvelé la civilisation. Leur gloire résistera à toutes les attaques; elle est immortelle comme la vérité.

Les deux genres de littérature dont je viens de parler ne s'excluent point nécessairement. Isocrate et Démosthène appartiennent à la même époque ; Horace , le poète de la raison, donnait , en beaux vers , des leçons de goût et de philosophie , tandis que Virgile maniait avec un art sublime les pinceaux d'Homère.

Chez nous, le premier chef-d'œuvre de la langue, les Provinciales, avaient un autre but que l'art considéré en lui-même : c'était, pour Pascal, un moyen d'action sur l'opinion. Souvent le même génie poursuit à la

aaa via' et oothaobs

fois les deux carrières. La muse de Pétrarque, après avpir gémi des rigueurs de Laure, pre- Bail qn ton épique , appelait Rome k l'indépendance et l'Italie à la liberté. Daus la dixhuitième siècle, la fiMératipe française vivifia la pensée par le sentiment j elle invoqua ton-* tes les puissances morales, et les rangea toutes sous le même drapeau , celui de l'humanité.

L'abbé Raynal combattit sous cette hanière sacrée. Nous le voyons lié, avec tous les philosophes ses contemporains. Rousseau lui rend dans ses Confessions (1) le témoignage suivant : «c Je lui étais toujours resté attaché depuis un procédé plein de délicatesse et d'honnêteté qu'il eut pour moi et que je n'oublierai jamais. Cet abbé Raynal, ajoute l'auteur des Confessions , était certainement un ami chaud. »

Ce fut à peu près vers ce temps qu'il coa-

(i) Partie II, livre 8.

DR l'abbé RAYNAL. 3*3

çut F idée d'écrire l'Histoire philosophique si pslitique des établissements et du sommeres dss Européens dans les deuq Indes, Cornais ce grand opvrage est aussi le grand événement de la vie de Ray nal , je vais en parier avec quelque étendue.

Depuip les premières expéditions des Portugais dans l'Inde et la découverte dn Nouveau-Monde, le commerce avait acquis en Europe une grande importance politique. Les brillantes destinées de Venise, de Florence, de Q&nee, avaient déjà averti les gouvernements de l'utilité des relations commerciales. Une famille de marchands enrichis et parvenus , la famille des Médicis,avait donné un souverain pontife à l'église et des reines à la France; cependant le préjugé qui plaçait la profession de commerçant au nombre des professions ignobles résistait encore parmi nous aux leçons de l'expérience et aux progrès de la rai* son. Tel gentiHiQnune dfe campagne, dent l'oisive existence était un fardeau pour la société ; tel anobli de fraîche .date , dont les parchemins étaient le produit de l'usure , ou de la

234 VIE ET OTTVRÀGBS

servitude personnelle, regardait comme on.

déshonneur L'alliance d'une famille devenue opulente par la probité et l'industrie. Il fallut, pour ébranler ce ridicule préjugé , que le commerce eût élevé la Hollande au rang des passions prépondérantes, qu'il eût rendu l'Angleterre arbitre de l'Europe et souveraine des mers ; il fallut encore que la philosophie joignît ses conseils à ceux de l'intérêt , et que des écrivains populaires se servissent des armes de l'élpquence pour faire triompher une vérité utile. Tel fut le but que l'abbé Raynal se proposa en écrivant son Histoire philosophique.

Il faut avouer qu'il a contribué plus qu'aucun autre à rectifier les idées sur ce point , et que le commerce , considéré dans les rapports de la société , doit à ses travaux une juste reconnaissance.

En considérant Y Histoire philosophique et politique du commerce des deux Indes, on est d'abord frappé de l'étenduç et de la hardiesse du plan , et des grandes difficultés de l'exécution. Que de travaux préparatoires! que de recherches étaient nécessaires! que de maté-

D# L'ABBÉ RAYÙjpb. m5

riaajW'auteur défait 'ttssdmMm^et mettre en orc^jte avatit sa compifeitiori ! MéilCer -tont oe qaeics anciens ont écrit sur le commerce , suivre sa marche et ses révolutions dans les diverse* parties dismonde ; marquer leur vusgâm&e , leurs ffrogrès et leur résultat sur les destinées des peuçfcs j interroger les navigateurt qui , en prcme^pit sur leè deux mers leur pavillon tantôt paisible ,. tantôt menaçant^ ont. ouvert de nouvelles routes à l'industrie ; rendfe compte des productions utiles de tant de climats divers; décrire les habitudety les nM(lurs, tes arts de leurs h^Htants* rapprocher éous ces objets, le$ écfairer . ki uns par les autret ; montrer dansTaccroissemtnt du commerce unfc ère nouvelle de civilisa tign et de prospérité : telle était la tâche, faiblement exprimée, que Raynal avait à remplir. Comment exiger une perfection absolue dans toutes les parties de cet immense ouvrage? Observons encore la notlveauté d'une telle entrejfcse : aucun livre du même genre ne jflbvait servir Se aaodèle ; c'était une véritable création.

iv. i5

236 TH* £T OCVRAQBS

Si las critiques qui ont traité R*ynal «vec, tant de sévérité > et q»i loi ont reproché quelques erumn^eu importante*» quelques détails superflus, comme des vices essentiels, avaient consulté la justice ,,et non leurs passions personnelles , ils aumient*roué que pen d'ouvrages méritent au tantrd'estime que l'ZTwr toir* philosophique ; en relevant les défauts, ils auraient fait ressortir les beautés; Us auraient surtout rendu hommage aux intentons de l'auteur, qui n'avait en vue que lee intérêts des peuples. Mais la critique n'est plus, depuis loég- temps, que l'expression d'une epete on d'un parti ; la république des lettres .est aussi agitée par les discordes civiles , et le temps seul fonde les renommées littéraires comme les renommées politiques. Le temps a déjà prononcé sur le mérite de VHistoir* philosophique ; cet ouvrage est du petit nombre de ceux qui appartiennent à tous les peuples civilisés, et qui ne peuvent phis périr. S'il n'est pas mis au rang des modèles» il restera comme *a des grands monumentale ^esprit humato*

Dès qu'il parut , son succès ne fut pas dou-

DB L'ABBÉ RAYNÀL. Ï2J

teint. Il portait Fempieinte d'un siècle éclairé : il fut applaudi par les philosophes , condamné par la Sorbonne , et brûlé par ua arrêt du parlement. J'ai sous les yeux le réquisitoire qui précède cet arrêt , et je ne crois pas que jamais op ait renfermé dans des limites aussi étroites tant d'injures, tant d'accusations fausses et d'assertionsJiasardées. Le par* kâtnent, qui s'était mis en déposition avec les jésuites, se croyait obligé, pour ne pas se compromettre avec Tordre entier du clergé , de poursuivre les doctrines philosophiques ; il protégeait l'intolérance pour ne pas être accusé d#*e£tgion ; les ultramontains et les. philosophes étaient- tour à tour l'objet de sa sévérité. Le système de bascule , aussi bien que celui d'Interprétation , est plus ancien qu'on ne pense.' .

Le sophisme fondamental du réquisitoire donfcffe viens de parler est de prendre sans cesse la cause de là superstition et du fanatisme pour celle de la religion , et de supposer que toute idée nouvelle est pa* cela mêmfe

dangereuse. II n'est donc pas étonnant que

Sa8 V1B BT OUVHAGW

Fauteur de ce réquisitoire, écriuFailleurs arec adresse et avec un talent remarquable, ait lancé Panathème sur le passage suivant, dans lequel Raynal examine la transition du paganisme au culte des chrétiens : « La philosophie, dit-il, commençait à éclairer la raiaon humaine. On ne voyait plus dans le paganisme vieilli que les fables de son enfance, l'ineptie ou la méchanceté de ses dieux , l'avarice de ses prêtres , l'infamie et les viees des empereurs qui soutenaient ses prêtres et ses dieux. Alors du débris des superstitions païennes et des sectes philosophiques il se forma un corps de rites et de dogmes que la simplicité des premiers chrétiens a sanctifiés ; le paganisme, démasqué d'avance par la philosophie , céda sa place au nouveau culte. »

Il est constant , pour tout homme qui n'est pas étranger à l'histoire dé l'antiquité , qufe la philosophie platonicienne influa beaucoup sur les rites et les dogmes de Ta "primitive église. On en retrouve surtout des vestiges dans l'É rangile selo* saint Jean , et les écrivains "de bonne foi sont d'accord sur ce point. Mais

Page 1