‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 19 sur 32 · DE L'ABBÉ RAYNAL. 23Q · texte numérisé non relu

DE L'ABBÉ RAYNAL. 23Q

comme la morale es^a base du christianisme, et que la morale évangéliquo brille d'un éclat divin , que toute la religion est dans la paix , la justice , la charité et l'espérance , c'esfeà-dire (Jptos ia pratique de toutes les vertus, on. ne leur ôte aucune autorité en montrant ce qui pgutve air de l'homme , en }ui donnant la philosophie pour auxiliaire etpoorcompagne.

S'il £st une opinion généralement adoptée, c'est qu?,jdans le long cours des siècles, beauc<pp âjabàfe se sont introduits dans l'église , et qpe d'éty^pges superstitions ont altéré les croyances&rimitives. N'est-ce pas rendre un service à Irréligion que de combattre ces superstitions et eff abus ^Soyons religieux , mais . ne soyon&pas fanatiques !

Le rédacteur du réquisitoire ne pardonne pas même à JRaynal l'éloge de la philosophie,; et l'un des passages qu'il dénonce avec amertume , et<jui lui paraissent le plus répréhensi- Mes , est celiii-ci :

a C'est ejle (la philosophe) qui lie ^ éclaire, aide et soulage les humains j elle leur donne

a3o VIB ET OUVRAGÉS

tout sans en exiger aucun culte; elle demande, non le sacrifice des passions, mais uii emploi juste , utile et modéré de toutes nos facultés. Fille de la nature , dispensatrice de ses dons , interprète de ses droits , elle consacre m lumières à l'usage de l'homme; elle le rend meilleur pour qu'il soit plus heureu*. Elle ne hait que la tyrannie et 'l'imposture, parce qu'elles foulent le monde ; elle fuit le bruit et le nom de secte , mais elle les tolère toutes. Lesaveugjes, les méchants 1» calomniant; ies uns ont peur de voir, les autres d'être vus': ingrats! qui se soulèvent contre une mère tendre , quand elle veut les guérie des erreur» et 4es vices qui font ies calamités du génie humain. »

«La voilà donc cette philosophie! s'écrie » l'auteur du réquisitoire ; elle vient .elle-mêr- » me de s'arracher le masqué qui la détobait » aux yeux de l'univers, qu'elle veut séduire; » elle se montre enfin à découvert, ePla dit» » formité de ses traits ne sera plus cachée. On » avait peine à la reconnaître à tftvers le voj- » le de sagesse 'qu'elle avait emprunté. » En

0B JkBBé RAYA AL. «ail

cefcfpaifenf les deux passages' que je^iens de citer, on conçèit difficilement que la lecture du premier ait pu.serviwle texte au second.

La philosophie a reçu des éloges dans tous les temps ; elle en reçoit aujourd'hui , elle en recevra toujours. La liberté des peuples a été son ouvrage. Cicéron a fait de la philosophie mi éloge bien autrement énergique que celui de Raynal, et l'histoire ne nousdit point qu'aucun préteur ait livré aux flammes le Traité des devoirs ou les Tusculanes. Une chose digne de remarque , c'est la .manière dont les pensées de l'auteur se trouvent interprétées dans ce réquisitoire : cette méthode^ qui ne vieillit pas , a «ans doute été empruntée de l'inquisition*

a Ainsi, dit 4e réquisitoire, dans le tableau que npus venons de vous présenter, on dit que la philosophie ne hait que la tyrannie et V * imposture , farce qu'elles foulent le mon* de. Sans doute la tyrannie et l'imposture sont, des monstres dignes de la • haine 4e tout Homme vertueux; sans 4ouie l'imposture et la-tyrannnie pèsent sur fhumanité , et sont

afc) VJB ET OUVBftGBS

les fléatv les plus cruels des nations ?sm» ee point de vue, l'expression n'a, sans contredit, rien .de réprahensible. Mais Fauteur entend par cette dénomination générale et obscure ce qu'il y a dfr plus précieux pour la tranquillité et le bonheur du monde entier : c'est Ja souveraineté des puissances de la terre et la religion chrétienne qu'il veut désigner; les rois sont des tyrans , les ministres de Véglisç sont des imposteurs.

d C'est ainsi qpc l'auteur , en annonçant que la philosophie vient guérir le genre humain des erreurs et des vices qui en /but les calamités 9 donne à entendre , comme par un résultat de tout ce qui précède , qu'en considérani avec attention la multitude des vices et -des erreurs qui congpireat pour affliger l'humanité , la philosophie fait reconnaître que cette chaîne funetitt part également du trône et de l'autel. »

Il serait difficile d'étendre plus loin le privilège de l'interprétation. Si cette méthode était appliquée à (bus les écrivains moralistes

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il en est peu qui ne fussent exposés à «obir une condamnation. Les puissances de la terre pouvaient peut-être, se plaindre de quelque outrage ; mais c'est à Fauteur dn réquisitoire que la plafeite devait s'adresser : c'était lui qui , sortant du vague des généralités , rejetait sur ces puissances le reproche spécial d'imposture et de tyrannie. Si Raynai avait pu répondre , il aurait dit qu'il n'entendait pas ces phrases dans le même sens que son accusateur ; mais, è quelque époque que ce soit , quand l'attaque est permise et la défense interdite , il y a tyramye, et quelquefois imposture.

• Raynai fut jugé sans être entendu. Sa condamnation porte qu'il sera appréhenéé au corps et amené es prisons de ta Conciergerie du Palais. Le philosophe, ne crut "pas convenable d'attendre l'exécution de cet arrêt. Ne pouvant soustraire son livreaux flammes Judiciaires , il mit du moins son corps bois d'état d'être appréhendé , et partit pour les eaux de Spa , où se réunissait la meilleure compagnie d^ l'Europe. 11 y trouva des admirateur*, et, ce qui vaut encore mieux, des amis. On lui

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rendait plus de justice dans l'étranger que dans son pays ; et ce n'est pas là ce qui peut nous causer de l'étonnement. La guerre américaine occupait alors tous les esprit6 ; l'Angleterre , qui a toujours aimé la Ufetrtat pour elle-même et la servitude pour les autres, l'Angleterre soutenait contre ses colonies une lutte injuste, et qui devait finir par l'iâdé~ pendance d'un peuple dont les grandes desti nées se développent rapidement. Les Anglais, battus sur terre , triomphaient encore sur les mers; leurs vaisseaux couvraient les deux océans. Le neveu de Raynal , embarqué sur un bâtiment français , fut pris et conduit à Londres. Le ministre , apprenant quel était l'on&le du prisonnier, lui rendit la liberté, et annonça cette nouvelle à Raynal daite les termes suivants : « C'est le moins que nous puissions faire pour le neveu d'un homme dont les écrits sont utiles à toutes les nattons commerçantes. » Il ajoute que son souverain ( George III) approuvait sa conduite et ses sentiments. Nul témoignage d'estime ne pouvait être plus agréable à Raynal : il venait de la nation qui était alors la plus éclairée de

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l'Europe y d'une nation qui aspire à tous les genre s de monopoles, même à celui du génie ,

et dont les jugements ne 8 ° nt P* 8 toujours exempts de partialité. Raynal , poursuivi par le parlement , et chargé des anathèmes de- la Sorbonne , voyagea comme les anciens philosophes , et alla comme eux à la découverte de la vérité. Il visita Frédéric, qui marchait avec 6on siècle , et qui souvent même le devançait. Raynal a déclaré que ses entretiens avec ce grand roi avaient été' pour lui une source de lumières et d'instruction . De son côté, Frédéric , qui avait peu de respect pour les décisions de la Sorbonne et du parlement, admirait lt variété de connaissances, la profondeur de vues , la vivacité d'esprit , que le philosophe français déployait dans la conversation . « À la manière , disait-il , dont il me parle de la puissance , des ressources , et des richesses de tous les peuples, je crois m'entre tretenir avec la Providence. » *

Toutes les actions, toutes les pensées de Raynal, avaient ftouefrut le perfectionnement dt son grtnd ouvrage. Il consultait les hojn-

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mes instruits de quelque nation que ce fût f recueillant les renseignements , pesant les autorités, comparant les témoignages et vérifiant tous les faits. <r Si ftmt m'eût désigné, dit-il, sous la ligne ou sous le pôle , un homme en état de m'éclairer sur quelques points importants , j'aurais été sous le pôle ou sous la ligne le sommer de s'ouvrir à moi. » Les archives de la compagnie des Indes lui furent communiquées en Angleterre ; les hommes les plus Maires de l'Europe s'empressèrent de lui fournir des documents, de lui adresser 4es observations. L'édition de Genève fut le résultat de ces nouvelles recherches et des nouvelles méditations de l'auteur :*Ue eifeun brillant succès. Raynal lui seul n'en fut pas entièrement satisfait , et l'on verra par la suite qu'il se proposait encore de l'améliorer. *

On a prétendu que Raynal n'était pas le seul auteur de son ouvrage , et que plusieurs écrivains , entre autres Diderot , avaient partagé ses travaux ; on attribue même à ce dernier les pages les plus éfequeatés de YMisioùr* philosophique. Cette opinion , acciéditée fter

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k baise et l'envie , n'est p*s accompagnée de preuves suffisantes ; on ne connaît aucune réclamation de Diderot à cet égard. Il est possible , il est probable même que Raynal, lié avec l'écrivain encyclopédique, ait reçu de loi des conseils dont il ne fut jamais avare. On sait que Diderot, sur le seul titre d'un livre , se livrait au luxe de son imagination ; qu'il traçait un plan , indiquait les parties principales , et que la lumière rayonnait de toutes parti dans ces brillantes improvisations. Nul doute que Saynal n'ait beaucoup profité dans ces entretiens remplis de chaleur et d'intérêt ; mais , d'une telle coopération au travail matériel et pénible de la composition , la distance est infinie. D'ailleurs chaque écrivain de mérite, comme chaque peintre , a sa manière ; il est difficile de s'y méprendre. La manière de fiaynal est remarquable : il aime à procéder par Ténumération , et affede souvent les formé* dramatiques. Il y a de la clarté , de la noblesse, et une élévation soutenue, dans son style comme dans sa pende*. Il est peut-être trop prodigue de mouvements et d'oppositions; mais* l'ki térê t riVst jamais absent , le

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lecteur est entraîné, et les plus généreux sentiments se réveillent au fond de son cœur.

Tout l'ouvrage est écrit de verve et d'une ma-* nière uniforme. Ce n'est point là le caractère des écrits de Diderot : son style est heurté; sa pensée ne connaît point de limites ; il lait éprouver tour à tour l'admiration et la fatigue. Il était gêné par un plan ; son imagination , comme celle de Montaigne , dominait ses autres facultés; les longs ouvrages effrayaient sa paresse : aussi ses entretiens étaient , dit-on , supérieurs à ses ferits.

Des critiques d'une équité suspecte ont reproché à Raynal ce qu'ils nommentses déclamations. Ils auraient voulu que cet écrivain, parlât de l'esclavage avec indifférence y et des droits de l'humanité sans chaleur. Ils regardent comme des hors-d'owivre>, des inutilités, les passages énergiques où il foudroie les préjugés nuisibles , où il donne aux peuptfcs, comme aux rois, de salutaires l^ons. Il est permis de croire que ces Ajrislarques si difficiles auraient pardonné la forme si fe fond eût été différent, et que Raynal serait à leurs

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yeux un grand écrivain s'il eût protégé de sou talent les anciens abus , les doctrines servies* '

Je conviendrai sans peine que Raynal em* ploie fréquemment les formes oratoires , et qu'il s'adresse aux hommes comme s'il leur pariait du Ijaut d'une tribune. En examinant le plan de son ouvrage et le but qu'il s'est proposé , on apercevra facilement la cause de ces mouvements d'une éloquence quelquefois passionnée. Forcé de parcourir les différentes contrées 4e la terre, de fixer un regard attentif sur les divers gouvernements , sur l'étyt des nations , il devait éprouver des émotions de plu» d'un genre , et ces émotions se reproduiraient naturellement dans ses récits. Pouvait-il rester insensible aux spectacles des malheurs que l'ignorance, la barbarie , l'avarice, le fanatisme , attirent sur les peuples? Lorsqu'il pose eirôémissant le pied sur la terre brûlante de la servitude, sur cette Afrique où Vhoiqnie tra^fcjue de l'homme , où la cupidité et^fopéenne sourit au» gémissements, aux larmes , aux tortures du désespoir, pou-

n4<> VIE ET OUTRAGES

voit-on 'exiger que l'écrivain philosophe contemplât froidement ces scènes terribles, qu'aucun cri d'indignation ne s'échappât dh fond de son cœur? Àh ! si , loin d'invoquer la pitié des fcommes et la justice du ciel , il eût épuisé l'art du sophisme pour justifier le commerce du sang humain , on ne l'eût pas accusé de sortir de son sujet, de se répandre en discours oiseux ; on rendrait hommage k son talent , on reconnaîtrait son génie !

Soyons *plus justes : le vœu de la philosophie a été entendu ; les gouvernerafcits ont à la fin compris que les infractions aux lois de l'humanité ne constituaient pas un droit, et que l'esclavage des Africains était contraire à la morale comme à la politique. La traite est abolie , mais à qui devons-nous cet acte de justice ? Raynal q'est-il pas le premier qui , au nom de tout ce qui est sacré parmi les hommes, ait invité les souveptins à se réunir, à se concerter pour détruire ce commerce sanguinaire et immoral. , »

« Rois de la terre , s'écrie-t-il , vous seuls

M l/àBBÉ HAYNÀi. 24 1

ppovez faire cette révolution , si vous ne vous jouez pas du reste des humains, si vous ne regardez pas la puissance des souverains corn tpe le droit d'un brigandage heureux , et l'obéissance des sujets comme une surprise faite à l'ignorance. Pensez à vos devoirs ; refusez le sceau de votre autorité à .ce trafic infâme et criminel d'hommes convertis en vils troupeaux , et ce commerce disparaîtra ; réunissez une fois, pour le bonheur du monde, vos forces et vos projets si souvent concertés pour sa ruine. Que si quelqu'un d'entre vous osait fonder sur la générosité de tous les autres l'espérance de sa richesse et de sa grandeur , c'est un ennemi du genre humain , qu'il faut détruire ; portez 4 chez lui le fer et le feu. Vos armées se rempliront du saint enthousiasme de l'humanité ; vous verrez alors quelle différence met la vertu entre les hommes qui secourent des opprimés et des mercenaires qui servent des tyrans (1). »

(i ) Histoire philosophique , etc., liv. XI.

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*42 VIE Bï OUVRAGES

Voilà l'une de ces déclamatipns audacieuses que la Sorbonne, que le parlement, condamnèrent , et que certains critiques reprouvent. On peut juger par cette seule citation du crédit que méritent les uns et les autres. Quel est l'homme impartial qui , en considérant l'influence de ces vives exhortations aux maîtres de la terre , et l'effet qu'elles ont produit, voulût les retrancher de l'ouvrage de Raynal? Qui oseraitde nos jours traiter de fautes contre le goût ces inspirations de l'humanité , qui commandent la justice et qui se font obéir ?

Que ne dirait - on pas si on eût trouvé dans V Histoire du commerce des deux Indes cette invocation à Vénus qui commence le vingttroisième livre de V Esprit des lois? Mais Montesquieu parle en publiciste , on le ménage ; Raynal rend la vérité éloquente , il est traité en ennemi. Tous les deux, avec des mérites divers , ont droit à la reconnaissance des hommes.

Gommé le jugement que je porte sur Rajnal est exempt de prévention et d'enthousiasme , j'avouerai qu'on peut lui reprocher ,

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